Port des Barques

Port des Barques

lundi 29 juin 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (2)

Suite du précédent épisode de L'été – La ville qui fond, une nouvelle de Ana Blandiana.

Ce qui m'attire devant la mer, ce n'est pas son immensité, sa majesté, sa force ni toutes les
métaphores ou les symboles ornant d'une écume dentelée son visage impénétrable, mais sa capacité à me transformer en un corps éminemment vivant, attentif, conscient du passage du temps, et il se pourrait que cette sensation aiguë de béatitude soit due à l'intuition de l'existence d'un sens  et d'une force supérieurs, dont l'ultime et insignifiante manifestation serait cette habileté magique qui permet aux fines extrémités de mes nerfs de résonner pleinement et longuement; peut-être que l'existence cachée d'une raison infinie, dont le symbole – pourquoi pas? – ce serait elle, cette immense étendue d'eau, peut-être qu'elle me permettrait de plonger, heureuse, sans la sourdine humiliante de la honte, dans l'univers de mes sens troublés et fiers de leur propre existence, de leur évidence.

      J'étais arrivée à la mer depuis deux jours dans un état d'étrange somnolence, due peut-être à une grande fatigue du corps, peut-être à un épuisement prolongé de l'esprit, sans cesse contraint de faire retour sur lui-même, sans cesse vagabondant en vaines croisades pour finalement toujours revenir, parce que toujours il préférait l'incapacité, même fictive, de comprendre, à une compréhension définitive et sans espoir. J'étais arrivée à la mer, évidemment je le savais, d'ailleurs j'avais vu l'eau, le sable, les oiseaux, j'avais senti le goût du vent salé, mais tout ceci avec une sorte de hâte absente, les yeux toujours à moitié fermés et daignant à peine regarder, impatients de retourner vers le sommeil, un sommeil mat, qui assombrissait de longues heures du jour et de la nuit, rythmé par le flux des vagues qu'il percevait à peine. Je parle, bien sûr, du sommeil véritable, de cette sorte d'enterrement entre couvertures et coussins, boules de duvet et couches d'ouate, de cette mort nécessaire, de cette mort provisoire; mais il s'agissait aussi d'une autre sorte de sommeil, du reste de mon existence qui semblait se dérouler selon des lois quasi cataleptiques, transformant les proportions de l'univers et rendant l'oreille indifférente au grondement de l'ouragan pour suivre obsédée, les gouttes qui tombent d'un robinet, et rendant le regard aveugle à l'agitation environnante pour se laisser fasciner par une fente entre les persiennes à travers laquelle un rayon de lumière découvre des créatures éblouissantes dans les minuscules particules de poussière qui dansent lentement dans la pièce. De temps en temps, je me disais que j'étais à la mer, qu'il me suffisait de faire quelques pas pour y entrer, pour me réveiller. Mais je ne me pressais pas. Je retombais avec une désolation voluptueuse, avec une culpabilité ravie, dans la torpeur d'où j'aurais pu renaître.
      Rien n'était plus simple. Il suffisait que je me réveille un beau matin avant le lever du soleil pour assister au cérémonial solennel de son apparition. Je le savais. Mais toujours, au cours des transes les plus profondes, pendant les pertes de connaissance le plus complètes, au cours des comas les plus définitifs, il reste un atome de conscience obstinément intact, une sorte de raisonnement, non de l'esprit, mais de la matière, comme une ruse du corps qui serait dirigée contre tout l'univers hostile. Mon corps était capable de se réveiller, il savait le faire, mais il demeurait dans son sommeil comme dans une tanière, comme dans une cellule de protection. Quel danger pressentait-il, que mon cerveau ne pouvait pénétrer, quelle menace venue d'au-delà des frontières de mon intellect arrivait jusqu'au bout de mes vaisseaux capillaires, leur ordonnant de se défendre? Pendant des jours et des jours, mon réveil, qui sonnait à 5 heures, était arrêté par ma propre main, consciente de la supercherie à laquelle elle se prêtait, cependant que mes yeux entrouverts, attentifs au mensonge qu'ils perpétraient, murmuraient à mon esprit encore léthargique que le ciel semblait couvert, que de toute façon le lever du soleil passerait inaperçu, et tout mon corps, qui connaissait pourtant si bien l'euphorie du réveil à l'aube, demeurait perfidement immobile, jusqu'à ce que mon esprit, novice et lui-même coupable de douter, retombât en lui-même en faisant semblant d'être d'accord. Quand enfin je me levais, ignorant presque comme un automate la faible résistance de mon corps fatigué par l'attente, c'était avec un sentiment diffus de tristesse, avec l'inexplicable pressentiment qu'il était tard, peut-être trop tard.
 
( à suivre)
 
in Les Saisons, nouvelles, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, éditions Le Visage Vert, 2013, pages 93/94/95/96

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