Port des Barques

Port des Barques

vendredi 31 août 2018

Jean Debruynne, la voix engagée d'un poète



         Nous ne croirons jamais

         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais"
         car nous ne croirons jamais
         aux chants fêlés de vos sirènes.

         Nous ne croirons jamais
         à la puissance des puissants,
         au droit du plus fort et des armes,
         ni à la race, ni au sang,
         ni même à la peur du gendarme :
         nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine…
         Nous ne croirons jamais
         à l'ordre de la pauvreté,
         au régime des privilèges,
         que lutter pour sa liberté
         soit forcément un sacrilège.
         Nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais"
         car nous ne croirons jamais
         aux chants fêlés de vos sirènes.

         Nous ne croirons jamais
         que la peur, la guerre ou la faim
         soient forcément inévitable ;
         que les cours de l'or ou de l'étain,
         le hasard en soit responsable.
         Nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine
         aux chants fêlés de vos sirènes.
         Nous ne croirons jamais
         que le dollar n'y est pour rien,
         au ciel gagné au prix des larmes,
         aux fins justifiant les moyens,
         aux consciences des marchands d'armes.

         Nous croyons à la Paix.
         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais".

         Nous ne croirons jamais
         qu'un assassin soit un héros,
         qu'il est bon d'avoir fait la guerre,
         qu'un soldat soit un numéro
         et la bombe un mal nécessaire.
         Nous croyons à la Paix.

         Nous ne croirons jamais
         qu'un goulag soit un paradis,
         qu'un tortionnaire soit un juge,
         qu'un rebelle soit un bandit
         et puis qu'après nous le déluge.
         Nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais"
         car nous ne croirons jamais
         aux chants fêlés de vos sirènes.

         Nous ne croirons jamais
         que la torture ait ses raisons,
         que la guerre ait forgé des hommes,
         que de penser vaut la prison,
         qu'un dictateur soit un surhomme.
         Nous croyons à la Paix.

         in Jean Debruynne, Les quatre saisons d'aimer, les Presses d'Île de France, 2010, p.p.136/137

Le poète Jean Debruynne se trouve être enterré au Liban. En effet, il y décède en juillet 2006, peu après son arrivée à Beyrouth.
Accompagné d'un groupe de scouts et de guides, il venait assister à la représentation d'un spectacle, écrit par lui et monté sur place. En raison de la guerre, déclarée juste après, son corps n'a pu être rapatrié en France.

Véhémente, sa parole continue d'interpeller tous les meneurs de guerre ainsi que tous les tyrans de la planète.
Ici, à l'image de Jésus, retiré au désert et tenté par le diable, il rédige avec ironie cette seconde tentation :

          La seconde tentation

          "Dis à la Paix qu'elle ne soit que l'intervalle entre deux guerres", dit la seconde tentation.
  
          Dis à la Paix qu'il faut commencer par faire la guerre si l'on veut faire la paix.
          Dis à la Paix que le soleil noir de la guerre doit d'abord se lever et saigner
          pour que puisse descendre la paix du soir.
          Dis à la Paix que la guerre, c'est bon pour les jeunes et que ça leur manque.
          Dis que la guerre est une vertu virile.
          Dis à la Paix que pendant qu'ils feront la guerre, ils nous laisseront en paix.
          Dis à la Paix que la guerre est un mal nécessaire.
          Dis à la Paix qu'il n'y a pas de paix sans guerre
          et pas d'omelette sans casser d'œufs.
          Dis à la Paix qu'elle n'est qu'une parenthèse, un entre-deux-guerres.
          Dis à la Paix qu'elle est prisonnière, liée, menottes aux mains,
          condamnée, enchaînée, emmenée en convoi entre deux guerres…
          Mais la Paix ne peut-être qu'avant et après la Paix,
          car la Paix est un chemin pour relier la Paix et la paix.
          La Paix vient avant la paix comme le souffle précède le souffle.
          La Paix vient après la paix, comme le battement de cœur suit le battement de cœur.
          La Paix est avant et après, comme chaque pas est un pas de plus.

          Ainsi la Paix doit-elle ruser même avec elle-même,
          car la Paix établie n'est déjà plus que la paix des cimetières…

          ibid p.p. 153/154
         
Sans relâche, il se voudra de son vivant un artisan de paix auprès de tous ceux qu'il côtoie, allant jusqu'à la parodie quand il écrit, il y a plus d'une décennie :


            Si

            Si tu veux la paix,
            cache tes cheveux, cache tes cheveux;
            Ils sont crépus, ils sont épais,
            cache tes cheveux, cache tes cheveux.
            Mon enfant, si tu veux la paix,
            c'est à tes cheveux qu'on en veut.
            Ils sont frisés, ils sont trop noirs,
            cache tes cheveux, mon enfant ;
            si tu veux la paix, ne te fais pas voir,
            mon enfant, mon enfant.

            Si tu veux la paix,
            cache bien ta peau, cache bien ta peau ;
            déjà ton père ils le frappaient,
            cache bien ta peau, cache bien ta peau.
            Mon enfant, si tu veux la paix,
            cache ta peau dans le troupeau.
            Ta peau est sombre et basanée ;
            il aurait mieux valu, mon enfant,
            si tu veux la paix, ne pas être né,
            mon enfant, mon enfant.

            Si tu veux la paix,
            ne dis pas ton nom, ne dis pas ton nom ;
            rien qu'à t'entendre, ils t'inculperaient.
            Ne dis pas ton nom, ne dis pas ton nom,
            mon enfant, situ veux la paix ;
            un nom de peur, lourd comme un plomb,
            non d'immigré ou d'étranger ;
            il faut dès demain, mon enfant,
            si tu veux la paix, redéménager,
            mon enfant, mon enfant.

            Si tu veux la paix,
            éteins tous tes jeux, éteins tous tes jeux,
            les escaliers vous regroupaient ;
            éteins tous tes jeux, éteins tous tes jeux,
            mon enfant, si tu veux la paix.
            Les gens d'ici sont orageux,
            surtout ne faites pas de bruit,
            éteins tes rires et tes jeux, mon enfant,
            sinon, ils les feront taire au fusil.

            ibid p.p.172/173

En combien de lieux de la planète, hélas! ces mots sont-ils encore de mise ?
Depuis le décès du poète, les membres de l'association En Blanc dans le Texte, continuent de se faire les porteurs de son message.
        
Pour en savoir plus sur le poète et le prêtre-ouvrier, qu'il fut, je vous invite vivement à lire ou relire un précédent article, intitulé Jean Debruynne, un audacieux pionnier de la paix, paru sur Le Temps bleu, le 28/10/2016, dont vous trouverez plus bas le lien internet.


Bibliographie:
  • Jean Debruynne, Les quatre saisons d'aimer, Les Presses d'Île de France, 2010
sur internet :


dimanche 26 août 2018

Hommage à Franck Venaille, la mort une fois mise en terre



          La mort une fois mise en terre
          il faudra recommencer
          avec une autre.

          D'ailleurs
          un cadavre
          Je n'écris pas : nouveau
          se tient déjà – derrière
          la porte –
          Prêt.
          C'est inscrit.

          Ainsi
          renaîtrons-nous !
          (je prends un exemple :)
          âgé très âgé !

          fati-G
          par ces morts successives

         Ne me demandez rien!

         in C'est à dire, Mercure de France, 2012, p.141

J'apprends à l'instant le décès du poète et m'empresse de mettre en ligne ce poème pour mieux veiller sur son passé sinistré avec tous ceux qui l'ont aimé. Vous pouvez aussi relire l'article ci-dessous écrit sur La Pierre et le sel, à son propos en 2012.

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/03/franck-venaille-dans-la-f%C3%AAlure-intime-du-monde.html

vendredi 24 août 2018

Fernando Pessoa, tout le quai est une mélancolie de pierre




         Seul, sur le quai désert, en ce matin d'été,
         Je regarde du côté de la barre, je regarde vers l'Indéfini,
         Je regarde et j'ai plaisir à voir,
         Petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
         Il apparaît très loin, net, classique à sa manière.
         Il laisse derrière lui dans l'air distant la lisière vaine de sa fumée.
         Il apparaît entrant, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve,
         Ici, et là, s'éveille la vie maritime,
         Des voiles se tendent, des remorqueurs avancent,
         De petites embarcations surgissent de derrière les navires qui sont dans le port.
         Il y a une vague brise.
         Mais mon âme est avec ce que je vois le moins,
         Avec le paquebot qui entre,
         Parce qu'il est avec la Distance, avec le Matin,
         Avec le sens maritime de cette Heure,
         Avec la douceur douloureuse qui monte en moi comme une nausée,
         Comme le début d'une envie de vomir, mais dans l'esprit.
         Je regarde de loin le paquebot, avec une grande indépendance d'âme,
         Et au fond de moi un volant commence à tourner, lentement.                                
                                                                                      
        Les paquebots qui le matin passent la barre
        Charrient devant mes yeux
        Le mystère joyeux et triste des arrivées et des départs.

                                                                                         (…)

        in Ode maritime, éditions de La Différence, 2009, p.p 13/15

J'aime tous les quais du monde pour leur ouverture sur l'inconnu, les plus lointains ayant laissés en moi d'inoubliables souvenirs. J'habite depuis en Île de France, une ville bordée de quais, qui se prend parfois pour une île. L'été, elle et moi n'en sommes que plus solidaires.

J'ouvre pour la première fois le recueil Ode maritime de Fernando Pessoa, cet écrivain portugais aux multiples hétéronymes, qui fut un grand solitaire. Il contient des pages brûlantes, qui viennent soudain ébranler le silence.

         Ah, n'importe comment, n'importe où, s'en aller !
         Prendre le large, au gré des flots, au gré du danger, au gré de la mer,
         Partir vers le Lointain, partir vers le Dehors, vers la Distance Abstraite,
         Indéfiniment, par les nuits mystérieuses et profondes,
         Emporté, comme la poussière, par les vents, par les tempêtes !
         Partir, partir, partir, partir une fois pour toutes !
         Tout mon sang rage pour des ailes !
         Tout mon corps se jette en avant !
         Je grimpe à travers mon imagination en torrents !
         Je me renverse, je rugis, je me précipite !...
         Explosent en écume mes désirs
         Et ma chair est un flot qui cogne contre les rochers !

         ibid p.35

Au paroxysme du délire, le poète s'offre alors aux tortures imaginaires les plus sensuelles, se faisant le moussaillon d'un équipage imaginaire, pour échapper à sa vie pacifique, sa vie assise, statique, réglée et corrigée :
    
          (…)

          Ah! torturez-moi,
          Déchirez-moi et ouvrez-moi !
          Dépecé en morceaux conscients
          Renversez-moi sur les ponts,
          Dispersez-moi sur les mers, laissez-moi
          Sur les places voraces des îles !
          (…)

          ibid p.63


Quand il revient enfin à lui, c'est pour dire un dernier adieu au navire :

           (…)

           Passe, lent vapeur, passe et ne reste pas…
           Passe loin de moi, passe loin de ma vue,
           Va-t'en du dedans de mon cœur,
           Perds-toi au Large, au Large, brume de Dieu,
           Perds-toi, suis ton destin et laisse-moi...
           Moi qui suis-je pour que je pleure et interroge ?
           Moi qui suis-je pour que je te parle et t'aime ?
           Moi qui suis-je pour que je sois troublé de te voir ?
           Quitte le quai, le soleil croît, érige son or,
           Luisent les toits des bâtiments du quai,
           Tout ce coté-ci de la ville brille…
           Pars, laisse-moi, deviens
           D'abord le navire au milieu du fleuve, détaché et net
           Puis le navire en route vers la barre, petit et noir,
           Puis point vague à l'horizon (ô mon angoisse!)
           Point de plus en plus vague à l'horizon…,
           Puis rien, que moi et ma tristesse,
           Et la grande ville maintenant pleine de soleil
           Et l'heure réelle et nue comme un quai déjà sans navires,
           Et la rotation lente de la grue qui comme un compas qui tourne,
           Trace un demi-cercle de je ne sais quelle émotion
           Dans le silence bouleversé de mon âme…

           ibid p.91

Un bel article de Jacques Décréau paru en 2012, sur la Pierre et le sel, vous en dira bien davantage !

Bibliographie:

  • Ode maritime, Fernando Pessoa, éditions de la Différence, 2009
sur internet :



vendredi 17 août 2018

Pierre Reverdy quand on a une fois ouvert les yeux

 

         Aux premières lueurs du
         jour je me suis levé lentement
         Je suis monté à l'échelle du
         mur, et, par la lucarne, j'ai
         regardé passer les gens qui
                      s'en allaient.

         in La lucarne ovale, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome 1, Flammarion, 2010, p.99



Les vacances d'été, nous offrent l'occasion de retrouver le temps de relire nos auteurs préférés, d'y faire encore des découvertes et d'éprouver, comme autant de sensations neuves, la qualité des émotions qui nous traversent.
Pierre Reverdy était prolixe, son œuvre complète couvre 3.076 pages, réunies en deux gros tomes dans l'édition, parue chez Flammarion en 2010. La sensibilité, l'originalité et la profondeur y sont toujours de mise et l'engagement tenace.
Ainsi peut-on lire dans le tome II, à la page 917 : "c'est moi, seul homme à mon bord, n'ayant personne avec qui parler et qui parle à tout le monde – en écrivant."

Je vous propose de vivre une de ses journées en poésie :

          Matin

         La fontaine coule sur la place du port d'été
         Le soleil déridé brille au travers de l'eau
         Les voix qui murmuraient sont bien plus lointaines
         Il en reste encore quelques frais lambeaux
         J'écoute le bruit
                                   Mais elles où sont-elles
         Que sont devenus leurs paniers fleuris
         Les murs limitaient la profondeur de la foule
         Et le vent dispersa les têtes qui parlaient
         Les voix sont restées à peu près pareilles
         Les mots sont posés à mes deux oreilles
         Et le moindre cri les fait s'envoler 

         ibid Les ardoises du toit p.160


          Matinée

         L'ombre penche plutôt à droite
         Sous l'or qui luit
         Dans le ciel qui fait mille plis
         L'air bleu
                                         Une étoffe irréelle
         C'est peut-être une autre dentelle
         À la fenêtre
                         Qui bat comme une paupière
         À cause du vent
                 L'air
                                Le soleil
                                                   L'été
         Les traits de la saison sont à peine effacés

         ibid Les ardoises du toit, p.213


         Plus tard

             Le temps passé dans une chambre où tout est noir reviendra plus
         tard. Alors j'apporterai une petite lampe et je vous éclairerai. Les
         gestes confus se préciseront. Je pourrai donner un sens aux mots qui
         n'en avaient pas, et contempler un enfant qui dort en souriant.
             Est-il possible que ce soit nous-mêmes en vieillissant ? Il y a
         quelques morceaux de ruines qui tombent. Ceux-là ne se relèveront
         plus. Il y a aussi quelques fenêtres qui s'éclairent. Et devant la porte
         un homme solide et doux qui connaît sa force et qui attend.
             Il ne reconnaîtrait pas lui-même son visage.

         ibid La lucarne ovale, p.132



             On ne peut plus dormir
          tranquille quand on a une fois
          ouvert les yeux.

         ibid La lucarne ovale, p.119


L'engagement en poésie de Reverdy tenait d'un réel sacerdoce, j'en veux pour preuve ce texte rédigé pour le n°1 de La Révolution surréaliste, le 1er décembre 1924 :

          Je crois que le poète doit chercher partout et en lui-même, la vraie substance poétique et c'est
       cette substance qui lui impose la seule forme qui lui soit nécessaire.
          Mais ce qui m'absorbe plus que tout autre détail du problème c'est cette identité de la destinée 
       poétique et de la destinée humaine – cette marche incertaine et précaire sur le vide – aspiré par
       en haut, attiré par le bas, avec l'effroi à peine contenu d'une chute sans nom et l'espoir encore
       mal chevillé d'une fin ou d'un éternel commencement dans l'éblouissement sans tourbillon de
       la lumière.

       in Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome I, Flammarion 2010, p.601

Il vous est donné par la même occasion de lire ou relire les deux précédents articles écrits à propos de ce poète sur Le Temps bleu ou sur La Pierre et le sel, grâce aux liens indiqués plus bas.


Bibliographie:
  • Pierre Reverdy, Œuvres complètes, Tome 1, Flammarion, 2010
sur internet :

vendredi 10 août 2018

Bruno Mabille, sous l'allant du soleil



         Si seulement de la mer
         il venait un peu d'air

         que remuent les herbes
         et les plumes des roseaux

         que bruissent les fanions
         tout en haut des mâts

         et que le vagabond sur la jetée
         bouche ouverte tête nue
         peu à peu reprenne vie.

         in À celle qui s'avance, chapitre III p.92, Gallimard 2012

Par une journée de chaleur, cloitrée à la maison, je découvre les poèmes de Bruno Mabille, si bien accordés à ce mois d'août. Le poète est né en novembre 1961 à Nancy, et vit aujourd'hui en région parisienne.

          Une sensation de profondeur
          et de souveraine ampleur
          m'a brusquement secoué
          comme l'aurait fait une vague
          de la tête aux pieds
          jusqu'à ce que j'échoue
          après un temps interminable
          au comble de l'abandon
          le long d'un banc de sable
          avec dans les poumons
          l'odeur amère des algues.

          ibid p.93

À cette lecture, me reviennent en mémoire les longues journées d'enfance passées à déjouer la solitude à l'ombre d'une grande maison silencieuse : le temps d'un été c'est notre petit monde plus fragile qu'un château de cartes qui se lézarde et menace de s'écrouler. Depuis,

          Le monde est devenu tel
          qu'aujourd'hui
          les anges battent de l'aile
          et s'asphyxient

          ils peinent à garder l'équilibre
          en haut des cimes
          d'où tombent leurs élytres

          le soufre des nues
          a désuni la cohorte.

          ibid p.90

          Tous ces oiseaux sentinelles
          finiront par tomber avec la nuit
          ou voleront bas

          je me sens quant à moi
          pousser des ailes
          et une force qui résiste à l'attraction

          tout subitement devient plus grand

          je prends le ciel à témoin
          en cet instant me voilà roi.

          ibid p.91

          Le vent nous faisait des yeux de fous
          des yeux d'impatience
          si petits et si lumineux
          qu'il fallait les cacher
          derrière nos mains
          pour chasser les ombres.

          ibid p.67

Il n'est plus rien à exiger ni à cacher, il reste juste à accueillir ce qui vient avec sérénité et gratitude, sachant que le temps apaise toute quête et que la poésie demeure l'amie fidèle de chaque instant.


         Quelque chose s'est perdu
         mais quoi

         le sel coule goutte à goutte
         et glisse entre les doigts

         dans la mouvance de l'air
         le vent disperse et brasse
         le flux limpide des particules

         sous l'allant du soleil
         la vie file son cours
         comme à l'ordinaire.

         ibid p.96

bibliographie :

  • À celle qui s'avance, poèmes, Bruno Mabille, Gallimard, 2012

sur internet:



vendredi 3 août 2018

André Laude il pleut des pierres précieuses




         La nuit la ville la solitude
         Il pleut des pierres précieuses
         les vitrines ont des lueurs de guillotine
         Les assassins tranquillement assassinent
         les voleurs cherchent l'argent, ils oublient le feu
         les amants s'enfoncent dans les murs pour échapper aux violences
         Nora Nord n'est pas venue au rendez-vous
         Je vais encore être malade
         Nora Nord vient de moins en moins souvent
         Elle n'écoute plus que la pluie et le vent
         Nora Nord n'aime plus ma bouche ni mes paumes brûlantes
         On la voit errer aux barrières où s'égarent des créatures lourdes, lentes
         La nuit la ville la solitude
         La tête sur l'oreiller nie furieusement les accusations
         la sordide conjuration du bruit et du béton.

         in André Laude, Œuvre poétique, Un temps à s'ouvrir les veines, La Différence, 2008, p.331

L'écriture d'André Laude peut surprendre et même bousculer parfois, le verbe en est direct et le ton souvent provocateur. S'il arrive à l'auteur d'injurier son lecteur, il le prie de lui pardonner sitôt après .
Revenant du Festival de Poésie de Sète, je cite avec humour le pamphlet qui suit, qui fait allusion au cimetière marin de Sète :

          Je hais la saleté
          les chiures de mouche
          les chiures de bouche
          je n'aime que l'été
          l'éclat froid de la lumière
          sur la peau de la vipère
          le blanc des mouettes
          la géométrie des tombes au cimetière de Sète.

          ibid Roi nu roi mort, La Différence, 2008, p.505


André Laude, (1936-1995), né et mort à Paris, a été anarchiste, journaliste, insoumis entré en clandestinité lors de la guerre d'Algérie, mais également poète.
Son engagement poétique, résolument d'ultra gauche, traduit sa volonté de bouleverser l'ordre établi, l'ordre social comme l'ordre culturel ! La véhémence de ses textes, lancés tels des cris de rage, fait que ceux-çi demeurent, au delà de sa mort, de redoutables et bouleversants appels à la révolte dans la fraternité :

          si j'écris c'est pour que ma voix vous parvienne
          voix de chaux et sang voix d'ailes et de fureurs
          goutte de soleil ou d'ombre dans laquelle palpitent nos sentiments

          si j'écris c'est pour que ma voix vous arrache
          au grabat des solitaires, aux cauchemars des murs
          aux durs travaux des mains nageant dans la lumière jaune du désespoir

          si j'écris c'est pour que ma voix où roule souvent des torrents de blessures
          s'enracine dans vos paumes vivantes, couvre les poitrines d'une fraîcheur de jardin
          balaie dans les villes les fantômes sans progéniture

          si j'écris c'est pour que ma voix d'un bond d'amour
          atteigne les visages détruits par la longue peine le sel de la fatigue
          c'est pour mieux frapper l'ennemi qui a plusieurs noms.

          ibid Œuvre poétique, Vers le matin des cerises, p.267

J'ai eu l'occasion de dire le texte qui précède, au cours d'une soirée poétique organisée par Hélices - Poésie au Carré des Coignards, à Nogent sur Marne, en 2010 et j'en garde en bouche toute l'intensité. Selon moi ce texte, avec celui qui suit, fait partie des pierres précieuses de l'auteur.

           Je ne t'attends pas
           je t'atteins d'un seul coup d'aile
           je te baigne d'eau douce
           je dénoue tes frondaisons
           chaque secousse du désir me rapproche
           du centre de la flamme
           on parlera bientôt de noces de feux
           qui se sont croisées dans les campagnes
           abordés avec cette fraîcheur de source aux lèvres
           et puis apprivoisés à petits coups de
           silences
           on parlera bientôt d'un pays habitable
           vérifié par le vol des abeilles
           nous n'aurons pas assez de mains ardentes
           pour cueillir le coton blanc des légendes
           nous n'aurons pas assez de nuits transfigurées
           pour faire cet enfant de jasmin et de jour
           qui posera son front sur la mer
           jusqu'à ce que la blessure se taise
           dans chaque homme saccagé par les songes

           ibid Œuvre poétique, Riverains de la douleur, p.p.450/451

André Laude a fait preuve d'une grande exigence envers lui-même et n'a jamais recherché les honneurs. La citation qui suit en témoigne. Il s'agit de sa réponse à J.C Valin, qui sollicitait son témoignage pour un futur hommage au poète René-Guy Cadou :

         En vérité, Cadou – et quelques autres avec lui – m'a beaucoup appris. C'est fou même ce qu'il
         a pu m'enseigner, lui qui ne chérissait que l'école buissonnière. Plus le temps s'écoule, avec ce
         petit chuchotement de sablier, plus j'en deviens conscient. Il m'a ouvert les yeux, m'a arraché
        cette poussière d'or qui me rendait aveugle. Mais par-dessus tout, il m'a à tout jamais convaincu
        que les devoirs du poète sont autrement plus vastes que ses droits, ou pour le moins, que ceux-ci
        n'existent que dans la mesure où ceux-là nous demeurent gravés dans le métal de l'esprit. Il m'a
        livré corps et âme, pieds et poings liés à cette mystérieuse vocation qui n'admet pas de rivale. Il
        m'a rendu le but, la raison d'être de l'exercice du langage : témoigner de l'homme, toujours de
        l'homme, pour que se lève enfin, de toutes les poitrines mêlées dans le même flux d'amour et de
        compréhension, une aurore formidable.

De la femme au rouet à la vieille dame au sein tari, tout lui est sujet à célébrer les plus humbles choses de la vie :
.

        Le silence voltige autour
        des simples ustensiles.

         Autrefois il y eut des amours
         brûlants, fiévreux.

         Le soir, loin des fureurs de la ville
         les gestes
         s'accordent aux couleurs un peu usées.

         ibid Œuvre poétique, Mémoires fixes 1977-10987, 2008, p.579


Il décède un samedi 24 juin 1995, tandis que Place Saint Sulpice se déroule le Marché de la Poésie.
Grâce à la ténacité de quelques amis fidèles, dont le poète Abdellatif Lâabi  et son épouse, l'édition posthume de son œuvre poétique, parait en 2008.

Retenons en particulier cette invite  à poser notre regard sur la beauté des choses et par la même occasion sur la vie toujours à l'œuvre...

           Où poser les yeux, le regard ?
           sur la beauté des choses

            où poser les mains agricoles ?
            sur la pierre chaude
            où se lovent vipère et couleuvre

            le temps détruit visages et roses

            la vie toujours à l'œuvre
            court de métamorphose en métamorphose

            ibid p.579



Bibliographie:
  • André Laude, Œuvre poétique, Éditions de la Différence 2008

sur internet:

plusieurs articles de Pierre Kobel, son plus fervent lecteur, sont parus sur La Pierre et le Sel :