Port des Barques

Port des Barques

vendredi 14 février 2020

Jean Debruynne, j'irai les pieds nus jusqu'à l'inconnu



         Quand un oiseau fait le printemps
         il n'en dit rien à l'antenne
         ni aux journaux, ni à l'écran.
         Il ne fait rien pour qu'on l'apprenne.

         Quand un oiseau fait le printemps
         il ne fait que rendre la justice
         et il le fait le cœur battant
         sans tirer aucun bénéfice.

         Quand un oiseau fait le printemps
         il fait à lui seul des merveilles.
         Il refait le monde en chantant
         et même, il fait des jeunes avec des vieilles.

         Il n'en tire aucune gloire
         et pourtant, depuis tout le temps,
         le monde a toujours feint de croire
         qu'un oiseau ne fait pas le printemps.

         in Divers et de Printemps, Jean Debruynne, Le Nouvel ATHANOR, 2020, p.20

La voix de Jean Debruynne, résonne de nouveau dans ce recueil posthume, tout récemment paru.

         Sous tes cheveux, y a des saisons
         sous tes lèvres, y a deux pêches
         sous ton front, y a ta maison
         et sous tes yeux y a de l'eau fraîche.

         ibid p.25

Les mots allègres et généreux que sont les siens, nous poussent à regarder l'autre et à oser aller à sa rencontre.

         Un visage
         est de passage
         au joli mois de mai.
         J'irai donc désormais
         marcher sans chaussures
         jusqu'à ma blessure.
         J 'irai les pieds nus
         jusqu'à l'inconnu.

         ibid p.27

Car dit-il la vie, la mort et le malheur dorment aux mêmes cimetières :

         Petits marchands de la misère
         commerçants de tout et de rien
         vendeurs d'étoiles et de poussières
         le cœur caché sous un vaurien.

         La rue leur fait la grande école.
         Un peu de rire est leur repas.
         Ils sont ingénieurs en bricole.
         Ils font cinq danses en quatre pas.

         Ils emploient des mots qu'eux seuls disent.
         Ils voient ce qu'il ne faut pas voir
         mais la nuit, la lune est assise
         sur le coussin de leurs yeux noirs.

         ibid p.32

 Les mots, ici, disent souvent bien davantage que ce que nous prétendions savoir :

         Les mots sont des paysages.

         Les uns ont des dents
         les autres, des baisers.
         Les uns rentrent dedans
         les autres sont blasés

         Mais tous sont des visages.

         Ils ont des yeux pour ne pas voir
         des oreilles pour ne pas entendre
         des consonnes qui ne veulent rien savoir
         et des voyelles pour être tendres.

         Les mots sont des mots d'usage.

         ibid p.35

À nous de goûter à ces mots fervents de l'homme de foi et du poète que fut Jean Debruynne et à en faire bon usage autour de nous, afin qu'un jour la paix ouvre la danse aux justices et aux libertés !


Pour en savoir davantage sur l'auteur, je vous invite vivement à lire l'article paru précédemment sur le Temps bleu.
http://lintula94.blogspot.com/2016/10/jean-debruynne-un-audacieux-pionnier-de.html

Bibliographie:
  • Divers et de Printemps, textes de Jean Debruynne,  Le nouvel Athanor, 2020

vendredi 7 février 2020

Saint John-Perse pour la musique et l'élégance du verbe


                                     1

      C'étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,
      De très grands vents en liesse par le monde, qui n'avaient d'aire ni de gîte,
      Qui n'avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,
      En l'an de paille sur leur erre… Ah! oui, de très grands vents
      sur toutes faces sur toutes faces de vivants!

      Flairant la pourpre, le cilice, flairant l'ivoire et le tesson,
      flairant le monde entier des choses,
      Et qui couraient à leur office sur nos plus grands versets d'athlètes, de poètes,
      C'étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde,
      Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses…

      Et d'éventer l'usure et la sécheresse au cœur des hommes investis,
      Voici qu'ils produisaient ce goût de paille et d'aromates, sur toutes places de nos villes,
      Comme au soulèvement des grandes dalles publiques.
      Et le cœur nous levait
      Aux bouches mortes des Offices. Et le dieu refluait des grands ouvrages de l'esprit.

      Car tout un siècle s'ébruitait dans la sécheresse de sa paille, parmi d'étranges désinences :
      à bout de cosses, de siliques, à bout de choses frémissantes,
      Comme un grand arbre sous ses hardes et ses haillons de l'autre hiver,
      portant livrée de l'année morte;
      Comme un grand arbre tressaillant dans ses crécelles de bois mort
      et ses corolles de terre cuite –
      Très grand arbre mendiant qui a fripé son patrimoine,
      face brûlée d'amour et de violence où le désir encore va chanter.

      "Ô toi, désir, qui vas chanter..." Et ne voilà-t-il pas
      déjà toute ma page elle-même bruissante,
      Comme ce grand arbre de magie sous sa pouillerie d'hiver :
      vain de son lot d'icônes, de fétiches,
      Berçant dépouilles et spectres de locustes; léguant, liant au vent du ciel
      filiales d'ailes et d'essaims, lais et relais du plus haut verbe –
      Ha ! très grand arbre du langage peuplé d'oracles, de maximes
      et murmurant murmure d'aveugle-né dans les quinconces du savoir…

      in Saint John-Perse, Œuvre Poétique, Vents I, La Pléiade, p.p 179/180, édition de décembre 1986.

L'auteur, Alexis Saint-Leger Leger, naît à la Guadeloupe en 1884, sur un îlet au large de la Pointe-à-Pitre; à partir de1896, il poursuit ses études au lycée Carnot de cette ville. Un grand tremblement de terre, en 1897, suivi d'une grave crise économique amène sa famille à quitter l'île après plus de deux siècles et à s'installer à Peau, dans le Béarn.
La poésie, qui a été pour lui, dès l'enfance "un mode de vie", fait qu'il lie amitié avec le poète Francis Jammes, qui vit à Orthez.
Au décès brutal de son père, en 1907, il doit interrompre ses études universitaires et devient chef de famille auprès des siens. Il finira ses études de droit en 1910.
Il publiera dans La Nouvelle Revue française ses premiers textes, dont Éloges.
Après une vie de diplomate, passée en tant qu'ambassadeur de la France, dans nombres d'ambassades du monde entier dont la Chine et le Japon, il tiendra tête à Hitler lors des accords de Munich et devra s'exiler aux États-Unis durant l'occupation allemande, le führer ayant fait de lui "sa bête noire".
Par la suite, il écrira sous un nom de plume: Saint-John Perse.
Le Prix Nobel de littérature lui sera attribué en 1961.

Je vous invite vivement à mettre en voix le texte cité plus haut pour en ressentir toute la musicalité.
Je vous recommande aussi un bel article rédigé par Jacques Décréau pour La Pierre et le sel, qui a pour titre: Saint -John Perse, le poète aux masques, dont voici le lien:
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/09/saint-john-perse-le-po%C3%A8te-aux-masques.html

Bibliographie:

  • Saint-John Perse, œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard 1972
sur internet


vendredi 31 janvier 2020

Philippe Garnier, une fabuleuse rencontre


         Les mains

         Mon petit doigt me ment !
         Il me ment !
         Ou alors il me tient des propos obscurs
         inquiétants
         à ce point que j'en suis venu
         à me poser des questions
         à douter au fond
         de la raison
         de mon
         petit doigt
         moi !
         Tenez
         un exemple
         pas plus tard qu'hier soir
         Il était là
         comme tous les soirs
         dans ma poche
         occupé à discuter
         le bout de doigt
         avec l'annulaire
         quand tout à coup
         le voilà qui s'approche
         là
         avec son air sournois
         et qui me fait :

         – Psssit !
         – ?
         – Psssit !
         – Quoi ?
         – PSSSIT !
         – Bon !

         Le petit doigt se précipite dans l'oreille du conteur

         Et de me raconter une histoire invraisemblable
         une fable
         un truc inimaginable
         moi
         dans ces cas-là
         j'ai pris l'habitude de ne pas faire mine
         mais enfin tout de même
         figurez-vous qu' "À l'origine"
         ce soir-là
         " À l'origine
         la main avait une âme "

         Oh c'était bien compliqué ce-soir là messieurs dames
         selon mon petit doigt
         la main
         la main serait venue sur la terre bien avant les humains
         Avant l'homme
         et je suppose
         avant la femme

         la main
         née du corail
         serait remontée du fond des mers
         pour envahir la terre
         et régner
         évidemment
         sur l'univers

         Mais
         c'est que tout n'allait pas toujours très bien
         au royaumes des mains
         Voilà que certaines
         un jour
         commirent la faute
         de se regarder les unes les autres

         Très malsain
         tout ça n'est-ce pas
         très très malsain

         Les unes
         étant apparemment précisément
         le contraire des autres
         il y eut bientôt des dissensions !

         Les gauches se liguèrent
         firent fissa
         et vice versa contre les autres
         cela tournant bien vite
         entre les droites et les gauches
         au conflit militaire
         suicidaire
         tactique
         les phalanges
         donc
         s'entrechoquèrent
         les os craquèrent
         bref
         les doigts se firent la guerre
         jusqu'au jour où les gauchères
         plus fines
         d'un coup d'génie et d'vitamines
         terrassèrent les droitières
         et les asservirent

         Les droitières
         travaillèrent
         donc
         travaillèrent
         au service des gauchères
         ce qui leur donna
         il faut bien le dire
         avec les années
         une certaine dextérité
         que n'avaient pas les gauchères
         qui à force de commander
         s'empâtaient

         Cela aurait pu durer une éternité
         si
         un beau jour
         deux mains contraires
         – une gauchère donc et une droitière –
         ne s'étaient pas croisées

         Stupéfaction !

         Elles en restèrent figées
         oui
         figées de surprise
         et de paralysie
         croyant se voir chacune
         l'une dans l'autre
         et l'autre dans l'une

         Les voilà qui s'approchent
         se penchent
         se lorgnent
         se touchent

         se regardent

         bref sortent un peu leurs yeux d'leurs poches
         et ça il faut le dire
         pour la première fois dans l'histoire
         depuis les lunes
         que chacun toisait sa chacune
         du haut d'son promontoire

         Tout le monde s'attendait à une bagarre 

         Or
         elles furent cette fois tellement contentes
         tellement contentes
         qu'à les voir ainsi s'amitonner
         se secouer
         à plein poignet
         et même à pleines poignées
         que les autres mains
         poigne-sambleu
         se mirent soudain à réfléchir

         Et s'il suffisait
         sur la terre
         pour être heureux
         de trouver son contraire ?...

         La nouvelle se répandit à la vitesse du feu
         et c'est ainsi que l'on vit
         petit à petit
         les mains
         se mettre à errer sur la terre
         en quête
         tenez-vous bien
         en quête de leur contraire

         se tâtant
         se r'niflant
         avidement
         comme des bêtes
         jusqu'au jour
         où certaines
         effectivement
         rencontrèrent leur prochaine

         Les cas
         évidemment
         étaient rares
         ils étaient même si rares
         que quand ça arrivait
         de loin en loin
         on voyait s'approcher
         des milliers et des milliers
         de mains
         tordues
         bossues
         ou solitaires
         avec leurs doigts chagrins
         qui venaient là
         voir s'unir une fois
         au moins
         une poignées d'élues
         tellement que cette allégresse leur faisait bon et chaud

         C'est de cette allégresse
         un peu inexpliquée
         que naquirent un jour
         par hasard
         sur la terre
         et par poignées
         la tendresse
         l'amour
         et l'amitié

         D'ailleurs le royaume des mains n'a pas duré
         non
         car
         comme les cas de tendresse d'amour et d'amitié
         continuaient ma foi
         à se compter sur les doigts
         un jour
         pour ne plus chagriner leurs prochaines
         celles qui s'étaient rencontrées
         s'enfoncèrent
         profondément dans la terre
         et s'y aimèrent
         d'amour
         caché

         Elles s'y aimèrent même tellement d'amour
         qu'un jour
         telle la rose
         on vit pousser
         la chose éclose
         de leur amour
         une chose énorme
         difforme
         extraordinaire

         L'HOMME !
         Messieurs dames
         L'Homme cet aladin
         L'Homme cette drôle de bête
         L'Homme était né
         en fait
         comme d'une passion secrète
         et d'une poignée de mains

         La suite vous la connaissez
         avec L'Homme vint un jour la pensée
         et avec la pensée
         l'idée

         l'idée enfin d'utiliser ses mains

         ce fut le commencement de la fin
         Voilà
         Voilà ce que me raconte mon petit doigt

         Moi
         pour tout dire
         je n'y crois pas
         du moins pas beaucoup
         à mon avis tout ça c'est des histoires
         des histoires inventées par un petit doigt
         qui se sent probablement
         délaissé
         ou qui veut faire l'intéressant

         mais enfin tout de même
         tout de même

         ça laisse toujours quelque chose
         des histoires pareilles
         hein ?

    Les mots qui penchent, Philippe Garnier, association des Amis de Philippe Garnier, 1985, p.81 à 90

Pour ma part je précise avoir tapé ce long texte uniquement avec les deux index de chacune de mes deux mains…
Philippe Garnier, victime d'un accident de la route, en septembre 1984, nous regarde désormais avec un sourire malicieux du haut d'un petit nuage blanc, tandis que le temps patine...

         Le temps patine

         Avec le temps le gel
         peu à peu se dépose
         à la surface des choses
         la vie se refroidit
         tout devient froid
         glacé
         Gelati
         les objets les gens
         tout subit tout le temps la patine
         la patine
         du temps
         car le temps patine
         car le temps passe en patinant
         à la surface glacée des choses
         étrangement indifférent
         Pourtant
         sous ses allures impassibles
         le Temps quelquefois
         accélère le mouvement
         et se met alors à patiner
         curieusement et follement
         sa technique est très pure
         il vole
         il tourne
         il s'enroule dans les airs
         en artiste
         et dessine alors dans la nature
         pour qui sait voir
         d'étranges figures
         quand je dis des figures
         entendez des visages bien sûr
         des visages anonymes
         mystérieux
         illusoires
         dans l'édredon des nuages
         c'est sa façon à lui d'avoir de la mémoire
         de se souvenir des hommes
         que de leur rendre un instant leur forme
         que de rendre celle-ci chaude et légère
         que de la tracer un instant dans l'éther
         le temps alors est comme suspendu
         son œil dit-on pétille
         certains auraient même aperçu comme une lueur
         de bonheur au fond de sa pupille
         mais tout cela n'est qu'un leurre
         car le revoilà déjà
         qui s'en va
         sans qu'on sache très bien
         en bas
         ni ce qu'il a voulu dire
         ni de qui vraiment il a voulu se souvenir
         on dit qu'il dessine le visage de ceux
         qui de leur vivant
         n'en ont pas eu
         de Temps
         et qui pour vivre
         ont toujours couru
         couru
         éternellement
         Le Temps n'est pas méchant
         non
         il est tout au plus
         indépendant
         lucide
         et s'il ne commet pas l'irréparable faute
         de se livrer complètement
         c'est qu'il sait bien au fond
         que lorsque chacun dans sa vie
         aura vraiment pris
         son temps
         il n'en restera plus pour les autres

         in Le souffleur de vers, Les mots qui penchent,
         Association des amis de Philippe Garnier,1987, p.p.53 à 55

Pour en savoir davantage, je vous invite à lire sur internet un précédent article rédigé à propos du poète et intitulé Philippe Garnier, le funambule de la poésie, paru sur La Pierre et le sel le 9 janvier 2012.

https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/01/philippe-garnier-le-funambule-de-la-po%C3%A9sie.html

Bibliographie:

  • Les mots qui penchent, Philippe Garnier, Association des Amis de Philippe Garnier, 1985
  • Le souffleur de vers, Philippe Garnier, Association des Amis de Philippe Garnier, 1987




  

vendredi 24 janvier 2020

Un jour un poème de Charles Ducal, "comme une bouteille à la mer"




         Tout autre chose

 


         Tout autre chose
         ce serait tout autre chose
         autre chose pour toi
         autre chose pour moi
         pour nous tout autre chose
         autre chose que quoi
         tu demandes quoi d'autre
         que la chose de maintenant
         tu sens dans ton être que ça va droit au mur
         on te fait croire le contraire
         même toi tu te dis que peut-être
         au mur on n'y va pas tout droit
         ce qui est sûr : ça échappe
         ça enrichit certains très peu
         ça appauvrit d'autres beaucoup
         c'est pas pour tous
         c'est plus du tout pour tous
         ce qui est sûr ça isole ça ferme frontières
         ça stigmatise ce qui est sûr
         c'est que tout autre chose
         c'est surtout plus (+) de cœur
         c'est pas contre c'est avec
         avec le fragile avec la différence
         avec le créatif et l'inventif en toi
         avec ta parole
         avec toi
         toi qui dis simplement
         que tu veux autre chose
         et là quelqu'un te dit
         tu veux tout autre chose ?
         pour toi c'est quoi ?
         et tout à coup ta pensée se remet en mouvement
         tu te remets en mouvement
         ton corps se remet en mouvement
         ton imaginaire se remet en mouvement
         ton rêve se remet en mouvement
         on te dit rêve vas-y tu peux tu peux rêver
         tu peux toi rêver tu peux toi porter
         avec d'autres on peut tous ensemble
         porter parler discuter
         de toute autre chose
         on peut dire d'accord pas d'accord
         mais s'accorder sur quelques mots
         qui redonnent sens à ta vie à la vie
         tout autre chose
         on peut signer à 1000 à 10000 bientôt à 1000000
         qu'autre chose tout autre chose est à nos portes
         tout autre chose comme le vent
         un grand vent qui nous porte

    Ce poème de Charles Ducal, cité par Laurence Vielle dans son livre Domo de Poezia, partie 2,
    a été écrit le 29 mars 2015, alors que 17.000 de leurs congénères belges se rassemblaient et
    descendaient dans la rue pour exiger "tout autre chose".

Dans le contexte actuel, le choix de ce texte tiendra lieu de "bouteille à la mer "!

Note bene: Pour ceux qui ne connaitraient pas le sens de l'expression "lancer une bouteille à la mer", voici ce qu'en dit Wikipédia, consulté :
"il s'agit d'une métaphore, car le fait d'envoyer un message à tout hasard, sans s'adresser à quelqu'un en particulier et en ayant peu de chance d'être entendu, est comparé dans plusieurs langues à une bouteille à la mer".

Bibliographie:

  • Domo de Poezia/ Bouteilles à la mer, Laurence Vielle, maelstrÖm reEvolution /PoëzieCentrum

sur internet :

vendredi 17 janvier 2020

Natyot, l'humoriste qui nous ramène à l'essentiel




         Je fais comme il faut
         je fais comme il faut de tous les cotés de la terre
         je pense à tout le monde
         je pense à moi aussi
         j'aime ma mère et je caresse les chiens
         je fais le ménage et la conversation
         je cours pour ne pas être en retard
         (…)

         je fais tout comme il faut
         je rencontre. je partage; je ne suis pas perdue. je suis là au milieu des personnes.

         PRÉSENTE !

         je suis présente. je le dis plusieurs fois. PRÉSENTE  PRÉSENTE  PRÉSENTE comme ça
         je le sens bien. j'y suis bien. je ne me moque pas. je fais en sorte. je me fais l'appel. le
         rassemblement de tout moi ensemble. on est là. on se tient. on s'y tient. on a de quoi tenir
         longtemps. je sais l'importance. ne pas être ailleurs quand on est là c'est important.
         PRÉSENTE de toutes mes forces PRÉSENTE à perdre haleine PRÉSENTE avec ma peau
         avec mes organes avec ma respiration qui fait le boulot à merveille avec les habitants du
         crâne avec mon noir immense avec ma langue pour le dire PRÉSENTE je grouille. j'abonde.
         je pullule. j'y suis. je suis dans le maintenant. dans le maintenant avec les autres. les autres  
         présents qui veulent bien se donner la peine. je n'ai pas envie d'arrêter. arrêter ce serait moche.
         complètement banal. dans l'air du temps. je n'ai pas envie d'être dans l'air du temps. je veux être
         PRÉSENTE. je tiens le coup. je prends le temps entre mes dents et je serre. ça ne fait de mal à
         personne ce n'est rien d'autre que les secondes. et il y en a des tonnes. pas la peine de compter 
         crois-moi. il y en a des tonnes.
         je serre fort
    
         Natyot, in Je n'ai jamais été mais il est encore temps, éditions Gros Textes, 2016, p. 13 et p.22

Natyot est cette voix ironique, qui dérange, interpelle et ramène à l'essentiel : c'est du boulot d'être en vie, ça prend du temps d'être en vie, ça prend toute la vie !

Elle vit à Montpellier, et selon la quatrième de couverture de ce recueil, elle est l'auteur de plusieurs autres recueils de poésie dont D.I.R.E et bois, putes, oiseaux aux Éditions Gros Textes.
Elle expérimente ses textes sous diverses formes, avec un duo électro- poétique NATYOTCASSAN
ou encore en pastilles visuelles sur sa chaine YouTube. Elle dessine et anime des ateliers d'écriture, et partage volontiers sa langue.

Bibliographie:
  • Natyot, je n'ai jamais été mais il est encore temps, éditions Gros Textes, 2016
   
sur internet:

vendredi 10 janvier 2020

Jacques Ancet, le temps d'un poème



Parfois, il suffit d'ouvrir un recueil de l'un de ses poètes préférés pour croire un instant à l'impossible :


         On se dit que si la lumière revient, il sera là,
        tout près. Son rire scintillera dans la flaque de
        soleil, passera de fleur en fleur, d'aile en aile.
        On se dit qu'on l'entendra parler encore dans les
        cris et le vent, dans ce bruit des pages tournées
        où ses mots ouvrent le jour. On se dit. L'herbe
        pousse presqu'à vue d'œil. La giroflée tremble,
        les poiriers montent en neige. On se dit que
        c'est le printemps et que c'est comme s'il était là.


        ON VOIT TOUJOURS les yeux brillants, les
        mains tendues. On voit le sourire. On sent les
        bras qui vous serrent, la chaleur de l'étreinte.
        Ensuite, on ne voit plus. On ne sent plus. On a
        un vide dans les yeux et trop d'air entre les doigts.
        Un pâle soleil traverse la vitre. On ne sait plus
        si on est là, ou là-bas. La pièce est blanche. On
        voit le même soleil, mais les mains sont posées,
        immobiles. La bouche est entr'ouverte.
        On n'entend rien qu'un peu de souffle éparpillé.
        Quelqu'un s'en va. On s'approche. On ne sent
        plus la chaleur. On ne voit plus les yeux.

                                           *

        Il disait Que disait-il? On voudrait l'écouter
        encore. On n'entend que des morceaux de phrases,
        des mots, quelques bribes qui s'en vont avant
        qu'on ait pu les retenir. Et, pourtant, le silence
        a gardé une empreinte de voix. Elle est sourde,
        elle est tendue, un peu rauque, parfois. On ne
        sait plus si elle lui appartient ou si elle vient de
        trop loin pour qu'on puisse la reconnaître. Elle
        a des rires, des cris. Elle a des yeux qui luisent,
        la lumière et les larmes, des éclats de visages.
        Était-ce elle qui disait : dans ma voix toutes les voix?
        Était-ce lui?

        in Puisqu'il est ce silence, prose pour Henri Meschonnic, Jacques Ancet,
        Les éditions Lettres Vives, 2010, p.p.37/38
  
 Jacques Ancet rédigea ce long et bouleversant poème d'adieu, en hommage à son ami et poète, Henri Meschonnic, décédé en 2009 .

Pour en savoir davantage à propos de Jacques Ancet, je vous engage à lire l'article écrit par Jacques Décréau, paru sur La Pierre et le sel en 2013, sous le titre : Jacques Ancet, de l'infime à l'imperceptible, dont voici le lien:
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/02/jacques-ancet-de-linfime-%C3%A0-limperceptible.html

Bibliographie:

  • Jacques Ancet, Puisqu'il est ce silence, prose pour Henri Meschonnic, Les éditions Lettres vives, Collection Terre de Poésie, 2010.


vendredi 3 janvier 2020

Abertine Benedetto en guise de provisions "pour les jours de carton"



         Paysage soulevé d'arbres comme la respiration
         profonde d'un violoncelle déployée entre les
         branches jusqu'au ciel. Inspirations, exhalaisons.
         On suit les chemins creux, défendus par les ronces et les
         orties, bien à l'abri. De part et d'autre, le regard glisse
         sur la peau verte des prés, et tout ce vert bu par les
         yeux fait une fraîcheur qui coule dans la gorge
         comme un rire. Provision pour les jours de carton,
         leur bouillie épaisse dans la bouche.

         Chemins

         in Ce qui reste, Le présent des bêtes, Albertine Benedetto, Poésie éditions Al Manar, 2016, p.39

 En ce début d'année nouvelle, emboitons le pas au poète et engrangeons de belles images en guise de provisions pour les jours de carton, qu'elle évoque.

         Tous les jours je m'enfante et me tends vers la lumière. Je découds les poches
         de mes yeux, je laisse ma bouche fleurir. Mes premiers pas toujours sont maladroits,
         à retrouver la terre. J'ouvre mes doigts comme la première fois, riant un peu du
         chatouillis de l'air, surprise aussi de ne rien retenir. Sinon ces petites choses,
         celles du fond du sac, pliées froissées oubliées, celles qui reviennent par la porte
         de derrière. Tous les jours j'apprends à vivre au milieu des hommes, plus souvent à côté.
         Un pas de travers et me voilà entre les bras d'un réverbère – pardon, monsieur.
         Quand il sourit, je le reconnais.

          Ordinaire

          ibid Ce qui reste, Le Présent des bêtes, Poésie Al Manar  2016, p.31


En juillet 2019, lors du Festival de la Poésie de Sète, deux recueils d'Albertine Benedetto figuraient sur le présentoir des éditions Al Manar. Les feuilletant, j'en ai d'emblée aimé le ton.
Je ne savais rien de l'auteur, sinon que son recueil, Le présent des bêtes, lui avait valu le Prix Jean Follain 2018, ce qui semblait un excellent présage!

         C'est une vieille maison. On ne sait rien de ceux qui
         ont vécu là, juste qu'ils ont vécu, mais vivre est une
         énigme. On peut imaginer les pas gravissant les
         marches de la tour, les épaules qui se voûtent sous un
         chambranle trop bas. Des postures du corps, dans
         l'absence des voix. On pourrait vivre là, habiter ce
         temps où chêne et volcan se laissaient tailler,
         encastrer, jointer. Solives et murs sortis de la terre,
         sous la poussée d'une main d'homme, reliés encore
         aux bruissements de la forêt, aux remuements de
         l'ombre mais dressés contre le froid et la nuit.
         Peut-être aurions-nous moins peur, de vivre là.

         Usson

         in Le présent des bêtes, Ce qui reste, éditions Al Manar 2016, p.34

         Les mots tombés
         du tricot de la vie
         je les ramasse
         je les mets dans ma poche
         un mouchoir par-dessus
         plus tard ma main
         s'aventure et ma caresse
         les retrouve vivants

          in Vider les lieux, Je suis là, éditions Al Manar, 2019, p.37

À l'orée de cette année nouvelle, je souhaite à chacun de vous l'énergie nécessaire pour affronter les éventuels jours "de carton pâte" et si celle-ci vous faisait encore défaut n'hésitez pas à ouvrir un recueil de poésie ou une des pages du Temps bleu, pour vous requinquer!

         Vite retenir
         avant que le jour ne jette sa chaux
         sur les fantômes de la nuit

         retenir
         un peu de cette vie

         furtive échappée de la béance du rêve
         où nous avons glissé
         avec des gestes fous et des mots
         interdits sur nos lèvres muettes

         Eurydice n'est pas loin qui tend encore ses bras

         retenir ce savoir qui nous initie
         à la langue des profondeurs

         avant de revenir
         errer dans nos ombres pâles
         ignorant de quelle déchirure nous sommes faits

         in Vider les lieux, Je suis là, éditions Al Manar, 2019, p.42


 
Bibliographie:
  • Le présent des bêtes, Albertine Benedetto, avec les dessins d'Henri Baviéra, éditions Al Manar, 2016
  • Vider les lieux, Albertine Benedetto, avec les peintures d'Hélène Baumel, éditions Al Manar, 2019
sur internet: