Port des Barques

Port des Barques

vendredi 14 septembre 2018

José Ensch, la poésie ce chant de l'inouï



         Les yeux oblongs du matin
         Épousent la peau de la mer

         Ô solitudes conjuguées
         Avant l'appel des cloches
         Mais pour quel départ…

         Voici le roi et la reine
         De mouettes parés
         Et le vent qui monte
         Leur fait référence

         in Les façades, éditions Estuaires, 2009, p.12

Ce dernier recueil de l'auteur réunit ses derniers poèmes inédits, écrits entre septembre 2007 et janvier 2008. Son éditeur précise qu'elle en avait choisi elle-même le titre : Les Façades.
Luxembourgeoise, née en 1942, professeur de Français, José Ensch s'est éteinte le 4 février 2008.

Je découvre son œuvre peu d'années auparavant, grâce à un article de Poezibao, qui précise qu'elle fut une ardente lectrice de Saint- John Perse. J'acquiers par la suite plusieurs de ses recueils.

         C'était la nuit à la gorge nue, à la gorge de cire loin du feu
         Et elle marchait dans le noir, lentement, dans le souffle qu'il
              prend à chaque pas
         C'était la nuit à la nuque de tige et de fleur, à la nuque de ciel
              si haut que nulle main ne la touche
         Ô l'absence du temps ! Vertiges sur les cailloux des pentes et
              ces désirs de fruits, mots ronds comme la lune,
         la lune qui ment sur ses portées de silence, fragile faïence sur
              l'aube déroulée…

         in Le profil et les ombres, poèmes, Librairie bleue, 1995, p.61

D'une voix âpre et sensuelle, l'auteur affronte les éléments comme s'il s'agissait de ses propres dilemmes.

         Quelqu'un parle à l'air
         et au vent
         quelqu'un dedans
         et qui ne sait pas

         Ô défunte dans les glaces
         et les jungles
         quelqu'un se fend
         au cri des mouettes

         Il est l'ombre
         et la cime
         il est l'air
         et l'océan

         Et quand le ciel avale
         son plaisir
         c'est un œil qui se rompt
         comme un pain dernier.

         ibid p.27
        
José Ensch, à quinze ans, était déjà poète. mais pour elle seule, elle ne montrait pas ses vers. Ce fut seulement après trois années d'amitié qu'elle osa m'en proposer à lire, tant elle doutait de son talent écrit Gisèle Prassinos au dos de ce précédent recueil, alors que le souffle puissant du poète continue de flageller son lecteur.

 Plusieurs de ses recueils sont parus au Luxembourg, aux Éditions PHI :

         L'eau court si vite
         que le ciel ne la voit
         mais elle lui donne ses yeux

         Ô les miroirs en amont
         les bords gorgés de son chant
         et les feuilles

         C'est la terre inventée
         et la neige
         Amour, c'est le vent

         Mais les nœuds de soie
         que les langues délient
         et l'enfance des poissons…

                      ***

         Et les pays allaient à la mer
         d'embruns voilés et de brumes
         la langue du vent autour du corps

         Ce fut la nuit en son désir
         la lumière nouée de son fruit
         ô noire clarté de l'eau
         et ce souffle d'ailes comblé

         Dentelle où perle la mort.

         in Dans les cages du vent, Vois, ta laine couvrira les bergers, éditions PHI, 1997, p.p.143/144,

   
J'aimerais pour ma part avoir écrit, en guise d'adieu au monde, le poème qui suit :

         Quand la saison sera de joues rugueuses
         je m'en irai
         seul dans les regards
         et les pages de tempête

         Je serai mémoire
         dans les lits déserts
         tour d'alarme
         sur les chemins de halage

         Que tombent les silences
         tels des corps de nuit
         La mort n'a pas de tête
         sa lumière n'est pas dans les yeux.

         ibid p.95

L'essentiel de la vie s'inscrit au tréfonds du cœur, il revient au poète de nous le rappeler.

 Le poème d'ouverture évoquait la mer, le dernier fait de même, bien qu'il n'y ait pas de mer au Luxembourg sinon celle qu'un poète s'invente pour survivre. Il est tiré du recueil Le profil et les ombres et parle d'un automne à venir, qui pourrait être le nôtre, au propre comme au figuré :

          La mer a travaillé tout un été
          sur sa peau un troupeau de cornes
          où coulaient les reflets…
    
          Robe empreinte de lumières
          elle repose à présent
          amidonnée avant l'équinoxe

          La terre ne cesse de boire
          les lauriers de tendre leurs derniers bouquets
          et lentement je touche ton sol
          – la bouche fermée sur un éclair

          Les ancêtres sont trop nombreux qui te réclament
          mains jointes sous le soleil
          Un mime t'a souri un soir
          de toutes ses rides noires

          Tu arpentais la ville la nuit
          et maintenant tu renonces à tes pas
          pour glisser dans l'ailleurs gris
          où règnent les orages

          Les images apparues puis disparues
          tu les relègues
          et les ranges dans le grand coffre
          de l'automne

          Ô la mer charriant ses triomphes épars !

          in Le profil et les ombres, Librairie bleue – Poésie, 1995, p.16

Bibliographie :

  • Dans les cages du vent, éditions Phi, 1997
  • L'aiguille aveugle, éditions Phi, 2008
  • Le profil et les ombres, Librairie bleue, 1995
  • José Ensch, Les façades, éditions Estuaires, 2009
        

sur internet:

vendredi 7 septembre 2018

L'exposition Peinture et Poésie à Sète en 2018





 
Le port de Sète, 1948. François Desnoyer
 
Toutes voiles dehors
 
                                       pour François Desnoyer
                     qui me fit rêver
 
– dans l'air marin – midi bleu de Sète –
toi l'emmuré – les gabians dérivants –
quai des marchandises – vent se levant –
ma peau colle à ta peau d'or – Sète
 
tu bats d'un cœur tranquille – cœur posé
tu bats dans la douceur de l'air léger –
or le temps semble s'être arrêté
de douceur l'éternité te berce –
 
tes bateaux attendent ton Ulysse –
ne t'endors pas! – toi l'aventureuse –
ton bleu de mer chante au bleu du ciel
– ta langue me brûle d'ocre jaune –
 
ma ville – poisson – ville-cœur–debout
le haut-vent – le retour du noir soleil
le vent criant – à contretemps – debout
ta lumière – ta langue acide –
 
au-dessus des toits de rouge tuile
sonne la cloche bleue – du grand libre –
un bonheur que ta clarté – tes couleurs
la liberté du large – haut-large
 
Serge Venturi (France)
 
 in Pleins feux sur les collections, Peinture et Poésie, Les peintres vus par les poètes, Musée Paul Valéry, 2018, p.p.342/343
 
Le Musée Paul Valéry de Sète présente cette très originale exposition, visible jusqu'au 4 novembre 2018. Sa directrice Maïthé  Vallès-Bled a en effet proposé à un grand nombre de poètes, présents aux précédentes rencontres poétiques du Festival de Poésie de juillet, d'écrire à propos d'un des tableaux exposés au musée. Le résultat de ce mariage entre peinture et poésie est fort réussi.
 

L'Entrée du port de Sète, 1942. Gabriel Couderc
 
Le bleu, disait-il, le bleu...Son index montrait le ciel, la digue, la
voile inclinée, le phare, les silhouettes arrêtées…Tout est taillé dans
ce même bleu : le jaune, le gris, le blanc… Les toits, les murs,
les barques, les nuages… Quant au rouge – il hésitait –, comme le
Sang, il est partout mais il faut le deviner… Sauf sur le drapeau…
Comment ne pas le voir ? Et comment oublier ? Il se taisait, puis il
ajoutait : mais le bleu… le bleu.. Il n'a pas d'âge, ce bleu, il a mon âge – et j'y suis toujours.
 
Jacques Ancet ( France)
 

 
Les joutes sétoises (1950) François Desnoyer
 
Turquoise – pâle/soutenu – turquoise
Turquoise – pâle/soutenu – turquoise
Oh cette lumière ! On y est
(lunettes/chapeau...le petit, oui)
Rouge – rouge –rouge – orange
Marine – brun/roux – jaune – rouge
On ne rêve pas : ça bouge vraiment avec
ces couleurs qui excitent – claquent – palpitent :
du rouge au turquoise l'œil faisant le tour
de la toile – et sur la toile même
on fait la course pour trouver la meilleure place pour
tout voir/tout entendre
dans la couleur – couleur/bonheur
( ils arrivent –regarde –regarde !
Peur aussi : le beau coup de lance bientôt…–)
Turquoise – rouge – rouge– rouge orange
Marine – brun/roux –jaune
Ressentir/ voir/regarder/observer/restituer :
tout à la fois explose dans le geste véloce.
Geste du peintre pour un tenace effet retard de la fête
par le grand jeu vibratoire de la couleur.
 
Anne-Marie Jeanjean ( France)
 
 
 
Remorqueurs au pont de pierre, 1954. Lucien Puyuelo
 
Âme flottant sur l'eau
 
La mer me conduit vers ce que je veux
Accompagné du vent et de la faconde des vagues
Accompagnée de mes pensées qui s'élèvent au ciel
Blanches...blanches comme une nuée de mouettes
Moi l'énivré de l'odeur originelle de la création
Le temps se détache de moi
Je deviens âme flottant au-dessus de l'eau
De son bleu l'espace fluide m'emplit
Alors je deviens l'idée bleue de l'existence
Moi l'énivré de ma plénitude
Je me réveille sur la voix de la mer :
N'oublie pas de bénir le vert
Il est temps que tu ailles à qui attend ton retour
Alors prends ce que tu veux de mes fruits
Prends le souvenir de l'extase éternelle
Et retourne à ton cœur laissé là-bas.
 
Khalel Jbour (Palestine)
 
 
 
Le gris de Sète (2015) Topolino
 
Gris de Sète
 
L'orchestre suspendait sa clameur
les hommes secrètement esquivés
dans une rumeur de deux roues
l'air fut bleue caravane
 
Et nous des hauts quartiers rêvant
par-dessus les toits
aux grues intranquilles
en marche sur l'horizon
 
Nous entendions la chanson grise
de la vie sous la ville
tuilant ses légendes
 
Dans le grand dessein
les chevaux du port couraient
plus loin que leurs silhouettes
 
Meredith le Dez (France)
 
 
 
Route montant à Gordes (1946) André Lhote
 
dans la surabondance végétale
comment trouver son chemin
 
saison excessive
saturée de parfums
éclat solaire
réjouissant l'œil
 
saurons-nous rejoindre
une maison fraîche
avant le ciel
 
faut-il emprunter
à l'angle gauche
les frondaisons hautes
gonflées comme des voiles
 
jaillir hors cadre
dans le bleu caché
le bleu de surchauffe
 
Françoise Ascal (France)
 
 
 
 
Vu du Mont Saint-Clair, 1950. Raymond Espinasse 
 
Jardin d'un siècle  
 
Dans le figement de l'aube
Les odeurs des lauriers roses et
Des oliviers mêlés
Verticales dans l'air mûr
Un homme que la journée ne me prendrait pas
Éden sans contrainte et son jardin d'un siècle et du soir 
Bleu dans les arpents de la ville
Sous les muettes intentions des arbres
Au bord du monde
Ton cœur au bout de ton bras
 
Emmanuelle Guattari (France)
 
 
 
 
Vue de Sète, le canal 1938. Henri Barnoin
 
où mène la petite rue qui se dissipe
dans l'instant obscur de la matinée
qu'en savent les gens les barques et les pierres
qu'en disent la brise et l'eau étale
qui restent muettes à l'horizon d'un temps autre
aucune chaleur et aucun froid ne les menacent
seul l'écroulement éternel de leurs vies
la vérité absolue de leurs regards
le souffle dépenaillé de toutes leurs certitudes
afin de dire la vacuité de leurs gestes et de leurs yeux
 
Jean-Yves Casanova (France-Occitanie)
traduit de l'occitan par l'auteur

 
 


Le Vent des hautes mers, 2013. Madeleine Molinier-Sergio
 
Trinité de la Haute Mer
 
Le Père est sur le pont
Les chevaux du Déluge ont pris le mors aux dents
Ruade après ruade
La houle essore l'équipage
 
Le Père est à la barre
Le Fils n'a plus confiance
En voulant sauver le filet
Le Saint-Esprit a bu la tasse
 
Tenir le cap coûte que coûte
Confit dans son ciré
Le capitaine se cramponne à l'auréole
Du mousse dessalé
 
Malgré les crêtes et les creux
Il en est sûr
Le tableau s'en sortira sauf
Et tous les trois reverront la cale du musée
 
Frédéric Figeac (France / Occitanie)
traduit de l'occitan par l'auteur


Et pour finir, ce rappel au premier devoir de tout poète :
 
 

 
Albert Deman Le Clown, (sans date)
 
 
Pénétrer tout doucement
la lune.
 
Sortir pour l'explorer.
 
 
Trouver le contour  familier,
l'indication des routes.
 
 
Mais
par-delà
 
c'est tout blanc
c'est le mur de la chambre
dans la demi-clarté
qui vous laisse honteux
de votre imaginaire approche
 
Marie-Claire Bancquart (France)
 


Un grand merci à Maïthé Vallès-Bled grâce à qui le Festival Voix Vives de Méditerranée, après Lodève, continue de résonner en juillet, depuis 9 étés consécutifs, sur les places, dans les cours privées et les rues de la ville haute de Sète, pour notre plus grand bonheur.
 
 
Bibliographie:
  • Pleins feux sur les collections, Peinture et Poésie, Les peintres vus par les poètes, Catalogue anthologique de la Collection des Peintures, sous la direction de Maïthé Vallès-Bled, Musée Paul Valéry, 2018
 sur internet:
 
 
 







vendredi 31 août 2018

Jean Debruynne, la voix engagée d'un poète



         Nous ne croirons jamais

         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais"
         car nous ne croirons jamais
         aux chants fêlés de vos sirènes.

         Nous ne croirons jamais
         à la puissance des puissants,
         au droit du plus fort et des armes,
         ni à la race, ni au sang,
         ni même à la peur du gendarme :
         nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine…
         Nous ne croirons jamais
         à l'ordre de la pauvreté,
         au régime des privilèges,
         que lutter pour sa liberté
         soit forcément un sacrilège.
         Nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais"
         car nous ne croirons jamais
         aux chants fêlés de vos sirènes.

         Nous ne croirons jamais
         que la peur, la guerre ou la faim
         soient forcément inévitable ;
         que les cours de l'or ou de l'étain,
         le hasard en soit responsable.
         Nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine
         aux chants fêlés de vos sirènes.
         Nous ne croirons jamais
         que le dollar n'y est pour rien,
         au ciel gagné au prix des larmes,
         aux fins justifiant les moyens,
         aux consciences des marchands d'armes.

         Nous croyons à la Paix.
         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais".

         Nous ne croirons jamais
         qu'un assassin soit un héros,
         qu'il est bon d'avoir fait la guerre,
         qu'un soldat soit un numéro
         et la bombe un mal nécessaire.
         Nous croyons à la Paix.

         Nous ne croirons jamais
         qu'un goulag soit un paradis,
         qu'un tortionnaire soit un juge,
         qu'un rebelle soit un bandit
         et puis qu'après nous le déluge.
         Nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais"
         car nous ne croirons jamais
         aux chants fêlés de vos sirènes.

         Nous ne croirons jamais
         que la torture ait ses raisons,
         que la guerre ait forgé des hommes,
         que de penser vaut la prison,
         qu'un dictateur soit un surhomme.
         Nous croyons à la Paix.

         in Jean Debruynne, Les quatre saisons d'aimer, les Presses d'Île de France, 2010, p.p.136/137

Le poète Jean Debruynne se trouve être enterré au Liban. En effet, il y décède en juillet 2006, peu après son arrivée à Beyrouth.
Accompagné d'un groupe de scouts et de guides, il venait assister à la représentation d'un spectacle, écrit par lui et monté sur place. En raison de la guerre, déclarée juste après, son corps n'a pu être rapatrié en France.

Véhémente, sa parole continue d'interpeller tous les meneurs de guerre ainsi que tous les tyrans de la planète.
Ici, à l'image de Jésus, retiré au désert et tenté par le diable, il rédige avec ironie cette seconde tentation :

          La seconde tentation

          "Dis à la Paix qu'elle ne soit que l'intervalle entre deux guerres", dit la seconde tentation.
  
          Dis à la Paix qu'il faut commencer par faire la guerre si l'on veut faire la paix.
          Dis à la Paix que le soleil noir de la guerre doit d'abord se lever et saigner
          pour que puisse descendre la paix du soir.
          Dis à la Paix que la guerre, c'est bon pour les jeunes et que ça leur manque.
          Dis que la guerre est une vertu virile.
          Dis à la Paix que pendant qu'ils feront la guerre, ils nous laisseront en paix.
          Dis à la Paix que la guerre est un mal nécessaire.
          Dis à la Paix qu'il n'y a pas de paix sans guerre
          et pas d'omelette sans casser d'œufs.
          Dis à la Paix qu'elle n'est qu'une parenthèse, un entre-deux-guerres.
          Dis à la Paix qu'elle est prisonnière, liée, menottes aux mains,
          condamnée, enchaînée, emmenée en convoi entre deux guerres…
          Mais la Paix ne peut-être qu'avant et après la Paix,
          car la Paix est un chemin pour relier la Paix et la paix.
          La Paix vient avant la paix comme le souffle précède le souffle.
          La Paix vient après la paix, comme le battement de cœur suit le battement de cœur.
          La Paix est avant et après, comme chaque pas est un pas de plus.

          Ainsi la Paix doit-elle ruser même avec elle-même,
          car la Paix établie n'est déjà plus que la paix des cimetières…

          ibid p.p. 153/154
         
Sans relâche, il se voudra de son vivant un artisan de paix auprès de tous ceux qu'il côtoie, allant jusqu'à la parodie quand il écrit, il y a plus d'une décennie :


            Si

            Si tu veux la paix,
            cache tes cheveux, cache tes cheveux;
            Ils sont crépus, ils sont épais,
            cache tes cheveux, cache tes cheveux.
            Mon enfant, si tu veux la paix,
            c'est à tes cheveux qu'on en veut.
            Ils sont frisés, ils sont trop noirs,
            cache tes cheveux, mon enfant ;
            si tu veux la paix, ne te fais pas voir,
            mon enfant, mon enfant.

            Si tu veux la paix,
            cache bien ta peau, cache bien ta peau ;
            déjà ton père ils le frappaient,
            cache bien ta peau, cache bien ta peau.
            Mon enfant, si tu veux la paix,
            cache ta peau dans le troupeau.
            Ta peau est sombre et basanée ;
            il aurait mieux valu, mon enfant,
            si tu veux la paix, ne pas être né,
            mon enfant, mon enfant.

            Si tu veux la paix,
            ne dis pas ton nom, ne dis pas ton nom ;
            rien qu'à t'entendre, ils t'inculperaient.
            Ne dis pas ton nom, ne dis pas ton nom,
            mon enfant, situ veux la paix ;
            un nom de peur, lourd comme un plomb,
            non d'immigré ou d'étranger ;
            il faut dès demain, mon enfant,
            si tu veux la paix, redéménager,
            mon enfant, mon enfant.

            Si tu veux la paix,
            éteins tous tes jeux, éteins tous tes jeux,
            les escaliers vous regroupaient ;
            éteins tous tes jeux, éteins tous tes jeux,
            mon enfant, si tu veux la paix.
            Les gens d'ici sont orageux,
            surtout ne faites pas de bruit,
            éteins tes rires et tes jeux, mon enfant,
            sinon, ils les feront taire au fusil.

            ibid p.p.172/173

En combien de lieux de la planète, hélas! ces mots sont-ils encore de mise ?
Depuis le décès du poète, les membres de l'association En Blanc dans le Texte, continuent de se faire les porteurs de son message.
        
Pour en savoir plus sur le poète et le prêtre-ouvrier, qu'il fut, je vous invite vivement à lire ou relire un précédent article, intitulé Jean Debruynne, un audacieux pionnier de la paix, paru sur Le Temps bleu, le 28/10/2016, dont vous trouverez plus bas le lien internet.


Bibliographie:
  • Jean Debruynne, Les quatre saisons d'aimer, Les Presses d'Île de France, 2010
sur internet :


dimanche 26 août 2018

Hommage à Franck Venaille, la mort une fois mise en terre



          La mort une fois mise en terre
          il faudra recommencer
          avec une autre.

          D'ailleurs
          un cadavre
          Je n'écris pas : nouveau
          se tient déjà – derrière
          la porte –
          Prêt.
          C'est inscrit.

          Ainsi
          renaîtrons-nous !
          (je prends un exemple :)
          âgé très âgé !

          fati-G
          par ces morts successives

         Ne me demandez rien!

         in C'est à dire, Mercure de France, 2012, p.141

J'apprends à l'instant le décès du poète et m'empresse de mettre en ligne ce poème pour mieux veiller sur son passé sinistré avec tous ceux qui l'ont aimé. Vous pouvez aussi relire l'article ci-dessous écrit sur La Pierre et le sel, à son propos en 2012.

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/03/franck-venaille-dans-la-f%C3%AAlure-intime-du-monde.html

vendredi 24 août 2018

Fernando Pessoa, tout le quai est une mélancolie de pierre




         Seul, sur le quai désert, en ce matin d'été,
         Je regarde du côté de la barre, je regarde vers l'Indéfini,
         Je regarde et j'ai plaisir à voir,
         Petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
         Il apparaît très loin, net, classique à sa manière.
         Il laisse derrière lui dans l'air distant la lisière vaine de sa fumée.
         Il apparaît entrant, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve,
         Ici, et là, s'éveille la vie maritime,
         Des voiles se tendent, des remorqueurs avancent,
         De petites embarcations surgissent de derrière les navires qui sont dans le port.
         Il y a une vague brise.
         Mais mon âme est avec ce que je vois le moins,
         Avec le paquebot qui entre,
         Parce qu'il est avec la Distance, avec le Matin,
         Avec le sens maritime de cette Heure,
         Avec la douceur douloureuse qui monte en moi comme une nausée,
         Comme le début d'une envie de vomir, mais dans l'esprit.
         Je regarde de loin le paquebot, avec une grande indépendance d'âme,
         Et au fond de moi un volant commence à tourner, lentement.                                
                                                                                      
        Les paquebots qui le matin passent la barre
        Charrient devant mes yeux
        Le mystère joyeux et triste des arrivées et des départs.

                                                                                         (…)

        in Ode maritime, éditions de La Différence, 2009, p.p 13/15

J'aime tous les quais du monde pour leur ouverture sur l'inconnu, les plus lointains ayant laissés en moi d'inoubliables souvenirs. J'habite depuis en Île de France, une ville bordée de quais, qui se prend parfois pour une île. L'été, elle et moi n'en sommes que plus solidaires.

J'ouvre pour la première fois le recueil Ode maritime de Fernando Pessoa, cet écrivain portugais aux multiples hétéronymes, qui fut un grand solitaire. Il contient des pages brûlantes, qui viennent soudain ébranler le silence.

         Ah, n'importe comment, n'importe où, s'en aller !
         Prendre le large, au gré des flots, au gré du danger, au gré de la mer,
         Partir vers le Lointain, partir vers le Dehors, vers la Distance Abstraite,
         Indéfiniment, par les nuits mystérieuses et profondes,
         Emporté, comme la poussière, par les vents, par les tempêtes !
         Partir, partir, partir, partir une fois pour toutes !
         Tout mon sang rage pour des ailes !
         Tout mon corps se jette en avant !
         Je grimpe à travers mon imagination en torrents !
         Je me renverse, je rugis, je me précipite !...
         Explosent en écume mes désirs
         Et ma chair est un flot qui cogne contre les rochers !

         ibid p.35

Au paroxysme du délire, le poète s'offre alors aux tortures imaginaires les plus sensuelles, se faisant le moussaillon d'un équipage imaginaire, pour échapper à sa vie pacifique, sa vie assise, statique, réglée et corrigée :
    
          (…)

          Ah! torturez-moi,
          Déchirez-moi et ouvrez-moi !
          Dépecé en morceaux conscients
          Renversez-moi sur les ponts,
          Dispersez-moi sur les mers, laissez-moi
          Sur les places voraces des îles !
          (…)

          ibid p.63


Quand il revient enfin à lui, c'est pour dire un dernier adieu au navire :

           (…)

           Passe, lent vapeur, passe et ne reste pas…
           Passe loin de moi, passe loin de ma vue,
           Va-t'en du dedans de mon cœur,
           Perds-toi au Large, au Large, brume de Dieu,
           Perds-toi, suis ton destin et laisse-moi...
           Moi qui suis-je pour que je pleure et interroge ?
           Moi qui suis-je pour que je te parle et t'aime ?
           Moi qui suis-je pour que je sois troublé de te voir ?
           Quitte le quai, le soleil croît, érige son or,
           Luisent les toits des bâtiments du quai,
           Tout ce coté-ci de la ville brille…
           Pars, laisse-moi, deviens
           D'abord le navire au milieu du fleuve, détaché et net
           Puis le navire en route vers la barre, petit et noir,
           Puis point vague à l'horizon (ô mon angoisse!)
           Point de plus en plus vague à l'horizon…,
           Puis rien, que moi et ma tristesse,
           Et la grande ville maintenant pleine de soleil
           Et l'heure réelle et nue comme un quai déjà sans navires,
           Et la rotation lente de la grue qui comme un compas qui tourne,
           Trace un demi-cercle de je ne sais quelle émotion
           Dans le silence bouleversé de mon âme…

           ibid p.91

Un bel article de Jacques Décréau paru en 2012, sur la Pierre et le sel, vous en dira bien davantage !

Bibliographie:

  • Ode maritime, Fernando Pessoa, éditions de la Différence, 2009
sur internet :



vendredi 17 août 2018

Pierre Reverdy quand on a une fois ouvert les yeux

 

         Aux premières lueurs du
         jour je me suis levé lentement
         Je suis monté à l'échelle du
         mur, et, par la lucarne, j'ai
         regardé passer les gens qui
                      s'en allaient.

         in La lucarne ovale, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome 1, Flammarion, 2010, p.99



Les vacances d'été, nous offrent l'occasion de retrouver le temps de relire nos auteurs préférés, d'y faire encore des découvertes et d'éprouver, comme autant de sensations neuves, la qualité des émotions qui nous traversent.
Pierre Reverdy était prolixe, son œuvre complète couvre 3.076 pages, réunies en deux gros tomes dans l'édition, parue chez Flammarion en 2010. La sensibilité, l'originalité et la profondeur y sont toujours de mise et l'engagement tenace.
Ainsi peut-on lire dans le tome II, à la page 917 : "c'est moi, seul homme à mon bord, n'ayant personne avec qui parler et qui parle à tout le monde – en écrivant."

Je vous propose de vivre une de ses journées en poésie :

          Matin

         La fontaine coule sur la place du port d'été
         Le soleil déridé brille au travers de l'eau
         Les voix qui murmuraient sont bien plus lointaines
         Il en reste encore quelques frais lambeaux
         J'écoute le bruit
                                   Mais elles où sont-elles
         Que sont devenus leurs paniers fleuris
         Les murs limitaient la profondeur de la foule
         Et le vent dispersa les têtes qui parlaient
         Les voix sont restées à peu près pareilles
         Les mots sont posés à mes deux oreilles
         Et le moindre cri les fait s'envoler 

         ibid Les ardoises du toit p.160


          Matinée

         L'ombre penche plutôt à droite
         Sous l'or qui luit
         Dans le ciel qui fait mille plis
         L'air bleu
                                         Une étoffe irréelle
         C'est peut-être une autre dentelle
         À la fenêtre
                         Qui bat comme une paupière
         À cause du vent
                 L'air
                                Le soleil
                                                   L'été
         Les traits de la saison sont à peine effacés

         ibid Les ardoises du toit, p.213


         Plus tard

             Le temps passé dans une chambre où tout est noir reviendra plus
         tard. Alors j'apporterai une petite lampe et je vous éclairerai. Les
         gestes confus se préciseront. Je pourrai donner un sens aux mots qui
         n'en avaient pas, et contempler un enfant qui dort en souriant.
             Est-il possible que ce soit nous-mêmes en vieillissant ? Il y a
         quelques morceaux de ruines qui tombent. Ceux-là ne se relèveront
         plus. Il y a aussi quelques fenêtres qui s'éclairent. Et devant la porte
         un homme solide et doux qui connaît sa force et qui attend.
             Il ne reconnaîtrait pas lui-même son visage.

         ibid La lucarne ovale, p.132



             On ne peut plus dormir
          tranquille quand on a une fois
          ouvert les yeux.

         ibid La lucarne ovale, p.119


L'engagement en poésie de Reverdy tenait d'un réel sacerdoce, j'en veux pour preuve ce texte rédigé pour le n°1 de La Révolution surréaliste, le 1er décembre 1924 :

          Je crois que le poète doit chercher partout et en lui-même, la vraie substance poétique et c'est
       cette substance qui lui impose la seule forme qui lui soit nécessaire.
          Mais ce qui m'absorbe plus que tout autre détail du problème c'est cette identité de la destinée 
       poétique et de la destinée humaine – cette marche incertaine et précaire sur le vide – aspiré par
       en haut, attiré par le bas, avec l'effroi à peine contenu d'une chute sans nom et l'espoir encore
       mal chevillé d'une fin ou d'un éternel commencement dans l'éblouissement sans tourbillon de
       la lumière.

       in Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome I, Flammarion 2010, p.601

Il vous est donné par la même occasion de lire ou relire les deux précédents articles écrits à propos de ce poète sur Le Temps bleu ou sur La Pierre et le sel, grâce aux liens indiqués plus bas.


Bibliographie:
  • Pierre Reverdy, Œuvres complètes, Tome 1, Flammarion, 2010
sur internet :

vendredi 10 août 2018

Bruno Mabille, sous l'allant du soleil



         Si seulement de la mer
         il venait un peu d'air

         que remuent les herbes
         et les plumes des roseaux

         que bruissent les fanions
         tout en haut des mâts

         et que le vagabond sur la jetée
         bouche ouverte tête nue
         peu à peu reprenne vie.

         in À celle qui s'avance, chapitre III p.92, Gallimard 2012

Par une journée de chaleur, cloitrée à la maison, je découvre les poèmes de Bruno Mabille, si bien accordés à ce mois d'août. Le poète est né en novembre 1961 à Nancy, et vit aujourd'hui en région parisienne.

          Une sensation de profondeur
          et de souveraine ampleur
          m'a brusquement secoué
          comme l'aurait fait une vague
          de la tête aux pieds
          jusqu'à ce que j'échoue
          après un temps interminable
          au comble de l'abandon
          le long d'un banc de sable
          avec dans les poumons
          l'odeur amère des algues.

          ibid p.93

À cette lecture, me reviennent en mémoire les longues journées d'enfance passées à déjouer la solitude à l'ombre d'une grande maison silencieuse : le temps d'un été c'est notre petit monde plus fragile qu'un château de cartes qui se lézarde et menace de s'écrouler. Depuis,

          Le monde est devenu tel
          qu'aujourd'hui
          les anges battent de l'aile
          et s'asphyxient

          ils peinent à garder l'équilibre
          en haut des cimes
          d'où tombent leurs élytres

          le soufre des nues
          a désuni la cohorte.

          ibid p.90

          Tous ces oiseaux sentinelles
          finiront par tomber avec la nuit
          ou voleront bas

          je me sens quant à moi
          pousser des ailes
          et une force qui résiste à l'attraction

          tout subitement devient plus grand

          je prends le ciel à témoin
          en cet instant me voilà roi.

          ibid p.91

          Le vent nous faisait des yeux de fous
          des yeux d'impatience
          si petits et si lumineux
          qu'il fallait les cacher
          derrière nos mains
          pour chasser les ombres.

          ibid p.67

Il n'est plus rien à exiger ni à cacher, il reste juste à accueillir ce qui vient avec sérénité et gratitude, sachant que le temps apaise toute quête et que la poésie demeure l'amie fidèle de chaque instant.


         Quelque chose s'est perdu
         mais quoi

         le sel coule goutte à goutte
         et glisse entre les doigts

         dans la mouvance de l'air
         le vent disperse et brasse
         le flux limpide des particules

         sous l'allant du soleil
         la vie file son cours
         comme à l'ordinaire.

         ibid p.96

bibliographie :

  • À celle qui s'avance, poèmes, Bruno Mabille, Gallimard, 2012

sur internet: