Port des Barques

Port des Barques

vendredi 15 février 2019

Denise Desautels, tenir bon et protester



         au dessus de quelques résidus de ciel gris. Ma voix
         s'emporte, puis redescend, puis recommence le même
         stratagème: parle de nouveau toute seule, danse à coté
         de moi, virevolte, s'emballe et de nouveau monte.
         Très haut. Ma voix s'emporte contre tout ce qui fuit.
         L'abominable éparpillement, sans excuse. La mémoire,
         l'abandon. Je l'entends comme on entend une voix qui
         s'exerce à ne jamais oublier et ressasse de plus en plus
         souvent les mêmes faits au-dessus des mêmes anciens
         bûchers, avec l'espoir que, sous leurs cendres, un feu
         couve encore. Qu'on pourrait ranimer et qui durerait
         jusqu'au matin.

         in Cimetières : La rage muette, Les Éditions de la Grenouillère, 2016, p.71

 Denise Desautels est née à Montréal, au Québec, en 1945. Poète, elle traduit en mots la rage muette qui l'habite depuis l'enfance.
J'avais  eu l'occasion de l'approcher, lors de l'un de ses passages à Paris, grâce à son amie fidèle, Françoise Ascal. En mars 2O17, à l'occasion d'un récital de musique sérielle d'Alain Bancquart, donné à Reid Hall, je me suis retrouvée assise entre elle et Lionel Ray !
La dédicace de son recueil Cimetières: La rage muette, paru en 2016 aux Éditions de la Grenouillère, précise : un livre écrit il y a plus de 20 ans, mais malheureusement toujours d'actualité.


          Le deuil et l'enfance

          Elle s'est éloignée, a pris le large, comme on dit, pour
          quelques semaines ou quelques mois, s'en est allée
          jouer ailleurs avec une douzaine de natures mortes,
          des cahiers bourrés de notes et surtout, surtout, sa
          mémoire toquée, accrochée à une blessure d'enfance
          et à cette langue de la blessure, qui n'appartient qu'aux
          autres, du moins on le prétend. Une fois au loin, une
          nuit – et bêtement parce que c'était la nuit avec ses
          caprices de nuit –, elle s'est embrouillée, a perdu le
          sens de l'ouïe et de la mesure, a perdu le sens de la
          forme et du battement, a vu se lever l'enfant en elle,
          apeurée par les clignotements de son cœur,

          ibid p.77

          happée par le monde qui, la nuit, n'est que bourdon-
          nement feuilles, insectes, chats, fleuves, statues, fris-
          sons, tout y fait du bruit. Soudain, la Grande Ourse
          elle même s'est affolée, a mêlé sa forme discontinue
          à celle du cœur clignotant, a mêlé ses visions de nuit
          à celles qu'on voit parfois monter des bûchers et des
          cimetières. La Grande Ourse, cette nuit-là, s'est durcie,
          retenant sa cohorte d'étoiles farouches dans son vaga-
          bondage, retenant les heures et le bourdonnement du
          monde, retenant l'enfant du bout de son aile. Refermée,
          son aile. Des figures anciennes tournoyaient dans l'air.
          Des blessures d'enfance

          ibid p.78

          Les cimetières et la musique

          Or, il arrive qu'une âme ait envie de tenir bon, de
          protester. Cette âme s'insurge contre l'idée de
          la fraude, osant ainsi faire usage d'une langue qui,
          dit-on, n'appartiendrait qu'aux autres. Jour après jour,
          elle s'applique à travailler sa voix – emplie par tant de
          mémoire – dans le sens de son désir, à la façonner de
          telle sorte qu'elle réponde aux attentes les plus incon-
          fortables de son désir; elle dépayse les phonèmes et
          fait vibrer la langue qui se défend pourtant bien dans
          les circonstances : la fait vibrer tantôt à droite, tantôt
          à gauche, rapproche les lèvres l'une de l'autre ou les
          éloigne, serre les dents quand il le faut

          ibid p.25

"Tenir bon et protester" semble être à jamais sa devise de femme et de poète, comme le sont le noir de deuil de ses vêtements et de sa chevelure, et l'inoubliable intensité de son regard.
Pour en savoir davantage, je vous suggère de lire ou relire mon précédent article, rédigé à son propos et paru sur La Pierre et le sel, en 2014, grâce au lien indiqué plus bas.

Bibliographie:
  • Denise Desautels, Cimetières: La rage muette, Les éditions de La Grenouillère, 2016

sur internet:

vendredi 8 février 2019

Pier Paolo Pasolini, à propos de la fin du voyage



         Ah, que la vie est quotidienne !

         La nue pâle et une lune de tôle
         Regardent le garçon blême qui se lave.
         Un camion sur les routes sans poussière
         Ouvre de son murmure la lisière du jour.

         Ô cri rauque, ô blanc soupir du camion évanoui,
         Le temps brille dans la lune de tôle
         Et le garçon, ses mains dans l'eau nue,
         Espère seulement que les lointains…

         En répandant des spectres de violettes et des gouttes de pluie
         Les cloches de six heures du soir sonnent
         Baisant les chevelures bleues des peupliers
         Assassinant les lueurs sanglantes dans leurs yeux.

         J'étais faible et je suis à présent léger…
         Dans mon corps à jeun les cloches me baisent
         Et dans mon cœur, nées dans les cloches,
         Les étoiles tremblent en moi de plaisir.

         La nuit emplit les entonnoirs du silence
         Dans une cage pendue au silence
         Une mouche agite ses ailes noires en tournoyant.
         Les morts ont dans la main une poignée de terre.

         Captif du cœur des morts, le chant de cire
         Au souffle du silence se fait de marbre.
         Toute la vie en un chant du soir résumée…
         Nuit, je ne te connais pas, j'ai perdu ma voix…

         in Adulte? Jamais, Pier Paolo Pasolini, poèmes choisis, présentés et traduits de l'italien par
         René de Ceccatty, éditions Points, bilingue, 2013, p.75
        
(Le titre de ce poème, en français dans le texte, est une citation d'un vers de Jules Laforgue).

La quatrième de couverture de cette anthologie précise que  l'auteur, né à Bologne en 1922, a choisi la poésie comme voix première, avant de s'illustrer dans le cinéma, le roman, le théâtre, et les essais critiques et théoriques.

         Quinze ans ! Vingt ans !
         Beau comme la lumière de Malafiesta,
         Le cœur comme la plage
         Pauvre, assoiffée, nuées, mouettes au cœur.

         Ma chemise de pierre!
         Ma mère de pierre! Le monde
         De pierre! MOI TOUJOURS SEUL.
         Je jouissais, je riais, je dansais…

         Je jouissais, je riais, je dansais…
         Seul avec cette chose qui n'était pas de pierre.
         L'œil noir qui riait,
         Les cheveux blonds comme le soleil.

         (extrait)
         ibid p.251

 En 1975, son corps sera retrouvé sur une plage, torturé avec la plus sauvage des violences. Les circonstances et les raisons de ce crime atroce n'ont pas été élucidées jusqu'ici.
Le lien ci-dessous vous en dira davantage.
https://www.courrierinternational.com/article/italie-mort-de-pasolini-il-ete-victime-dun-massacre-tribal

Et comme si le poète avait pu prévoir sa fin dramatique, voici un poème poignant, paru dans ses œuvres complètes, après sa mort :
  
         C'est un rêve, effroyable,
         Qui est indescriptible,
         Voilà la vérité.
         Et je ne rêve pas, je suis vivant.

         À la fin du voyage

         Je ne me le dis pas, mais
         Il est bien clair que bientôt
         Ma vie finira
         Si elle n'est pas déjà finie.

         Et il était toujours clair
         Que, pour vivre, il m'était
         Nécessaire de ne pas vivre,
         Rester candide, ignorant.

         Je ne l'ai pas fait exprès :
         C'était de la curiosité, du courage,
         De l'imprudence. Il s'arrête
         Maintenant à la fin du voyage,

         L'imprudent, et il ne sait
         Que regarder autour de lui,
         Le monde, qui commence
         Maintenant avec le jour nouveau.

         ibid Appendices au Rossignol de l'église catholique Points 2013 p.237

Bibliographie:
  • Pier Paolo Pasolini, Adulte? Jamais, poèmes choisis, présentés et traduits de l'italien par René de Ceccatty, édition bilingue Points, 2013.
        
        

vendredi 1 février 2019

Par un jour froid, une pensée pour les roitelets



Description de cette image, également commentée ci-après

        Dans un grand arbre, un roitelet
        Chante sa chanson la plus pure…
        L’arbre semble un cœur qui parlait.
        Et le chant semble une verdure.
        Est-ce, dans l’eau d’un ruisselet,
        Le sceptre ou la branche qui dure ?
        Dans un grand arbre, un roitelet
        Chante sa chanson la plus pure.
        C’est un soir presque violet
        Où l’on donne, d’un cœur parfait,
        Tant d’importance à la nature
        Que l’on confondrait, je vous le jure,
        Un roi avec un roitelet !

        Rosemonde Gérard.

        Ce poème m'évoque un souvenir de ma scolarité. J'avais toujours la meilleure note en "récitation", matière où j'excellais, autant pour ma rapidité à apprendre les textes que pour ma diction, un don du ciel, qui venait compenser ma sainte horreur des divisions à deux chiffres et de l'algèbre par la suite…
Rosemonde Gérard était femme, elle avait osé écrire de la poésie et avait été lue et publiée! En secret,  je pouvais imaginer un "avenir" possible au moins dans ce domaine !

Les circonstances de la vie m'offrirent, par hasard, l'occasion de visiter Arnaga, la jolie maison  près de Cambo Les Bains, dans les Pyrénées occidentales, que fit bâtir Edmond Rostand, son époux.Très vite, Rosemonde Gérard s'y ennuya, divorça et reprit sa vie parisienne.

         Aujourd'hui, lisant un livre de Bernd Heinrich, intitulé Survivre à l'hiver, paru chez Biophilia, en octobre 2018, je tombe sur un chapitre où l'auteur compare les chances de survie en l'hiver d'un homme lambda à celles d'un "roitelet":

         8.Les plumes du roitelet

         Le vent, qui fouette les arbres en traversant les sapinières du nord, résonne comme des vagues déferlantes, même quand le thermomètre marque systématiquement -20°C, et parfois -30°C. Je porte des pantalons de laine, deux chandails – (ce qui est également mon cas, en ce moment, dans mon appartement mal chauffé) – un coupe vent, une casquette de laine, des gants munis de séparateurs, des chaussettes en laine – (idem) et des bottes isothermes. Si j'enlève mes gants, mes doigts s'ankylosent en quelques minutes. Les habits sont primordiaux pour rester en vie, même la journée.
Le froid n'est pas simplement une abstraction. Comment font donc les roitelets, qui sont là dehors, de jour comme de nuit, et qui ne sont pas plus gros que le bout de mon pouce, pour conserver une température corporelle proche de 43°C ou 44°C ? Leur température est supérieure de quelque 3°C à celle de la plupart des oiseaux. Pour disposer d'une perspective plus parlante, c'est 6°C à 7°C de plus
qu'un humain en bonne santé – bon nombre d'entre nous succomberions à une crise cardiaque avec une telle température.
          Un roitelet, qui a la taille d'un colibri, lorsqu'il bombe le torse dans sa livrée olive pâle, ressemble à une petite boule pelucheuse. Les propriétés physiques du réchauffement et du refroidissement font que ces petites choses se frigorifient rapidement, puisque n'importe qu'elle partie d'eux-mêmes est proche de la surface, où la chaleur se dissipe. Proportionnellement, plus petit sera l'animal, plus grande sera la surface de déperdition. Dès lors, comment ces minuscules passereaux
parviendraient-ils à survivre ne serait-ce que cinq minutes un jour d'hiver ? Je sais pourtant qu'ils sont là.
          Après les avoir cherchés dans les bois depuis environ une heure de n'importe quel matin, je perçois généralement les légers tsees des roitelets proches. Je ressens de l'émerveillement et, même après avoir exploré les forêts des centaines de fois par des journées glaciales, je reste toujours ébahi
que quelque chose d'aussi petit et d'aussi dépendant de la chaleur puisse survivre. Leurs appels me
donnent l'assurance qu'ils ont déjà survécu à une autre nuit, et qu'en fin de compte je dois faire confiance à mes sens plus qu'à ma rationalité.

 in Survivre à l'hiver, Bernd Heinrich, éditions Corti, collection Biophilia, 2018, p.p.121/122

L'auteur précise aussi que les roitelets sont nommés "petits rois" à cause de leur couronne jaune citron brillante, orange et rouge et qu'apparemment la femelle bâtit seule le nid, mais que le mâle l'accompagne et chante tandis qu'elle rassemble les matériaux et qu'elle le construit. J'en conclus que les "roitelettes" n'ont pas eu vent de Mai 68 !

Lorsque revient l'hiver avec l'urgence de survivre au froid, à la grisaille, à l'isolement les livres heureusement, nous ouvrent l'esprit sur les choses de la vie.

Bibliographie:
  • Survivre à l'hiver, Bernd Heinrich, Collection Biophilia n°15, éditions Corti, 2018

Sur internet:

vendredi 25 janvier 2019

Rainer Maria Rilke, l'hommage aux fenêtres


                                            
               Les Fenêtres

                        1

        Il suffit que, sur un balcon
        ou dans l'encadrement d'une fenêtre,
        une femme hésite…, pour être
        celle que nous perdons
        en l'ayant vue apparaître.

        Et si elle lève les bras
        pour nouer ses cheveux, tendre vase :
        combien notre perte par là
        gagne soudain d'emphase
        et notre malheur d'éclat!

        in Rainer Maria Rilke, œuvres 2, Poésie, Seuil 1972, p.511

Rainer Maria Rilke, qui fut un temps le secrétaire de Rodin, écrivit ces poèmes directement en français. L'introduction à ce recueil de son œuvre précise qu'il est alors "l'un des rares poètes du XX° siècle ayant atteint au statut d'auteur universel. Pour un auteur de langue étrangère, cette réussite n'est possible que s'il accède à la célébrité dans le monde littéraire français".
Laissons-nous séduire par cet "il suffit que" ...

                          2

          Tu me proposes, fenêtre étrange, d'attendre ;
          déjà presque bouge ton rideau beige.
          Devrais-je, ô fenêtre, à ton invite me rendre ?
          Ou me défendre, fenêtre? Qui attendrais-je ?

          Ne suis-je intact, avec cette vie qui écoute,
          avec ce cœur tout plein que la perte complète ?
          Avec cette route qui passe devant, et le doute
          que tu puisses donner ce trop dont le rêve m'arrête ?

                           5

           Comme tu ajoutes à tout,
           fenêtre, le sens de nos rites :
           Quelqu'un qui ne serait que debout,
           dans ton cadre attend ou médite.

            Tel distrait, tel paresseux,
            c'est toi qui le mets en page :
            il se ressemble un peu,
            il devient son image.

            Perdu dans un vague ennui,
            l'enfant s'y appuie et reste ;
            il rêve… Ce n'est pas lui,
            c'est le temps qui use sa veste.

            Et les amantes, les y voit-on,
            immobiles et frêles,
            percées comme les papillons
            pour la beauté de leurs ailes.

            ibid p.513

                           10

            C'est pour t'avoir vue
            penchée à la fenêtre ultime,
            que j'ai compris, que j'ai bu
            tout mon abîme.

            En me montrant tes bras
            tendus vers la nuit,
            tu as fait que, depuis,
            ce qui en moi te quitta,
            me quitte, me fuit…

            Ton geste, fut-t il la preuve
            d'un aveu si grand,
            qu'il me changea en vent,
            qu'il me versa dans le fleuve ?

            ibid p.515
         

L'absence de lumière et la brièveté des jours d'hiver exigent du poète qu'il ait un "poste de vigie" préféré d'où il pourra contempler le monde. Chacun d'entre nous regagne secrètement le sien avant de prendre la plume.

Bibliographie:
  • Rainer Maria Rilke, œuvres 2, poésie, éditions du Seuil, 1972.


 


vendredi 18 janvier 2019

Emannuel Campo, poésies insolentes et domestiques



         Il y a

         perçant la fenêtre
         un rayon de soleil
         voire deux            trois

          une masse lumineuse
          se pose sur le bureau
          s'ancre et dessine
          à la surface
          un lotissement dont
          on ne sait quel cadastre.

          Il y a sans doute une parcelle à louer
          une friche à retourner
          une part d'ombre à trouver
          si la main
          joue à l'éclipse.

          Mais c'est l'avant-bras qui
          comme une écume
          s'échoue en roulant
          vers ce qui deviendra un appui
                                        une rive  un livre

          Dans la chaude pièce du bureau
          entre
          une fragile épaisseur.

          in Maison, Poésies domestiques, éditions la Boucherie littéraire 2016, p.19

À lire ces quelques poèmes domestiques par l'un des matins gris de janvier, le lecteur appréciera d'autant plus leur humour décapant.

          Toujours j'oublie
          qu'un inachevé nous traverse
          et que voler à droite à gauche
          comme un papillon de nuit égaré
          au-dessus de ma tartine du matin
          ne produit ni vent
          ni ne fait avancer.

          ibid p.29
     
          Ado
          le miroir matinal de la salle de bain
          nous prédisait la réussite
          alors que dans celui du soir
          nous nous consolions de n'être
          que nous nous-mêmes;

          ibid p.14

          Me dis que

          l'ordre
          – les chiffres bien rangés
          l'alphabet tout ça –
         a bien des limites

         puisque certaines
         personnes arrivent
         tout de même à
         se perdre dans les trains.

         Comme quoi
         tout a beau être
         tracé

         on dévie.

         ibid p.16

Dévier, option salvatrice propre à tous ceux et celles qui ont eu longtemps maille à partir avec les cadres établis et les mathématiques. Ignorer les théorèmes, prôner l'insolence, quelle jouissance !

Bibliographie:

  • Maison, Poésies domestiques, Emmanuel Campo, éditions La Boucherie littéraire, collection  Sur le billot, 2015, 2016.
sur internet:


vendredi 11 janvier 2019

Camille Claudel la vie vaut bien une valse



Certaines des œuvres de Camille Claudel, présentées au Musée Camille Claudel de Nogent sur Seine lors de l'exposition temporelle, qui s'achèvera le 13 janvier prochain, peuvent surprendre les visiteurs. Il en est ainsi de ces modèles réduits. Alors que ces statuettes ne sont que soigneusement "encagés" pour les protéger lors d'une première cuisson, avant la réalisation finale.





La passion, qui habitait Camille Claudel ne laissait en rien prévoir les délires de persécution, qui  l'assaillirent par la suite et qui, faute de soins adéquats, lui valurent de se voir internée par ordre de sa mère dans "un asile pour fous" durant 30 années et ce "jusqu'à ce que mort s'en suive"...


 
 
 
Cependant, aujourd'hui, pour notre plus grand plaisir, rien n'arrête l'élan de La Valse, réalisée en diverses matières précieuses, rien n'étouffe le chant du Vieil aveugle de plâtre, ci-dessous, ni n'arrache à sa tristesse son voisin de bronze, ravagé par la vie.


Les quatre photos précédentes ont été prises au Musée Camille Claudel de Nogent sur Seine,
tandis que cette  reproduction de La vague géante, exposée au Musée Rodin, nous montre les trois minuscules baigneuses de bronze imaginées par Camille, alors même que nous avons tous en tête les images apocalyptiques des derniers tsunamis.


Sculpture Camille Claudel


 Après les pires cataclysmes, la vie se montre encore la plus forte et c'est heureux.


Je cite avec plaisir un texte de Gérard Bouté, commissaire de l'exposition présentée à l'hôtel de ville d'Aulnay-sous-Bois, en janvier 1996. Ce texte tiré du livre Camille Claudel, Le Miroir et la nuit, est paru aux Éditions de l'Amateur-Éditions des catalogues raisonnés, à l'occasion de l'émouvante et première exposition consacrée à l'artiste.


              Il faut se recueillir. Il faut descendre en soi pour descendre en elle, désaccoupler la
         représentation de la connaissance, entrer par effraction dans le monde d'avant la parole,
         se mouvoir dans l'être concret de la forme.
         L'œuvre de Camille, d'une figure à l'autre, pleine, ouverte aux profondeurs du désir, parle
         cependant en deçà du langage. Elle parle de ces mots éloquents de la nuit, existants bruts,
         souffles, murmures, gémissements, cris encore, râles parfois, hurlement traqué, empreinte
         intangible d'une indicible souffrance.
         (…)
         De même que le poète parle entre les mots, détourne les mots de leur sens par subversion
         de la langue commune, de même la sculpture de Camille, vibrante, dressée comme un
         exutoire déroute le monde des apparences. Elle se pétrit du désir. Elle métamorphose le
         désir en amour de la forme. Elle change le sens en énergie, elle fait surgir le sens du corps
         de sa masse.

         p.p.206/207
        
Comme vous, je ne sais rien de l'avenir, pas plus du mien que de celui de notre planète, mais en ce début d'année 2019, je fais confiance à la poésie, à l'art et aux artistes et vous dis : Bonne et fertile année !

vendredi 4 janvier 2019

Ravenne, l'éblouissement avec un texte de John Berger



Je vous propose, aujourd'hui, de contempler l'intérieur de la Basilique de Saint Apollinaire de Classe, située près de Ravenne, dont les superbes mosaïques font oublier la grisaille hivernale.
John Berger, écrivain anglais, les évoque ainsi dans son livre Palabres, paru en janvier 2018 aux Éditions de l'Olivier.

 

                      Coupole en mosaïque de l'abside de la basilique datant du VIème siècle
                                                          Photo de Roselyne Fritel
 
          " Elle est en forme de coquille Saint-Jacques et affiche dix bons mètres  de diamètre.
         La voûte en mosaïque représente la terre et le ciel, des arbres, des oiseaux, de l'herbe, des
         pierres, des agneaux. La main ouverte de Dieu y figure au sommet, pas plus grande qu'un galet.
         Au centre se trouve la tête du Christ, pas plus grande que la paume de Dieu. Les couleurs
         principales  sont le vert, le blanc, l'or et le bleu turquoise. Le sujet, à en croire le titre, est
         la transfiguration du Christ sur le mont Thabor, en Galilée. Et la mosaïque transfigure l'espace.
         Chaque entité que nous voyons – que ce soit une fleur, un agneau, une touffe d'herbe, un galet
         – est le centre de tout; rien dans cette scène ne se situe à la marge.
             La courbe que décrit la voûte est la traduction en termes spatiaux de ce qu'est l'éternité en
         termes temporels. Ici, la distance rapproche au lieu de séparer.
             Comment une telle transfiguration est-elle- rendue possible ? Le secret réside dans la manière
         dont les tesselles de la mosaïque jouent avec la lumière. Ces petits cubes de verre, de marbre et
         de minéraux génèrent par la position qu'ils occupent l'un par rapport à l'autre, une extraordinaire
         énergie visuelle. Comment y parviennent-ils ?
          Les tesselles sont de la même couleur, mais dans des nuances différentes. Aucune ne
          ressemble tout à fait à sa voisine. L'angle selon lequel elles ont été insérées dans le mortier
          il y a de cela quatorze siècles varie lui aussi, secteur après secteur . La lumière qu'elles
          réfléchissent est par endroits éclatante, par endroits opaque  – comme cela se produit, dans la
          nature, quand la lumière est réfléchie par une eau mouvante. Et, pour finir, les tracés des
          tesselles – leur cheminement le long de cette mosaïque incurvée – ne sont jamais droits, mais
          toujours plus ou moins serpentins. Elles avancent comme des anguilles.
          Quand on lève les yeux et que l'on contemple la mosaïque dans son ensemble, tout ce qu'on
          voit est fixe et calme et, en même temps, tout prend part au mouvement perpétuel.
              C'est pourquoi chaque entité – chaque arbre, fleur, agneau, pierre ou prophète –, quel que
          soit son emplacement et quelle que soit sa taille – devient, quand on le regarde, le centre de ce
          qui l'entoure."

          in Palabres, de John Berger, aux éditions de l'Olivier, 2018, pages 91/92/93
         
          Par ailleurs, la luminosité de cette basilique, la blancheur de ces arcades qui contrastent avec
          les poutres sombres du plafond, tous ces visages de saints peints dans des médaillons au-dessus
          des colonnes font de cette éblouissante église une merveilleuse découverte.

          John Berger, l'auteur du texte qui accompagne ces photos, écrit en outre ces mots qui me
          touchent tout particulièrement et que je vous partage:
               
                 "Cela fait à peu près quatre-vingts ans que j'écris. Au début, j'ai écrit des lettres, puis des
          poèmes et des discours…
          A présent, j'écris des notes. L'écriture a toujours été pour moi une activité vitale; elle m'aide à
         donner un sens aux choses, et à poursuivre ma route.
         
         
                                                            

Photo de Roselyne Fritel 
 
 
Bibliographie:
texte de John Berger, extrait de Palabres, éditions de l'Olivier, 2018
https://books.google.fr/books/about/Palabres.html?id=T5BDDwAAQBAJ&source=kp_book_description&redir_esc=y