Port des Barques

Port des Barques

vendredi 11 janvier 2019

Camille Claudel la vie vaut bien une valse



Certaines des œuvres de Camille Claudel, présentées au Musée Camille Claudel de Nogent sur Seine lors de l'exposition temporelle, qui s'achèvera le 13 janvier prochain, peuvent surprendre les visiteurs. Il en ainsi de ces modèles réduits. Alors que ces statuettes ne sont que soigneusement "encagés" pour les protéger lors d'une première cuisson, avant la réalisation finale.





La passion, qui habitait Camille Claudel ne laissait en rien prévoir les délires de persécution, qui  l'assaillirent par la suite et qui, faute de soins adéquats, lui valurent de se voir internée par ordre de sa mère dans "un asile pour fous" durant 30 années et ce "jusqu'à ce que mort s'en suive"...


 
 
 
Cependant, pour notre plus grand plaisir, rien n'arrête l'élan de La Valse, réalisée en diverses matières précieuses. Rien n'étouffe le chant du Vieil aveugle de plâtre, ci-dessous, ni n'arrache à sa tristesse son voisin de bronze, ravagé par la vie.


Les quatre photos précédentes ont été prises au Musée Camille Claudel de Nogent sur Seine,
tandis que cette  reproduction de La vague géante, exposée au Musée Rodin, nous montre les trois minuscules baigneuses de bronze imaginées par Camille, alors même que nous avons tous en tête les images apocalyptiques des derniers tsunamis.


Sculpture Camille Claudel


 Après les pires cataclysmes, la vie se montre encore la plus forte et c'est heureux.


Je cite avec plaisir un texte de Gérard Bouté, commissaire de l'exposition présentée à l'hôtel de ville d'Aulnay-sous-Bois, en janvier 1996. Ce texte tiré du livre Camille Claudel, Le Miroir et la nuit, est paru aux Éditions de l'Amateur-Éditions des catalogues raisonnés, à l'occasion de l'émouvante et première exposition consacrée à l'artiste.


              Il faut se recueillir. Il faut descendre en soi pour descendre en elle, désaccoupler la
         représentation de la connaissance, entrer par effraction dans le monde d'avant la parole,
         se mouvoir dans l'être concret de la forme.
         L'œuvre de Camille, d'une figure à l'autre, pleine, ouverte aux profondeurs du désir, parle
         cependant en deçà du langage. Elle parle de ces mots éloquents de la nuit, existants bruts,
         souffles, murmures, gémissements, cris encore, râles parfois, hurlement traqué, empreinte
         intangible d'une indicible souffrance.
         (…)
         De même que le poète parle entre les mots, détourne les mots de leur sens par subversion
         de la langue commune, de même la sculpture de Camille, vibrante, dressée comme un
         exutoire déroute le monde des apparences. Elle se pétrit du désir. Elle métamorphose le
         désir en amour de la forme. Elle change le sens en énergie, elle fait surgir le sens du corps
         de sa masse.

         p.p.206/207
        
Comme vous, je ne sais rien de l'avenir, pas plus du mien que de celui de notre planète, mais en ce début d'année 2019, je fais confiance à la poésie, à l'art et aux artistes et vous dis : Bonne et fertile année !

vendredi 4 janvier 2019

Ravenne, l'éblouissement avec un texte de John Berger



Je vous propose, aujourd'hui, de contempler l'intérieur de la Basilique de Saint Apollinaire de Classe, située près de Ravenne, dont les superbes mosaïques font oublier la grisaille hivernale.
John Berger, écrivain anglais, les évoque ainsi dans son livre Palabres, paru en janvier 2018 aux Éditions de l'Olivier.

 

                      Coupole en mosaïque de l'abside de la basilique datant du VIème siècle
                                                          Photo de Roselyne Fritel
 
          " Elle est en forme de coquille Saint-Jacques et affiche dix bons mètres  de diamètre.
         La voûte en mosaïque représente la terre et le ciel, des arbres, des oiseaux, de l'herbe, des
         pierres, des agneaux. La main ouverte de Dieu y figure au sommet, pas plus grande qu'un galet.
         Au centre se trouve la tête du Christ, pas plus grande que la paume de Dieu. Les couleurs
         principales  sont le vert, le blanc, l'or et le bleu turquoise. Le sujet, à en croire le titre, est
         la transfiguration du Christ sur le mont Thabor, en Galilée. Et la mosaïque transfigure l'espace.
         Chaque entité que nous voyons – que ce soit une fleur, un agneau, une touffe d'herbe, un galet
         – est le centre de tout; rien dans cette scène ne se situe à la marge.
             La courbe que décrit la voûte est la traduction en termes spatiaux de ce qu'est l'éternité en
         termes temporels. Ici, la distance rapproche au lieu de séparer.
             Comment une telle transfiguration est-elle- rendue possible ? Le secret réside dans la manière
         dont les tesselles de la mosaïque jouent avec la lumière. Ces petits cubes de verre, de marbre et
         de minéraux génèrent par la position qu'ils occupent l'un par rapport à l'autre, une extraordinaire
         énergie visuelle. Comment y parviennent-ils ?
          Les tesselles sont de la même couleur, mais dans des nuances différentes. Aucune ne
          ressemble tout à fait à sa voisine. L'angle selon lequel elles ont été insérées dans le mortier
          il y a de cela quatorze siècles varie lui aussi, secteur après secteur . La lumière qu'elles
          réfléchissent est par endroits éclatante, par endroits opaque  – comme cela se produit, dans la
          nature, quand la lumière est réfléchie par une eau mouvante. Et, pour finir, les tracés des
          tesselles – leur cheminement le long de cette mosaïque incurvée – ne sont jamais droits, mais
          toujours plus ou moins serpentins. Elles avancent comme des anguilles.
          Quand on lève les yeux et que l'on contemple la mosaïque dans son ensemble, tout ce qu'on
          voit est fixe et calme et, en même temps, tout prend part au mouvement perpétuel.
              C'est pourquoi chaque entité – chaque arbre, fleur, agneau, pierre ou prophète –, quel que
          soit son emplacement et quelle que soit sa taille – devient, quand on le regarde, le centre de ce
          qui l'entoure."

          in Palabres, de John Berger, aux éditions de l'Olivier, 2018, pages 91/92/93
         
          Par ailleurs, la luminosité de cette basilique, la blancheur de ces arcades qui contrastent avec
          les poutres sombres du plafond, tous ces visages de saints peints dans des médaillons au-dessus
          des colonnes font de cette éblouissante église une merveilleuse découverte.

          John Berger, l'auteur du texte qui accompagne ces photos, écrit en outre ces mots qui me
          touchent tout particulièrement et que je vous partage:
               
                 "Cela fait à peu près quatre-vingts ans que j'écris. Au début, j'ai écrit des lettres, puis des
          poèmes et des discours…
          A présent, j'écris des notes. L'écriture a toujours été pour moi une activité vitale; elle m'aide à
         donner un sens aux choses, et à poursuivre ma route.
         
         
                                                            

Photo de Roselyne Fritel 
 
 
Bibliographie:
texte de John Berger, extrait de Palabres, éditions de l'Olivier, 2018
https://books.google.fr/books/about/Palabres.html?id=T5BDDwAAQBAJ&source=kp_book_description&redir_esc=y
 
 
 




vendredi 21 décembre 2018

Marie-claire Bancquart : "et s'il manquait quelque chose à votre vie"?




          Sommes-nous dans un temps de crise ? Et comment définir celle-ci ? Doublement, je crois.
       Nous avions vécu depuis à peu près les années 1960, une période où les dégâts de la dernière
       guerre avaient été à peu près réparés...et largement oubliés, et où tout semblait de plus en plus
       accessible, grâce aux moyens de communication. Télévisions, téléphones portables, ordinateurs,
       créaient un monde où même les enfants "avaient tout, tout de suite", dans les classes aisées ou
       moyennes de notre Occident. "Tout"? Ce tout n'était vrai que pour une petite partie du monde,
       et il était déjà payé au prix fort par ceux qui en profitaient : simplification et même vulgarisation
       des arts, rapports à la fois trop faciles et peu profonds entre les gens, perte de beaucoup
       d'éléments de la culture traditionnelle, grande puissance de l'argent… Tout cela créait une sorte
       de totalitarisme mou.
           Mais quand l'argent est venu à manquer en Europe, quand de nombreux scandales ont éclaté 
       alors une très brusque baisse de l'optimisme s'est manifestée. Autre élément de la crise: le
       sentiment que le monde autour de nous, est en proie à des violences dont nous sommes
       incapables d'augurer la fin. À ce propos, je mets de coté, dans les lignes que j'écris ici sur la crise,
       ce temps-là de "crise" abjecte, assassine, qu'est la guerre (j'avais treize ans quand s'est terminée
       notre dernière), sous quelque prétexte qu'elle ait éclaté. Pour les poètes qui la vivent, il n'est
       certainement pas d'autre solution que "d'engager" leur poésie contre elle, de souffrir, de
       s'opposer, radicalement. De quelque coté qu'il se trouve, un poète, à mon avis, n'a pas à
       condamner les camps d'extermination, s'il oublie les bombardements de Dresde ou d'Hiroshima.
       Nous ne sommes plus de ce coté de la violence; redoutons toujours sa survenue.
           Mais dans nos conditions, à nous, que peut la poésie? "Changer la vie", comme dit Rimbaud,
      ambition que les surréalistes ont nourrie à sa suite? "Nier notre néant" comme l'écrit Malraux?
      Nous avons aujourd'hui connu une série de déceptions qui nous interdisent de penser ainsi ; nous
      ne songeons pas non plus à la possibilité d'entreprendre une poésie qui apporterait aux gens une
      vie de fraternité et de bonheur, comme le voulait Hugo ou des poètes politiquement engagés.
      Exprimer une révélation divine ? Même les poètes croyants, par exemple Jean-Pierre Lemaire
      ou Philippe Delaveau, tâtonnent aujourd'hui dans ce monde en crise, et n'écrivent plus avec cette
      "foi sans coupage" que prônait Claudel.

       in L'inquiétude de l'esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise? p.p.71/72
       Éditions Nouvelles Cécile Defaut, 2014.
      
       Ce texte nous offre l'occasion de relire l'année écoulée avant d'aborder celle à venir et de
       formuler des vœux pour tous ceux qui nous entourent et que nous aimons.

       Pour en savoir plus sur Marie-Claire Bancquart n'hésitez pas à lire, ou relire, l'article rédigé
       précédemment à son propos, grâce au lien indiqué plus bas.
      
       Le Temps bleu fera une pause en cette fin d'année pour mieux vous retrouver le vendredi
       4 janvier 2019.
      
       Bibliographie :
  • L'inquiétude de l'esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise? éditions Cécile Defaut, 2014.
       sur internet:

vendredi 14 décembre 2018

Nuno Judice pourquoi la poésie en temps de crise



                Le poème dans le monde
        
             Je me souviens d'une maison, et dans cette maison, d'un couloir. À un bout de ce long  
       couloir,  on descendait quelques marches pour trouver une armoire avec des livres;
       à l'autre bout, un meuble avec des chapeaux, des cannes, un miroir. C'est un des souvenirs
       que je garde de  l'enfance, ce parcours entre les livres et le miroir  – ces deux bouts d'un
       chemin que j'ai pris, dans un sens ou l'autre, pour trouver toujours la tentation  de passer
       au-delà du monde réel, celui qui était à l'extérieur du couloir, dans la maison, ou dans la rue.
       Pour continuer de faire ce chemin, je suis arrivé au poème. Je ne sais pas s'il est du coté du
       miroir ou du coté des marches; mais il a été le couloir qui m'a fait passer d'un monde à l'autre,
       qui m'a fait monter vers l'au-delà du miroir, ou descendre jusqu'à ces livres où j'ai rencontré
       les maîtres de mon écriture.
     
       (extrait)

        Nuno Judice in L'inquiétude de l'esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise?
        Éditions Nouvelles Cécile Defaut, 2014, p.83

        Relisant ce livre, par ces jours troublés, je suis tombée sur cette page du poète portugais, qui
        s'interroge sur la place réelle du poème dans le monde actuel. Face à un monde qui bascule
        dans une  violence aveugle, la parole du poète redouble de force et d'actualité mais en quoi
         " contribue-t-elle de manière décisive à la vie de l'esprit – voire à la vie tout court"?

                Le poème est un espace de traversée. On n'y reste pas, on n'y repose jamais. C'est pour ça
                qu'il est lié à la condition humaine et à sa destinée d'errance et d'inquiétude, au-delà des
                miroirs et des livres.
                ibid p.87

Bibliographie:
  • L'inquiétude de l'esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise? Éditions Nouvelles Cécile Defaut, 2014.

vendredi 7 décembre 2018

Béatrice de Jurquet, Rester sur la corde et c'est tout


               Bruits Bruissements

         Un fil ténébreux poursuit la lumière
         dans ces rues que je devrais connaître,
         sur la place ensoleillée
         les mouvements de table,
         un chat a évité le bus, de justesse.
         La jolie rousse à son portable n'a rien vu,
         le bébé dort à l'ombre dans la poussette,
         le chien attaché, qui voudrait
         une caresse, qu'on ne l'oublie pas.

         Rumeur de vie, de tout un peu, de tout un peu, de tout
         à la fois paix de sieste,
         un sourire qui s'élargit, indéfiniment.

         L'espace d'entendre est infini
         et les choses vont ensemble,
         les animaux, les arbres, nos paroles.

         in Si quelqu'un écoute, éditions la rumeur libre, 2017 p.69
   
Béatrice de Jurquet est ariégeoise de naissance. Elle vit à Lyon où elle a fait carrière en tant que psychanalyste; elle en garde un regard très observateur sur le monde et les gens qui l'entourent, qualité qui transparait dans son écriture. Sa terre natale, elle l'évoque ainsi à la première page de son recueil :

          Pays de papier

          C'est dans un village des Pyrénées
          du nom duquel je ne peux que me souvenir.
          Là où ils sont, chez eux,
          dans les montagnes issues de plaques heurtées.
          On y prétend que les arbres pleurent
          pour nous qui prenons parfois la parole, de plus en plus bas.

          De ce coté-ci du monde j'ai un pays à défendre,
          un pays qui n'existe pas qui n'existe
          que d'être écrit.

          Si je t'oublie, mon pays de papier.

          ibid p.13

Le lecteur ému, tenté de répondre à l'appel du titre : Si quelqu'un écoute, découvre alors "une poésie directe, même si elle est faite de pas feutrés et de reculs comme dans certains rêves où l'on croit atteindre et où, pourtant, l'on n'atteint pas" comme l'écrit très justement Gérard Chaliand dans la préface. Ce beau livre est alors la relation lente et pudique d'un profond cheminement.

           J'ai la tête ailleurs.

           Suspendre les pensées.
           Peindre les murs
           d'une couleur de clairière.
           Observer les oiseaux picorer la pluie.
           Boire à la santé des étoiles,
           du tigre chimérique sur l'autre rive
           qui fait le projet d'exister.

           ibid p.15

Apprivoiser ses chimères, leur donner congé pour la journée, et peindre ses murs d'une couleur de clairière ! Quel magnifique programme pour transformer en fête les plus grises journées d'hiver !
Le lecteur se sent requinqué dès la première gorgée de cet élixir poétique !

           Ce qui m'éclaire est une énigme.
           Irréelle,
           profondeur d'un soir.
           Geste,
           quand le geste n'est pas sans voix.
           Ville,
           quand sa tâche est terminée.

           Le récit de plaine sans fin
           s'arrête
           à cette ville,
           devant ses remparts pour nous attendre, irréels aussi.

           ibid p.17

L'auteur se fie aux remparts, bien qu'elle les sache irréels... et face aux multiples questions qui se posent, elle se tourne vers François d'Assise, afin que les esprits continuent de danser en paix…

           Quand j'ai eu tous les âges

           Quand j'ai eu tous les âges les choses
           dans leur nuit se sont mises à dire
           que l'eau douce je l'appellerais ma fille
           sable bruissant je lui dirais mon fils

           Aux animaux
           qui nous regardent toujours dans les yeux
           je parlerais comme à n'importe lequel d'entre nous

           et les esprits qui dansent
           ce sont les mots pour dire qu'on est heureux

           ibid p.63

À nous, qui aurons "tous les âges", d'apprendre à en faire autant.


Bibliographie:

  • Si quelqu'un écoute, Béatrice de Jurquet, La rumeur libre éditions, 2017 .
sur internet :

vendredi 30 novembre 2018

Dialogue imaginaire entre Ilarie Voronca et Jules Supervielle



         Amitié du Poète

                                                   à Jules Supervielle
 
         Le ciel une vitre mal lavée en octobre
         Le vent qui fait les cents pas devant ma porte
         Une rumeur, un orchestre de foire quelque part
         Et le souvenir – feu qui prend mal et qui fume.

         Sont-ce les cris des vignerons, les bruits des tonneaux
         Que l'on range au fond d'une cour vaporeuse ?
         Est-ce la ville où tu es prisonnier, sont-ce les rues
         Très lourdes comme des chaînes attachées à tes pieds ?

         Je pense à toi poète, aux paroles simples
         Que tu regardes comme des œufs à travers la lumière.
         Les contours d'une vie se dessinent à l'intérieur
         Ton œil trouve la forme secrète de toute chose.

         Dans cet automne encore tu me prends par la main
         Tu me mènes dans le jardin désert de ma jeunesse
         C'est que je me suis enivré de ton vin
         Que je me suis drapé dans le manteau de tes poèmes.

         Tu as su parler au berger qui interroge l'orage
         La grêle de tes mots a rafraîchi les tempes
         Du malade. Et au haut des falaises tu as allumé
         De grands feux pour les barques perdues sur les mers.

         Ah! Ton sac est plein d'herbes magiques qui donnent
         La vue aux aveugles, la parole aux muets
         Tu ne crains pas les fauves tapis dans l'homme
         Tu sais tordre le cou à la haine, à l'envie, à la méchanceté.

         Toi, bon jardinier : enlève le bois mort
         De nos âmes. J'aime à te voir marcher
         Avec maladresse, la tête penchée sur l'épaule
         Comme un samovar où bout un chant lointain

         Les choses confiantes te laissent les approcher,
         Tu sais aussi le langage des animaux, des dieux,
         Frères et ennemis t'écoutent comme les arbres
         Qui font signe autour du grand chêne de la forêt.

         Tous sont là : les morts, les vivants, tu leur parles
         Et ta voix se fait pluie ou silence ou fougère
         Elle est la branche du compas qui trace
         De ton centre des cercles au-delà de la vie.

         Ilarie Voronca in Beauté de ce monde ( Poèmes 1940/46), Les Hommes sans Épaules éditions,
         2018, p.p.160/161

Ilarie Voronca, dédiait ce poème d'ouverture à Jules Supervielle. Il m'est venu l'idée de créer à postériori ce dialogue entre eux  :

Jules Supervielle:

          Ma Chambre

          Mon cœur qui me réveille et voudrait me parler
          Touche ma porte ainsi qu'un modeste étranger
          Et reste devant moi ne sachant plus que dire :
          " Va, je te reconnais, c'est bien toi, mon ami,
          Ne cherche pas tes mots et ne t'excuse pas.
          Au fond de notre nuit repartons dans nos bois,
          La vie est alentour, il faut continuer
          D'être un cœur de vivant guetté par le danger."

          Jules Supervielle, in Les amis inconnus, Ma Chambre, Poésie/Gallimard, 1982, p.176


Ilarie Voronca:

           Le Vent

           Je te ressemble Ô vent ! mon frère, comme toi
           Je n'ai jamais droit au repos. Avec envie,
           Je regarde les choses dispensées d'errer
           Je m'accroche aux forêts mais les branches se brisent.

           Et comme toi j'apporte une image étrangère,
           Un goût de sel marin ou les lignes diffuses
           Des montagnes. Sur les places des cités je suis
           Le voyageur qui parle de pays jamais vus.

           Qui donc te chasse ainsi vers le Sud, ou vers l'Est,
           Vas-tu vers le soleil de la femme ? Est-ce l'océan mâle
           Qui te crie des ordres ? comme toi, tantôt riant
           Tantôt en colère, je cours parmi pierres et eaux.

           (extrait)

           Ilarie Voronca, in Beauté de ce monde, Contre solitude, 1945-1946, Les Hommes sans
           Épaules, 2018, p.273


Jules Supervielle:


           Puisque je ne sais rien de notre vie
           Que par ce peu d'herbage à la fenêtre
           Ou par des oiseaux, toujours inconnus,
           Que ce soit l'hirondelle, l'alouette,
           Retournons-en au milieu de ma nuit,
           Ma plume y met de lointaines lumières,
           J'ai ma Grande Ourse, aussi ma Bételgeuse,
           Et ce qu'il faut de ciel d'elles à moi
           Sous le plafond de ma chambre suiveuse
           Qui marche à mon pas, quand tout dort.
        
           Jules Supervielle, ibid Les amis inconnus,  Ma chambre, p.177

Ilarie  Volonca:


            Villes à inventer

            J'ai de belles promenades, des heures limpides,
            Mais mille villes pour les accueillir.
            Des regards aimants, des rires. Ah ! ce vide
            J'ai mille fêtes, mille joies pour le remplir

            J'ai des soirs paisibles pour les chambres
            Qui ne sont nulle part. Du raisin
            Pour les vignes secrètes d'un Septembre
            Qui secoue sa chevelure de pain et de vin

            (extrait)

            Ilarie Voronca, Poèmes inédits (1943-46), p.289

Ilarie Voronca, jeune étudiant roumain, de son vrai nom Eduard Marcus, s'était installé à Paris, en 1933. Il se suicidera au gaz dans sa cuisine, au soir du 4 avril 1946, et sera enterré au cimetière parisien de Bobigny-Pantin.
Jules Supervielle, partagé entre deux pays, quitte la France le 2 août 1939 pour visiter sa famille en Uruguay, il se retrouvera bloqué sur place par la guerre et collaborera, sur place, à des revues éditées par la France Libre, comme Lettres françaises en Argentine et Valeurs en Égypte. Il reviendra à Paris en 1946 .
Se sont-ils revus ou pas? Je ne sais. Leur état de déracinés n'avait pu que les rapprocher.

Avec Christophe Dauphin, chargé de la post-face de ce livre, je citerai en gage d'espoir pour tous ces quelques vers d'Ilarie Voronca :

           Rien n'obscurcira la beauté de ce monde.
           Les pleurs peuvent inonder toute la vision. La souffrance
           Peut enfoncer ses griffes dans ma gorge. Le regret,
           L'amertume, peuvent élever leurs murailles de cendre,
           La lâcheté, la haine, peuvent étendre leur nuit,
           Rien n'obscurcira la beauté de ce monde.

Pour en savoir davantage sur le poète n'hésitez pas à consulter le site des Hommes sans épaules, indiqué plus bas.

Bibliographie:
  • Ilarie Voronca, Journal inédit, suivi de Beauté de ce monde (Poèmes 1940-46),  Les hommes sans Épaules éditions, 2018.
  • Jules Supervielle, Le Forçat inconnu, suivi de Les amis inconnus, Poésie/ Gallimard, 1982.
sur internet:



          

        

vendredi 23 novembre 2018

Andrée Chedid dans la forge de son propre feu




         Les saisons du sang

         J'ai des saisons dans le sang

         J'ai le battement des mers
         J'ai le tassement des montagnes
         J'ai les tensions de l'orage
         La rémission des vallées

         J'ai des saisons dans le sang

         J'ai des algues qui me retiennent
         J'ai des hélices pour l'éveil
         J'ai des noyades
         J'ai des leviers

         J'ai des entraves
         J'ai délivrance
         J'ai des combats
         J'ai fleur et paix.

         in Poèmes pour un texte, Fraternité de la parole (1976), Flammarion,1991, p.76

Andrée Chedid réunit dans ce recueil, Poèmes pour un texte, (1970-1991), une grande partie des recueils publiés dans Textes pour un poème, en 1987. Une démarche qui traduit une volonté de creuser toujours plus profond son propre cheminement poétique.
Née au Caire, en 1920, élevée dans des pensionnats, elle obtient un doctorat de L'université américaine du Caire, parle trois langues, l'arabe, l'anglais et le français, avant de rencontrer Louis Chedid, qui devient son époux en 1941. Poète et romancière, elle résidera à Paris à partir de 1946, et y décèdera en février 2011.


À propos de son enfance, elle écrit dans Épreuves du Vivant, paru chez Flammarion, en 1983 :

          Regarder l'enfance

          Jusqu'aux bords de ta vie
          Tu porteras ton enfance
          Ses fables et ses larmes
          Ses grelots et ses peurs

          Tout au long de tes jours
          Te précède ton enfance
          Entravant ta marche
          Ou te frayant chemin

          Singulier et magique
          L'œil de ton enfance
          Qui détient à sa source
          L'univers des regards.

          in Anthologie de la poésie française du XX° siècle, Poésie/Gallimard, 2000, p.164

Si notre avenir se dessine dans l'enfance, notre futur se forge entre choix et épreuves.

         
           Épreuves  du poète

           En ce monde
           Où la vie
           Se disloque
           Ou s'assemble

           Sans répit
           Le poète
           Enlace le mystère

           Invente le poème
           Ses pouvoirs de partage
           Sa lueur sous les replis.

           in Épreuves du vivant, Flammarion, 1963


  Quel beau destin dès lors que celui du poète !


           Épreuves du chant

           Homme de tous lieux

           Otage des mots
           Saisi par des lois
           Arrêté par le temps

           Jamais les meutes ne trancheront ton cri
           Aucun traquenard n'asservira ton rêve

           Toi  dont la voix s'évase
           vers la houle du chant.
         
            in Épreuves du vivant, Flammarion, 1963



          Vivre innove le logis

          Quand l'aube s'éprend de la ville
          J'émerge des linges de l'absence

          Je fracture les serrures du temps
          J'échappe au cerne des mots

          Quand l'aube s'éprend de la ville
          L'avenir élève ses arches
          La mémoire tire braises de l'ombre

          Vivre     innove le logis.

          ibid Visage premier (1970-1972), p.29

La poésie demeure le fondement de sa vie, elle l'anime toute entière.


           L'éclair me tient                                                            

          Je me déchiffre dans les marées
          le va-et-vient des ombres

          Je me nomme
          du nom des noyés
          Tout s'écarte
          Les sables rongent

          Puis       d'un signe
          Je me délie

          Je suis lauriers et certitude

          Le chant plane
          L'éclair me tient.

          ibid p.22

J'ai eu la chance d'entendre et d'approcher Andrée Chedid, à la maison de la Poésie et je peux témoigner de l'authenticité et de la ferveur, qui rayonnaient d'elle.

           Je

          Qui me quitte et m'habite
          Qui me débusque et se dérobe
          Qui dérive tandis que je m'emmure
          Qui se rive alors que je fuis
          Qui est sans grappe
          Qui est la saveur même
          Qui m'assiège et m'écorche
          Me lâche dans les ravins
          Qui est abrupt comme l'écorce
          Humble comme les puits
          Qui est mon bec ou ma lande
          Qui me happe et me traverse
          Me résiste me défie
          Qui me berce et m'emporte
          Qui me réconcilie ?

          in Textes pour un poème, Contre-Chant, Flammarion, 1987, p.263

Se nourrir de ces poèmes ne peut que nous apporter force et ouverture, dans un monde qui a de plus en plus tendance à ignorer l'autre et à se recroqueviller sur lui-même.

Bibliographie:

  • Textes pour un poème, 1949-1970, Flammarion 1987
  • Poèmes pour un texte, 1970-1991, Flammarion, 1991

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