Port des Barques

Port des Barques

samedi 26 décembre 2020

"Se tenir à l'affût" telle la panthère des neiges, en cette fin d'année, avec Sylvain Tesson

L'affût commande de tenir son âme en haleine. 
L'exercice m'avait révélé un secret : on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. 
Jamais je n'avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. 
Une fois chez moi, je continuerais à regarder le monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d'ombre.
Peu importe qu'il n'y eût pas de panthère à l'ordre du jour.
Se tenir à l'affût est une ligne de conduite. 
Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l'air de rien.
On peut tenir l'affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis.
Dans ce monde, il survient plus de choses qu'on ne croit.
Regarder une bête, c'était coller l'œil à un judas magique.
Derrière la porte, les arrières-mondes.
Nul verbe pour les traduire, nul pinceau pour les peindre. 
Tout juste pouvait-on en capter un scintillement. 
William Blake dans "Proverbes de l'enfer" : "Ne comprends-tu donc pas que le moindre oiseau qui fend l'air est un immense monde de délices fermé à tes cinq sens ?" 

Sylvain Tesson, in Habiter poétiquement le monde, p.p. 441, éditions Poesis, 2020.

L'auteur, né en 1972, à Paris, est un écrivain voyageur, géographe de formation. Il a reçu le Prix Goncourt 2020 pour La panthère des neiges, paru en 2019

Bibliographie : Sylvain Tesson, La panthère des neiges, in Anthologie-Manifeste, Habiter poétiquement le Monde, POESIS, 2020

vendredi 18 décembre 2020

Un jour un texte, pour des temps difficiles



     Point critique 


         Quand la poésie vous tombe en pleine rue, si sûre qu'il suffirait d'écrire à perdre haleine, 
     ne cherchez pas un crayon, un papier, un mur pour s'appuyer, le monde est là, méfiant et prêt 
     à rire. Il veut plutôt que vous marchiez avec lui, il a des choses à dire, il s'agite, il jacasse, 
     arrache une à une les plumes du bel oiseau que vous teniez encore tout à l'heure et qui, vous 
     le sentez bien s'échappe. Vous vous insurgez. Dans une ruelle, sans criez gare, vous filez, 
     courez pour grimper quatre à quatre l'escalier du haut bâtiment au sommet duquel vous avez 
     un coin. Là, enfin vous pouvez quelque chose. Vous le faites tout de suite, le plus parfaitement 
     possible. Au bout d'un moment, parfois dans la soirée si vous manquez d'air, vous arrivez à réunir 
     les fils. C'est une brève histoire, compacte, bien à vous. Trois fois vous la relisez et vous pensez 
     aux amis lointains qui partageront les premiers la bonne nouvelle. 
         Avouez, vous avez eu peur et vous aviez raison, tant il est vrai qu'il est risqué de franchir cinq 
     cents mètres de foule avec un enfant en train de naître surtout quand il est beau.

     Georges-Louis Godeau, Le printemps des poètes, C'était hier et c'est demain, Anthologie, Seghers,
     Poésie d'abord, 2004, p.94 

Ce texte est bel et bien d'actualité. La poésie demeure, par les temps qui courent, le sang, qui irrigue nos veines, l'élan qui brave toutes les contraintes afin d'étancher tant soit peu nos soifs et solitudes.

L'éditeur de Georges-Louis Godeau (1921-1999) précise dans sa notice biographique qu'il est né dans les Deux-Sèvres et que, devenu ingénieur au génie rural, il se consacre également à l'écriture. Dans ses  courts textes en prose la poésie s'immisce constamment, dans la force d'un détail, d'une image, dans des  phrases elliptiques, concrètes, qui laissent toujours échapper l'invisible.

vendredi 11 décembre 2020

Philippe Garnier, quand le monde entier attend sur le palier

Les trains

Allô allô
Messieurs les voyageurs sont priés de fermer les paupières. 
Il y en a qui vont bien loin chercher ce qu'ils croient ne plus pouvoir trouver là.
Pour moi je ne me déplace plus guère depuis que je sais pour l'avoir rencontré que le monde entier attend dans l'escalier.
Car l'aventure voyez-vous que je croyais au bout de la route était cachée tout près sur le palier.
C'est depuis ce temps-là que je suis celui qui voyage exclusivement de l'alcôve et du matelas celui qui tire sur les promesses de l'aube ses yeux et ses draps et qui s'en va.
Mes rêves sont des trains de nuit qui s'enroulent dans ma tête des fracas de lumière qui déboulent qui accrochent dans les airs des rubans des rubans de clochettes.
Je suis cette espèce de mage qui voyage du stylo de la tête et du langage.
Je suis celui qui a besoin de fermer les paupières pour mieux voir au loin le pain l'espoir et la lumière, Celui aussi qui se réveille parfois en sursaut constate que les lames du parquet n'étaient ni des rails ni des oiseaux.
Celui dont l'eau salée flouée crevée des larmes contient alors tous les bateaux. 

 in Le vendeur de murmures, Philippe Garnier, Les mots qui penchent, 1988, p.p.21.22

vendredi 4 décembre 2020

Et si Federico Garcia Lorca revenait nous parler de poésie

De vive voix, à Gerardo Diego Mais que vais-je dire, moi, de la poésie? Que vais-je dire de ces nuages, de ce ciel? Regarder, regarder, les regarder, le regarder, et rien d'autre. Tu comprendras qu'un poète ne peut rien dire de la poésie. Laisse ça aux critiques et aux professeurs.Mais ni toi,ni moi,ni aucun poète ne savons ce qu'est la poésie. Là:regarde.Je porte le feu au creux de mes mains. Je le comprends et le travaille parfaitement, mais je ne peux parler de lui sans littérature. Je comprends toutes les poétiques; je pourrais en parler si je ne changeais pas d'avis toutes les cinq minutes. Je ne sais pas. Peut- être qu'un jour j'adorerai la mauvaise poésie, comme aujourd'hui j'aime (nous aimons) à la folie la mauvaise musique. Je brûlerai le Parthénon la nuit, pour le rebâtir au matin, et ne jamais l'achever. Dans mes conférences, j'ai parlé parfois de la poésie, mais la seule chose dont je ne peux parler, c'est de ma poésie. Ce n'est pas parce que je suis inconscient de ce que je fais. Au contraire, s'il est vrai que Dieu - ou le diable- m'a fait poète, il est aussi vrai que je le suis par la grâce de la technique et de l'effort, et parce que je me rends absolument compte de ce qu'est un poème. in Une colombe si cruelle, Poèmes en prose et autres textes de Federico Lorca, éditions Bruno Doucey, 2020, p.p.117/118 pour en savoir plus à propos de l'auteur: