Port des Barques

Port des Barques

vendredi 19 avril 2019

Marie Noël, en hommage à Notre Dame de Paris, éventrée



                    Chant de Pâques

                                                                                                             Samedi Saint

         Alléluia ! Fais, ô soleil, la maison neuve !
                   Mes sœurs, que chacune se meuve
         Avec des mains de ménagère et des doigts gais…
         C'est Pâques ! Jetons hors les poussières obscures,
         Frottons de sable fin les clefs et les serrures,
                    Pour que la porte s'ouvre en paix.

         Cirons doux, cirons vif les battants des armoires,
                   La fenêtre en rit dans leurs moires !
         Frottons ! qu'elle se mire au luisant du parquet.
         Vêtons-lui ses rideaux de fraîche mousseline…
         Quel ouvrage ! A-t-on cuit le gâteau d'avelines
                    Et mis sur la table un bouquet ?

         Alléluia ! Nous avons fini d'être mortes,
                    De jeûner, de fermer nos portes,
         Le cœur clos et gardé par les effrois pieux.
         Le prêtre a délivré la flamme et les eaux folles,
         Notre âme sort et s'amuse dans nos paroles
                   Et notre jeunesse en nos yeux.

         Ouvrez tout grand la porte à la Semaine Sainte.
                    Mon cœur en moi sautille et tinte
         Ainsi qu'une clochette en or vif qui se tut
         Et s'en revient de Rome après les temps mystiques
         Me donner l'envolée et le temps des cantiques
                    Pour l'allégresse du salut.

         Mais avec ma corbeille il faut que je m'en aille
                   Chercher les œufs frais dans la paille…
         Aux vignes d'alentour ont fleuri les crocus
         En rondes d'or et tenant leurs mains verdelettes.
         J'ai vu dans les fossés des nids de violettes
                   Et des coucous sur les talus.

          Les poules ont pondu très loin dans la campagne.
                    Dans le matin qui m'accompagne ?
           Venez-vous-en seul avec moi, mon bien-aimé…
           Quelle parole avant d'y penser ai-je dite ?
           Où donc est ce bien-aimé-là, dis, ma petite ?
                     Qui d'un tel nom as-tu nommé ?

            Est-ce Jésus, ô moi qui ne connais point d'homme ?
                      Le Dieu martyr que dans son somme
            Hier nous avons veillé toute la nuit au chœur,
            Pleurant d'amour sur son tombeau, de deuil voilées ?
            Est-ce le Printemps doux et ses graines ailées
                       Qui nous a soufflé dans le cœur ?

            Mon bien-aimé, ce n'est qu'un mot, ce n'est personne,
                      Mais de l'avoir dit je frisonne
            Et je suis parfumée et je suis en rumeur
            Comme une fiancée au roi qui l'aime offerte,
            Je frémis et me sens comme la terre, ouverte
                     Toute grande aux pieds du semeur.

             Quel germe au loin flottant va me voler dans l'âme ?
                       Quel est le grain qu'elle réclame
             Pour être avec les fleurs une fleur de l'été
             Et pour porter des fruits quand passera l'automne ?...
             Il est doux, invisible et léger, il chantonne
                      À travers le vent enchanté.

             Qu'est-ce que le Printemps, ô Jésus, mon doux Maître ?
                        L'Ange des révoltes peut-être
             Qui change d'un regard et la terre et les eaux
             Pour me séduire et m'agite neuve et rebelle,
             – Moi qui devrais vous être une calme chapelle –
                     Ainsi que l'herbe et les rameaux.

             Ah ! de lui maintenant pourras-tu me défendre ?
                         O Christ, il te fallait l'attendre
             Sur ta croix de salut tous les jours sans guérir
             Et me faire couler sur le cœur, de tes plaies,
             Ton sang, pour que cherchant tes épines aux haies,
                      À tes pieds j'adore mourir.

             Mais ce matin que l'Ange a remué la pierre,
                       O toi debout dans la lumière,
             Ressuscité de l'aube aux pieds couleur du temps,
             Toi qui dans le jardin as rencontré Marie,
             Que feras-tu, jardinier de Pâques fleuries,
                      Pour me défendre du Printemps ?

                                                                                       1907.
        
         Marie Noël, L'œuvre poétique, éditions Stock, 1975, p.p.22 à 25


sur internet:
          
        
         

vendredi 12 avril 2019

Philippe Jaccottet une très petite porte par laquelle il faut passer



            Dans la lumière de la fin de l'hiver, qui est de
         la poussière rose – et dans le silence, qui semble
         étrange, d'un après-midi, comme s'il allait arriver
         on ne sait quoi – : le vol proche des mésanges, leurs
         couleurs : jaune pâle, gris, bleu pâle et noir, leurs
         couleurs du nord, de messagères affairées du nord.
         Oiseaux de Norvège.

         in La Semaison, carnets 1954-1979, Gallimard, 1989, p.p.239/240

Je retranscris ce poème tandis qu'un pigeon, posé sur l'appui de la fenêtre, se tord le cou pour mieux voir à l'intérieur avant de se remettre à roucouler.
Ici et maintenant, dehors et en nous, nous invitant à dépasser nos limites, le printemps s'impose un peu plus chaque jour.
Pour ma part, je relis La Semaison de Philippe Jaccottet.

Notre poète, âgé de 47 ans en avril 1972, traverse un profond désert intérieur, mal-être qu'il tente de surmonter pour laisser seulement la place au fruit du cœur qui mûrit.

"Le baume inutile des arbres. ( Il m'arrive de le haïr, et tout le baume poétique, par moments.
Celui-ci, en tout cas, insupportable à moins d'une qualité très haute, extrêmement rare. C'est se condamner soi-même; peut-être aussi faire un pas en avant, ou le permettre, y aider?)"

Philippe Jaccottet se confiait déjà ainsi, en mai 1966 :

         J'ai longtemps éloigné les plaies
         Avec des passages d'oiseaux
         J'étais entouré d'air et de plumes
         À présent ma peau est encore intacte
         Mais en moi elles sont entrées
         Elles saignent parfois, surtout la nuit
         Je vois encore les oiseaux
         Mais je saigne tandis qu'ils volent
         Quand je les entends seulement
         Sans les voir, au cœur du jour
         Je me sens un peu épargné.

         ibid p.104

Le pouvoir salvateur de la poésie est une évidence bien sûr pour moi, qui m'en abreuve quotidiennement et depuis de nombreuses années.

Aujourd'hui, un passage à propos de la Beauté, daté de mars 1962, me tombe sous les yeux et j'ai d'autant plus de plaisir à le partager avec vous qu'il rejoint le thème choisi pour célébrer officiellement notre année poétique 2019.

              Beauté: perdue comme une graine, livrée aux vents, aux orages, ne faisant nul bruit, souvent
         perdue, toujours détruite; mais elle persiste à fleurir, au hasard, ici, là, nourrie par l'ombre, par
         la terre funèbre, accueillie par la profondeur. Légère, frêle, presque invisible, apparemment sans
         force, exposée, abandonnée, livrée, obéissante  – elle se lie à la chose lourde, immobile; et une
         fleur s'ouvre au versant des montagnes. Cela est. Cela persiste contre le bruit, la sottise, tenace
         parmi  le sang et la malédiction, dans la vie impossible à assumer, à vivre; ainsi, l'esprit circule
         en dépit de tout, et nécessairement dérisoire, non payé, non probant.
         Ainsi, ainsi faut-il poursuivre, disséminer, risquer des mots, leur donner juste le poids voulu, ne
         jamais cesser jusqu'à la fin – contre, toujours contre soi et le monde, avant d'en arriver à
         dépasser l'opposition, justement à travers les mots – qui passent la limite, le mur, qui traversent,
         franchissent, ouvrent, et finalement parfois triomphent en parfum, en couleur – un instant,
         seulement un instant.
         À cela du moins je me raccroche, disant ce presque rien, ou disant seulement que je vais le dire,
         ce qui est encore un mouvement positif, meilleur que l'immobilité ou le mouvement de recul, de
         refus, de reniement. Le feu, le coq, l'aube : saint Pierre.
         De cela je me souviens. À la fin de la nuit, quand le feu brûle encore dans la chambre, et dehors
         se lève le jour et le coq chante, comme le chant même du feu s'arrachant à la nuit. "Et il pleura
         amèrement." Feu et larmes, aube et larmes.
              Cent fois je l'aurai dit : ce qui me reste est presque rien; mais c'est comme une très petite
         porte par laquelle il faut passer, au-delà de laquelle rien ne prouve que l'espace ne soit pas aussi
         grand qu'on l'a rêvé. Il s'agit seulement de passer par la porte, et qu'elle ne se referme pas
         définitivement.

         ibid p.p.56/57/58

À l'invite du poète, en ce jour bleu, ne manquons pas de célébrer la beauté sous toutes ses formes, en commençant par les plus humbles et les plus inattendues.

Bibliographie:
  • La Semaison,  Philippe Jaccottet, carnets 1954-1979, Gallimard, 1989
sur internet:
  • un article de Jean Gédéon sur la Pierre et le sel :
     https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2011/08/philippe-jaccottet-de-la-po%C3%A9sie.html
  • un article de Roselyne Fritel sur Le Temps bleu, intitulé Du sentier de montagne à l'intimité de l'âme
          http://lintula94.blogspot.com/2016/10/philippe-jaccottet-du-sentier-de.html
        

vendredi 5 avril 2019

Jean-Baptiste Pedini, l'aube vient et défait les attaches du ciel



         Parfois il y a un bruit. L'aube vient et défait
         les attaches du ciel. Elle en libère l'ocre, l'irré-
         vérence. Les mots comme des entailles sur les
         nuages. On les dit à voix basse. On y tient. Le
         matin sort les griffes.

         in Le ciel déposé là, éditions L'Arrière-Pays , 2016, p.7

Ainsi se présente au lecteur ce petit recueil couleur de "demi-jour", acheté chez Tschann, à Paris. De son auteur je ne sais rien sinon ce que dit le bref résumé, en avant-dernière page, que je transcris, ici :
né en 1984 à Rodez, Jean-Baptiste Pedini vit actuellement dans le Gers. Des publications dans une trentaine de revue ( N47, Arpa, Décharge, Traction-brabant...) et des livrets parus chez – 36ème édition, Encres Vives et La Porte. Cependant l'envie de poursuivre ma lecture s'impose.

          Les stores s'agitent. On les remonte quand la
          lumière pointe son nez dans nos vies. Quand la
          pierre chauffe et que l'on sort, une couverture
          sur les épaules. Le balcon se remplit de soleil.
          Personne ne bouge de peur que ça déborde.

          ibid p.14

          Le matin se pose en douceur. Le soleil vient
          tout près d'ici. On le sent contre notre joue et la
          fenêtre ne bouge pas. Les couleurs se glissent
          posément dans les trous des volets. Comme un
          petit-arc-en -ciel que l'on vient de prétrancher.

          ibid p.18

          Une première ondée. On en a plein la tête de
          cette salissure-là. Il faut se remonter les
          manches et tordre les mots crus et s'armer de
          mélancolie pour faire barrage à la tempête.
          C'est ça. On débite un stère de ciel, une sciure
          jaune se répand. L'éclaircie vient.

          ibid p.19

La vie est là simple et tranquille au fil de cette lecture, comme si Verlaine nous faisait de sa tombe un léger geste de la main avant le désastre.

          À travers la vitre, on voit ce nid posé en équi-
          libre sur les branches. Tout est tellement
          précaire ici. Il y a la chute et les trompe-l'œil,
          les charges de chevrotine et cette ligne rouge qui
          vient. Les étourneaux passent haut dans le ciel.
          Tout ira bien.

           ibid p.23

           L'enfance s'est enlisée tout près. Le chien aboie
           dans le jardin et chaque rafale le fait bondir.
           C'est comme ça que les cœurs se détraquent.
           Dans l'angoisse d'un matin où les gamins
           s'ennuient, où l'eau s'épuise dans le sillage,
           où chaque sursaut rassure. On en est là.

           ibid p.25

Selon les jours et leur couleur, ces poèmes nous parlent bien différemment à l'oreille.

           Dès l'aube, on ne croit plus à la parole, ni aux
           rumeurs d'eau sucrée, ni aux langues qui les
           taisent, ni à la fièvre évidemment. On résiste
           avec la chair trempée de sueur. Les mots passent
           au travers et même l'horizon reste incompréhensible.
           On reviendra demain.

           ibid p.15

"On reviendra demain", j'aime la sagesse et l'humilité de ce délai, que s'autorise le poète; ailleurs, il va même jusqu'à tirer un trait, à fermer les stores, à s'effacer sans rien attendre après s'être aventuré sur le brûlot du firmament sans perdre forme humaine.
Ce mince recueil s'avère être un ami précieux, un livre de sagesse et d'audace contrôlée. Ce ciel déposé là tient dans un sac de femme. Il m'accompagne dans mes trajets quotidiens, bref il m'est devenu un compagnon fidèle.

Bibliographie:
  • Jean-Baptiste Pedini, Le ciel déposé là, éditions L'Arrière-Pays, 2016
sur internet: 
http://dominique-boudou.blogspot.com/2017/12/jean-baptiste-pedini-trouver-refuge.html

vendredi 29 mars 2019

La poésie, ferment vivant, lieu de résistance et de partage selon Françoise Ascal, en décembre 2009


Fin 2009, Françoise Ascal, dont je suis une lectrice fidèle, accepta de m'accorder un entretien et eut le bon vouloir de répondre à mes questions sur sa venue à l'écriture et sur le sens profond de cet engagement.
Le compte-rendu de cet échange parut, en 2010, dans le n° 3 de la revue  Esprits poétiques, d'Hélices Poésie, dirigée par Emmanuel Berland.
Les propos du poète restent toujours d'actualité et méritent une plus large audience, je suis heureuse de vous les partager, aujourd'hui, avec son accord.

Françoise Ascal y fait référence à plusieurs de ses livres, dont La table de veille, paru en 2004 chez Apogée, à Si seulement, paru en 2008 avec huit fusains d'Alexandre Hollan, chez Calligrammes et enfin à Rouge Rothko, paru en 2009 chez Apogée.

R.F:
- Parlez-moi du "seul abri qui vaille", comment y êtes-vous venue, par quels chemins ou par quels détours, à cette "Grotte de papier" d'Abdellatif Laâbi ?

F.A:
                 J'ai toujours eu faim de mots. Dès la petite enfance. Je me souviens de la jouissance à
           "nommer", à m'approprier la langue, à la manier dans ma bouche, comme une gourmandise,
           mais aussi comme une opération magique.

           J'ai des souvenirs très vifs de mes premiers apprentissages, déchiffrement à voix haute,
           tentative de maîtrise du tracé à la plume. Lire/écrire dans un même mouvement, une
           même attente. Je m'y livrais avec gravité.
           Expérience troublante et fondatrice, je découvrais que les mots calmaient mes terreurs
           enfantines, qu'ils étaient des balises dans un monde opaque, rempli de menaces, où
           tout me paraissait susceptible de disparaître d'une seconde à l'autre.
           Je vivais avec une perception aiguë de la mort, même si objectivement mon enfance fut
           plutôt privilégiée, avec des parents aimants et attentifs.

           Curieusement, j'ai croisé hier une phrase de Pessoa, qui va dans le même sens: "Je crois
           qu'exprimer une chose c'est lui garder sa force et lui ôter son épouvante".
           J'ai gardé de ce temps-là une sensibilité aux mots à contre-courant de "l'ère du soupçon"
           que cultive notre époque. Les linguistes ont beau être passé par là, le signifiant et le signifié
           restent pour moi indéfectiblement liés !
           C'est de cette énergie originelle que les mots tirent pouvoir, pouvoir d'approcher le réel,
           de le révéler, de le travailler, de l'éclairer.
           La langue est devenue ma maison principale, du moins le moyen de rendre la vie plus
           habitable.

R.F:
 -Parlez-moi de votre manière de vivre au quotidien, de ce" moyen de ne pas vous perdre de vue" pour ne pas "glisser dans l'oubli et la folie", alors même qu'à vos 20 ans vous étiez persuadée "qu'écrire était une faiblesse à laquelle il convenait de résister".

F.A :
           L'écriture de l'intime, surtout féminine, souffre d'a priori. Travailler à partir d'une matière
           autobiographique est souvent pris pour un signe de nombrilisme. Comme si la fiction
           garantissait une vue plus large, plus élevée ! Mes textes naissent tous d'une même matrice,
           un "journal" que je tiens depuis plus de trente ans et dont je retravaille des fragments.
                Je considère ce journal comme mon atelier, le lieu du corps à corps avec les mots, avec la
           pensée, avec les questions existentielles.
                Loin d'être un miroir complaisant, il est un outil de recherche ardente, le moyen d'ouvrir 
            les fenêtres intérieures, d'exercer sa lucidité, de faire un peu de lumière.
            Dans les périodes de fragilité, lorsque l'on a le sentiment d'être au bord de l'effondrement, il
            est aussi ce qui aide modestement à lutter contre le morcellement, le dérisoire ou le désespoir.

            Le travail d'écriture présente ce paradoxe qu'il creuse les questions, aiguise les plaies
            et les manques – en ce sens il peut mettre en danger – mais tout à la fois il a le pouvoir de
            "remmailler" ce qui, sans lui, serait voué à se défaire, à s'atomiser, à rester privé de sens.
            Au  fil du temps et des pages, il parvient à dessiner un chemin, invisible pour qui s'y est
            engagé en aveugle. Peu à peu il trace une ligne de sens et fait apparaître une cohérence qui
            semblait initialement faire défaut.
                  À l'évidence ma relation à l'écriture est de l'ordre d'un "vivre-écrire" indissociable, tourné
            vers l'espoir d'un "mieux-vivre", ou d'un "savoir-vivre. Apprentissage infini !
            C'est en raison de cet enjeu qui a toujours été le mien – la vie prioritaire, la vie au cœur de
            l'expérience – que lorsque j'étais jeune j'ai pu craindre que la littérature ne soit qu'un "sous-
            produit" méprisable.

R.F:
             Parlez-moi de votre désir de "distiller la vie" à travers l'écriture. Comment, pour vous, "à
            travers toute la méfiance qu'il suscitent, les mots consolent de l'illisible" ?

F.A :

                    L'expérience montre qu'il y a va et vient, tension entre les deux termes de "vivre-écrire",
             l'un engendrant l'autre, qui en retour modifie, féconde en profondeur le premier. L'affirmation
             de l'artiste Robert Filiou a ici toute sa pertinence: "L'art c'est ce qui rend la vie plus
             intéressante que l'art".
             "Distiller" est un mot qui vient de mon enfance, du milieu paysan de  ma grand-mère,
             elle-même "bouilleur de cru". Opération fascinante du passage par l'alambic.
             C'est ce que je cherche à atteindre, une écriture transparente qui irait à l'essentiel avec la
             la simplicité d'une "eau de vie". Mais cela reste de l'ordre de la quête inatteignable.
             Les efforts de déchiffrement aident à vivre mais restent dérisoires par rapport à "l'illisible"
             du monde, dès lors qu'on ne s'appuie pas sur une foi religieuse.

R.F:

             Il y a pourtant du mystique entre vos lignes mais "pour quelle naissance improbable" ?

F.A:

                      Je ne sais pas si "mystique" est le mot juste mais j'ai gardé en moi, du temps de
             l'enfance et de la magie opératoire des mots, quelque chose de très archaïque, quelque chose
             d'une sensibilité qu'on attribuait autrefois, et avec condescendance, aux "primitifs".
             Un rapport aux éléments, au cosmos, à l'idée de métamorphose, qui n'est pas au goût du jour.
             Le passage que vous citez vient d'un livre de poèmes écrits en résonance avec des visages en
             méditation (ou des masques mortuaires, on ne sait ) dessinés au fusain par Alexandre Hollan.

      
 
Fusain d'Alexandre Hollan, extrait de la série "Têtes en méditation" et recadré
pour figurer par la suite dans le recueil Si seulement de Françoise Ascal
édité par Calligrammes en 2008
 
 
             Je n'ai aucun goût pour la transcendance. L'ici / maintenant est mon credo. Ce qui
             n'exclut pas la perception d'un flux de vie continu, avec ses incessantes morts et renaissances.
 
             Le mot de spiritualité me met mal à l'aise, comme s'il était trop grand pour ce que je veux
             dire, ou un peu à coté, mais l'exercice de la poésie se confond pour moi avec celui d'une
             recherche intérieure, d'une quête de vérité.
             Dans notre société en mutation, dans laquelle la montée de l'insignifiance semble 
             irrépressible, cela passe nécessairement par une double résistance.
             Résistance aux normes, aux dogmes de tous ordres, à la notion de compétitivité, aux valeurs
             marchandes qui prévalent aujourd'hui.
             Résistance à l'appauvrissement du langage, à la pollution des mots, à l'usage dévoyé de la
             parole.
             Les gouvernements fascistes le savent bien qui commencent toujours par emprisonner leurs
             poètes.
                     Il est bien difficile d'être à la hauteur d'un tel programme. Cela paraît relever de l'utopie.
             Pourtant la poésie, même reléguée très loin des grands médias comme c'est le cas aujourd'hui,
             reste un ferment vivant, un lieu non seulement de résistance mais de partage essentiel. 
             Le succès récent des lectures de poésie le prouve. Il appartient à chacun, selon ses moyens,
             aussi modestes soient-ils, d'en prendre soin.
                                                                            
                                                                             Françoise Ascal
                                                                             Saint Barthélemy, le 21 décembre 2009
 
Si vous souhaitez en savoir davantage sur ce poète, dont la parole ne laisse jamais indifférent, je vous suggère vivement de vous référer aux liens indiqués plus bas.
 
sur internet:
         

vendredi 22 mars 2019

August Macke et Franz Marc réunis au Musée de l'Orangerie



        
           Autoportrait au chapeau du peintre allemand August Macke (1887-1914)
              Bonn, Städtisches Kuntmuseum,  prêt permanent d'un particulier

La belle exposition qui se tient actuellement au Musée de l'Orangerie à Paris, autour de l'œuvre d'August Macke et de Franz Marc, nous vaut des paroles fortes des artistes présentés. Ici, celles d'August Macke :

         Seul est capable de peindre celui qui est en mesure de saisir dans toute sa magie
         quelque sujet que ce soit de façon unitaire et sonore, qu'il s'agisse d'une fleur ou d'un cheveu
         humain. tous les tableaux ainsi conçus reflètent une âme harmonieuse et simple. Pour peindre
         la mer, elle n'a nul besoin de faire appel à des symboles.

         in August Macke, Paroles d'artiste, Fage éditions, p.62
     
          Les sens nous servent de pont qui conduit de l'insondable à l'inexprimable, l'observation
          des plantes et des animaux c'est : sentir leur secret. Entendre le tonnerre c'est sentir son secret.
          Comprendre le langage des formes signifie se rapprocher du mystère, vivre.
          La création de formes signifie: vivre.

          ibid p.38

Ce peintre, né le 3 janvier 1887 à Meschede en Allemagne, décèdera sur le front allemand, le 26 septembre 1914, à Perthes-lès-Hulus, en Champagne, laissant derrière lui des tableaux d'une force et d'une intensité inoubliables, dont les formes parlent une langue sublime.

Son contemporain et ami, le peintre, Franz Marc, né en 1880 à Munich et mort à Baquis près de Verdun en mars 1916 à l'âge de 36 ans, écrivait au peintre Paul Klee :

         L'espace entre la naissance et la mort est une exception, dans laquelle il y a beaucoup à
         craindre et souffrir. Le seul vrai et constant effort philosophique est la prise de conscience
         que cette condition exceptionnelle va passer et que notre conscience personnelle toujours
         inquiète, toujours en quête du monde inaccessible, sera à nouveau retombée dans sa
         merveilleuse paix d'avant la naissance.

         in Franz Marc, éditions Fage, 2019, p.62

En des temps exceptionnels, ces deux peintres en se liant d'amitié avec Kandinsky, en 1911, ont  lancé le mouvement expressionniste allemand du Cavalier bleu, inspiré du fauvisme et du cubisme.




               Franz Marc. La vache jaune. 1911. Musée Guggenheim, New-York

 La vache jaune de Franz Marc, ruant allègrement de l'arrière–train, comme son Chien endormi dans la neige sont uniques.


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                             Franz Marc Chien couché dans la neige, 1910-1911

Devant le Portrait aux pommes, d'August Macke vous resterez longtemps rêveur, à écouter le doux froissement des étoffes en écho à tant de pensées intérieures.



                                August Macke  Portrait aux pommes (femme de l'artiste) 1909




Bibliographie:
  • August Macke, éditions Fage, 2019
  • Franz Marc, éditions Fage, 2019
sur internet :

vendredi 15 mars 2019

Antoine Émaz, en guise d'adieu


         dans la lumière brute
         et le jaune des jonquilles
         on est où

         ricochets des mots
         sur l'eau de tête
         le temps
         la masse tranquille d'un dimanche
         océan c'est trop dire
         plutôt mare étang borné
         par la fin de semaine
         étier

         on ferait mieux
         de s'atteler
         à la semaine qui vient

         in De l'air, III. Mémoire-Mère, éditions le dé bleu, L'Idée Bleue, 2006, p.62

Antoine Émaz ne s'attellera plus à la semaine qui vient, il est décédé ce 3 mars 2019, emporté, souhaitons-le, par l'un de ces appels d'air qu'il affectionnait plutôt que par
la maladie contre laquelle il luttait courageusement.

         la glycine dans le soleil n'est pas le tout
         le platane ou l'attentat ce matin non plus

         le poème à travers cela comme
         une charrue qui va sur n'importe quelle terre
         au bout du champ elle tourne et revient
         sans savoir vraiment ce qui est retourné
         par les mots ce n'est pas le moment

         tristesse on peut dire élégie si on veut
         pour cette perte d'être ou versant
         d'une vie qui descend sans comprendre
         ce passé livré en bloc illisible ou éclats sans liens
         peu importe après tout cette absence de mainmise
         sur l'avant et l'après on se débrouille
         à partir d'un c'est qui urge et pose tous les jours
         des morts sans cause sur les écrans du monde

         la glycine dans le soleil la transparence de son vert
         pour l'heure en rester là s'en contenter
         si on peut

         ibid IV. De l'air, Trajets dedans seul , Mi-voix (30.05.04) éditions le dé bleu, L'Idée Bleue,
         2006, p.69

         on écrit sur ce retour

         au bout du rire
         il n'y avait pas de mots
         on en est sûr
         pas d'images ni souvenirs

         on a seulement été d'un coup
         désencombré d'être
         comme tout en vrac hors
         le linge sale d'une vie

          ibid Ivre, 111.p79

En souvenir du poète, nous apprécierons d'autant plus, en ce printemps à venir, le jaune allègre des jonquilles et le parfum suave des toutes premières glycines.

Bibliographie :
  • De l'air, éditions le dé bleu, L'Idée Bleue, 2006
sur internet :

vendredi 8 mars 2019

Françoise Hàn il n'y a plus d'étoiles à atteindre



        Un été sans fin                                                                       

        Je ne t'écrirai plus

        le solstice est brisé
        nos paysages
        ensevelis
        je n'écrirai pas notre mémoire

        je m'adresse à d'autres
        au-delà des coulées de lave
        hautes de plusieurs siècles
        au-delà des étoiles éteintes
        dont la lumière parvient encore
        à la main qui écrit

        je m'adresse à ceux qui s'aimeront
        bien plus tard quand les jours
        seront devenus plus longs
        pour qu'ils recommencent notre histoire
        sous un autre soleil

        leurs ombres seront les nôtres
        ils auront notre voix peut-être
        nos silences
        sur les mains le pollen des fleurs
        que nous n'avons pas coupées
        qui sait même la rosée d'un matin

        in Un été sans fin, éditions Jacques Brémond, 2008

Édité chez Jacques Brémond, ce mince recueil tout en hauteur tel un cri, étire vers le ciel sa couverture gris pâle, où seul le titre, en bleu turquoise, évoque le souvenir d'un été sans fin…qui s'est avéré être le temps d'un adieu.
Le poète s'adresse avec une infinie tendresse à un cher disparu, qui a pris soin de ne pas déranger les milliards d'étoiles, d'aller son chemin sans soulever la poussière, de ne pas froisser le pli du temps qui retombe. et de se dissoudre dans l'ailleurs à jamais sans y laisser de déchirure...

         Pendule

         Dans l'écart entre hier
         et aujourd'hui
         bat un pendule qui ne peut pas
         retrouver le point d'équilibre

         l'amplitude de sa course
         augmente dans l'écart
         où la nuit s'est engloutie

         augmente sans fin il n'y a plus
         d'étoiles à atteindre
         à joindre d'un battement rapide
         elles ont dépassé l'horizon

         il n'y a plus d'attente
         il n'y a plus de minuit
         il n'y aura plus de point du jour

         ibid

L'aimé a pris désormais la forme d'un absent, qu'elle évoque avec des mots poignants, que chacun pourra faire siens :

         Vers

         Aucun langage ne lui parvient
         ni celui qu'échangent
         la terre et l'eau
         l'air et le feu
         ni celui de la ville au petit jour
         ni celui des vents de sable
         sur les plus grands déserts

         pas même les mots perdus
         dans les marges d'un poème
         si longue soit leur errance

         une fissure de l'espace
         s'est refermée sur lui
         la suture
         s'en est effacée

         Parler de lui à la terre
         où reste une empreinte
         de ses pas
         à la source qui garde
         sous les eaux son image
         à l'air qui s'est ouvert
         devant lui
         au feu son dernier élément

         le dire dans la rumeur
         de la cité au bord du fleuve
         dans le vent qui passe chargé
         d'années lointaines
         dans les quatre directions de l'espace
         et l'unique direction de la flèche du temps

         l'écrire pour que la page
         se couvre du soleil
         de sa présence
         matins midis et soirs
         de sa présence
         pierres blanches
         à chaque ligne en allée vers
         l'inachevé du poème

         un futur sans poids

         ibid.

Le contraste entre la force, qui se dégage de cette écriture et l'apparence fragile de son auteur, mérite d'en savoir davantage, je vous invite vivement à lire le précédant article, ayant pour titre Le vide est mon élan, rédigé par moi à son propos et paru sur La Pierre et le sel, en septembre 2013

Je rappelle que l'accès exige un peu de patience de la part du lecteur avant que ne s'ouvre le lien mais j'en ai vérifié le bon fonctionnement et vous en souhaite une très bonne lecture.
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/09/fran%C3%A7oise-h%C3%A0n-le-vide-est-mon-%C3%A9lan.html

Bibliographie:
  • Un été sans fin, Françoise Hàn, éditions Jacques Brémond, 2008