Port des Barques
vendredi 3 mai 2019
Jules Supervielle, un poème pour un matin gris de printemps
Le matin du monde
à Victor Liona
Alentour naissaient mille bruits
Mais si pleins encor de silence
Que l'oreille croyait ouïr
Le chant de sa propre innocence.
Tout vivait en se regardant,
Miroir était le voisinage
Où chaque chose allait rêvant
À l'éclosion de son âge.
Les palmiers trouvant une forme
Où balancer leur plaisir pur
Appelaient de loin les oiseaux
Pour leur montrer des dentelures.
Un cheval blanc découvrait l'homme
Qui s'avançait à petit bruit
Avec la terre autour de lui
Tournant pour son cœur astrologue.
Le cheval bougeait les naseaux
Puis hennissait comme en plein ciel
Et tout entouré d'irréel
S'abandonnait à son galop.
Dans la rue, des enfants, des femmes,
À de beaux nuages pareils,
S'assemblaient pour chercher leur âme
Et passaient de l'ombre au soleil.
Mille coqs traçaient de leurs chants
Les frontières de la campagne
Mais les vagues de l'océan
Hésitaient entre vingt rivages.
L'heure était si riche en rameurs,
En nageuses phosphorescentes
Que les étoiles oublièrent
Leurs reflets dans les eaux parlantes.
in Matins du monde, Gallimard éditeur, poème retranscrit dans Poésie française,
Anthologie critique, parue chez Bordas, en 1991, p.p.390/391
sur internet:
vendredi 26 avril 2019
Paul Claudel, le converti de Notre Dame de Paris
Paul Claudel est unique en son genre, qu'il épuise, et il forme, avec son œuvre, un site
étrange et fascinant, quelque chose comme une île de Pâques dans l'océan des lettres, ou
une cathédrale engloutie, ou encore, au fond d'une forêt exotique, une pagode secouant
ses lambeaux de ciel accrochés aux cornes de son toit.
Les mots, qui précèdent sont d'André Frossard. Ils introduisent le chapitre consacré à Paul Claudel dans Les plus beaux manuscrits de poètes français, ouvrage paru en 1991, chez Robert Laffont, dans la collection La mémoire de l'encre.
Comparer l'œuvre du poète à l'île de Pâques semble fort audacieux vu l'isolement géographique de cette île.
Paul Claudel est l'un des convertis de la cathédrale de Notre Dame de Paris, cette conversion eut lieu le 25 décembre 1886. Il la décrit ainsi :
"J'étais moi-même debout dans la foule près du second pilier, à l'entrée du chœur, à droite, du coté de la sacristie. Et c'est alors que se produisit l'évènement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus. "
C'est l'occasion d'un second clin d'œil à la noble vieille dame, qui vient de faire la une des médias.
Souhaitons que ce lieu saint emblématique de Paris ne cesse de flotter sur l'eau qui le ceint, et continue de nous interpeller et de nous séduire à la fois, par son élévation et son histoire.
L'esprit et l'eau
(…)
Mon Dieu, ayez pitié de ces eaux désirantes !
Mon Dieu, vous voyez que je ne suis pas seulement esprit,
mais eau ! ayez pitié de ces eaux en moi qui meurent de soif !
Et l'esprit est désirant, mais l'eau est la chose désirée,
O mon Dieu, vous m'avez donné cette minute de lumière à voir,
Comme l'homme jeune pensant dans son jardin au mois d'août
qui voit par intervalles tout le ciel et la terre d'un seul coup,
Le monde d'un seul coup tout rempli par un grand coup de foudre doré !
O fortes étoiles sublimes et quel fruit entr'aperçu dans le noir abîme !
O flexion sacrée du long rameau de la Petite-0urse !
Je ne mourrai pas.
Je ne mourrai pas, mais je suis immortel !
Et tout meurt, mais je croîs comme une lumière plus pure !
Et, comme ils font mort de la mort, de son extermination je fais mon immortalité.
Que je cesse entièrement d'être obscur ! Utilisez-moi !
Exprimez-moi dans votre main paternelle !
Sortez enfin
Tout le soleil qu'il y a en moi et capacité de votre lumière, que je vous voie
Non plus avec les yeux seulement, mais avec tout mon corps et ma substance
et la somme de ma quantité resplendissante et sonore !
L'eau divisible qui fait la mesure de l'homme
Ne perd pas sa nature qui est d'être liquide
Et parfaitement pure par quoi toutes choses se reflètent en elle.
Comme ces eaux qui portèrent Dieu au commencement
Ainsi ces eaux hypostatiques en nous
Ne cessent de le désirer, il n'est désir que de lui seul !
Mais ce qu'il y a en moi de désirable n'est pas mûr.
Que la nuit soit donc en attendant mon partage où lentement se compose de mon âme
La goutte prête à tomber dans sa plus grande douleur.
Laissez-moi vous faire une libation dans les ténèbres,
Comme la source montagnarde qui donne à boire à l'Océan avec sa petite coquille !
(…)
extrait de Cinq grandes odes, Deuxième ode, Gallimard éditeur, paru dans Poésie française,
Bordas, p.328, en 1982.
Ailleurs, lors d'une ivresse poétique où sa muse devient la Grâce, le poète s'écrit : "mon art est de faire une ombre misérable avec des lettres et des mots". Que le ciel veille à maintenir debout et pour longtemps la cathédrale préférée d'un poète !
Bibliographie:
- Les plus beaux manuscrits des poètes français, chez Robert Laffont 1991
- Poésie française, Anthologie critique, Bordas, 1991
- Anthologie de la poésie française du XXème siècle, Poésie/ Gallimard, 2000.
vendredi 19 avril 2019
Marie Noël, en hommage à Notre Dame de Paris, éventrée
Chant de Pâques
Samedi Saint
Alléluia ! Fais, ô soleil, la maison neuve !
Mes sœurs, que chacune se meuve
Avec des mains de ménagère et des doigts gais…
C'est Pâques ! Jetons hors les poussières obscures,
Frottons de sable fin les clefs et les serrures,
Pour que la porte s'ouvre en paix.
Cirons doux, cirons vif les battants des armoires,
La fenêtre en rit dans leurs moires !
Frottons ! qu'elle se mire au luisant du parquet.
Vêtons-lui ses rideaux de fraîche mousseline…
Quel ouvrage ! A-t-on cuit le gâteau d'avelines
Et mis sur la table un bouquet ?
Alléluia ! Nous avons fini d'être mortes,
De jeûner, de fermer nos portes,
Le cœur clos et gardé par les effrois pieux.
Le prêtre a délivré la flamme et les eaux folles,
Notre âme sort et s'amuse dans nos paroles
Et notre jeunesse en nos yeux.
Ouvrez tout grand la porte à la Semaine Sainte.
Mon cœur en moi sautille et tinte
Ainsi qu'une clochette en or vif qui se tut
Et s'en revient de Rome après les temps mystiques
Me donner l'envolée et le temps des cantiques
Pour l'allégresse du salut.
Mais avec ma corbeille il faut que je m'en aille
Chercher les œufs frais dans la paille…
Aux vignes d'alentour ont fleuri les crocus
En rondes d'or et tenant leurs mains verdelettes.
J'ai vu dans les fossés des nids de violettes
Et des coucous sur les talus.
Les poules ont pondu très loin dans la campagne.
Dans le matin qui m'accompagne ?
Venez-vous-en seul avec moi, mon bien-aimé…
Quelle parole avant d'y penser ai-je dite ?
Où donc est ce bien-aimé-là, dis, ma petite ?
Qui d'un tel nom as-tu nommé ?
Est-ce Jésus, ô moi qui ne connais point d'homme ?
Le Dieu martyr que dans son somme
Hier nous avons veillé toute la nuit au chœur,
Pleurant d'amour sur son tombeau, de deuil voilées ?
Est-ce le Printemps doux et ses graines ailées
Qui nous a soufflé dans le cœur ?
Mon bien-aimé, ce n'est qu'un mot, ce n'est personne,
Mais de l'avoir dit je frisonne
Et je suis parfumée et je suis en rumeur
Comme une fiancée au roi qui l'aime offerte,
Je frémis et me sens comme la terre, ouverte
Toute grande aux pieds du semeur.
Quel germe au loin flottant va me voler dans l'âme ?
Quel est le grain qu'elle réclame
Pour être avec les fleurs une fleur de l'été
Et pour porter des fruits quand passera l'automne ?...
Il est doux, invisible et léger, il chantonne
À travers le vent enchanté.
Qu'est-ce que le Printemps, ô Jésus, mon doux Maître ?
L'Ange des révoltes peut-être
Qui change d'un regard et la terre et les eaux
Pour me séduire et m'agite neuve et rebelle,
– Moi qui devrais vous être une calme chapelle –
Ainsi que l'herbe et les rameaux.
Ah ! de lui maintenant pourras-tu me défendre ?
O Christ, il te fallait l'attendre
Sur ta croix de salut tous les jours sans guérir
Et me faire couler sur le cœur, de tes plaies,
Ton sang, pour que cherchant tes épines aux haies,
À tes pieds j'adore mourir.
Mais ce matin que l'Ange a remué la pierre,
O toi debout dans la lumière,
Ressuscité de l'aube aux pieds couleur du temps,
Toi qui dans le jardin as rencontré Marie,
Que feras-tu, jardinier de Pâques fleuries,
Pour me défendre du Printemps ?
1907.
Marie Noël, L'œuvre poétique, éditions Stock, 1975, p.p.22 à 25
sur internet:
vendredi 12 avril 2019
Philippe Jaccottet une très petite porte par laquelle il faut passer
Dans la lumière de la fin de l'hiver, qui est de
la poussière rose – et dans le silence, qui semble
étrange, d'un après-midi, comme s'il allait arriver
on ne sait quoi – : le vol proche des mésanges, leurs
couleurs : jaune pâle, gris, bleu pâle et noir, leurs
couleurs du nord, de messagères affairées du nord.
Oiseaux de Norvège.
in La Semaison, carnets 1954-1979, Gallimard, 1989, p.p.239/240
Je retranscris ce poème tandis qu'un pigeon, posé sur l'appui de la fenêtre, se tord le cou pour mieux voir à l'intérieur avant de se remettre à roucouler.
Ici et maintenant, dehors et en nous, nous invitant à dépasser nos limites, le printemps s'impose un peu plus chaque jour.
Pour ma part, je relis La Semaison de Philippe Jaccottet.
Notre poète, âgé de 47 ans en avril 1972, traverse un profond désert intérieur, mal-être qu'il tente de surmonter pour laisser seulement la place au fruit du cœur qui mûrit.
"Le baume inutile des arbres. ( Il m'arrive de le haïr, et tout le baume poétique, par moments.
Celui-ci, en tout cas, insupportable à moins d'une qualité très haute, extrêmement rare. C'est se condamner soi-même; peut-être aussi faire un pas en avant, ou le permettre, y aider?)"
Philippe Jaccottet se confiait déjà ainsi, en mai 1966 :
J'ai longtemps éloigné les plaies
Avec des passages d'oiseaux
J'étais entouré d'air et de plumes
À présent ma peau est encore intacte
Mais en moi elles sont entrées
Elles saignent parfois, surtout la nuit
Je vois encore les oiseaux
Mais je saigne tandis qu'ils volent
Quand je les entends seulement
Sans les voir, au cœur du jour
Je me sens un peu épargné.
ibid p.104
Le pouvoir salvateur de la poésie est une évidence bien sûr pour moi, qui m'en abreuve quotidiennement et depuis de nombreuses années.
Aujourd'hui, un passage à propos de la Beauté, daté de mars 1962, me tombe sous les yeux et j'ai d'autant plus de plaisir à le partager avec vous qu'il rejoint le thème choisi pour célébrer officiellement notre année poétique 2019.
Beauté: perdue comme une graine, livrée aux vents, aux orages, ne faisant nul bruit, souvent
perdue, toujours détruite; mais elle persiste à fleurir, au hasard, ici, là, nourrie par l'ombre, par
la terre funèbre, accueillie par la profondeur. Légère, frêle, presque invisible, apparemment sans
force, exposée, abandonnée, livrée, obéissante – elle se lie à la chose lourde, immobile; et une
fleur s'ouvre au versant des montagnes. Cela est. Cela persiste contre le bruit, la sottise, tenace
parmi le sang et la malédiction, dans la vie impossible à assumer, à vivre; ainsi, l'esprit circule
en dépit de tout, et nécessairement dérisoire, non payé, non probant.
Ainsi, ainsi faut-il poursuivre, disséminer, risquer des mots, leur donner juste le poids voulu, ne
jamais cesser jusqu'à la fin – contre, toujours contre soi et le monde, avant d'en arriver à
dépasser l'opposition, justement à travers les mots – qui passent la limite, le mur, qui traversent,
franchissent, ouvrent, et finalement parfois triomphent en parfum, en couleur – un instant,
seulement un instant.
À cela du moins je me raccroche, disant ce presque rien, ou disant seulement que je vais le dire,
ce qui est encore un mouvement positif, meilleur que l'immobilité ou le mouvement de recul, de
refus, de reniement. Le feu, le coq, l'aube : saint Pierre.
De cela je me souviens. À la fin de la nuit, quand le feu brûle encore dans la chambre, et dehors
se lève le jour et le coq chante, comme le chant même du feu s'arrachant à la nuit. "Et il pleura
amèrement." Feu et larmes, aube et larmes.
Cent fois je l'aurai dit : ce qui me reste est presque rien; mais c'est comme une très petite
porte par laquelle il faut passer, au-delà de laquelle rien ne prouve que l'espace ne soit pas aussi
grand qu'on l'a rêvé. Il s'agit seulement de passer par la porte, et qu'elle ne se referme pas
définitivement.
ibid p.p.56/57/58
À l'invite du poète, en ce jour bleu, ne manquons pas de célébrer la beauté sous toutes ses formes, en commençant par les plus humbles et les plus inattendues.
Bibliographie:
- La Semaison, Philippe Jaccottet, carnets 1954-1979, Gallimard, 1989
- un article de Jean Gédéon sur la Pierre et le sel :
- un article de Roselyne Fritel sur Le Temps bleu, intitulé Du sentier de montagne à l'intimité de l'âme
vendredi 5 avril 2019
Jean-Baptiste Pedini, l'aube vient et défait les attaches du ciel
Parfois il y a un bruit. L'aube vient et défait
les attaches du ciel. Elle en libère l'ocre, l'irré-
vérence. Les mots comme des entailles sur les
nuages. On les dit à voix basse. On y tient. Le
matin sort les griffes.
in Le ciel déposé là, éditions L'Arrière-Pays , 2016, p.7
Ainsi se présente au lecteur ce petit recueil couleur de "demi-jour", acheté chez Tschann, à Paris. De son auteur je ne sais rien sinon ce que dit le bref résumé, en avant-dernière page, que je transcris, ici :
né en 1984 à Rodez, Jean-Baptiste Pedini vit actuellement dans le Gers. Des publications dans une trentaine de revue ( N47, Arpa, Décharge, Traction-brabant...) et des livrets parus chez – 36ème édition, Encres Vives et La Porte. Cependant l'envie de poursuivre ma lecture s'impose.
Les stores s'agitent. On les remonte quand la
lumière pointe son nez dans nos vies. Quand la
pierre chauffe et que l'on sort, une couverture
sur les épaules. Le balcon se remplit de soleil.
Personne ne bouge de peur que ça déborde.
ibid p.14
Le matin se pose en douceur. Le soleil vient
tout près d'ici. On le sent contre notre joue et la
fenêtre ne bouge pas. Les couleurs se glissent
posément dans les trous des volets. Comme un
petit-arc-en -ciel que l'on vient de prétrancher.
ibid p.18
Une première ondée. On en a plein la tête de
cette salissure-là. Il faut se remonter les
manches et tordre les mots crus et s'armer de
mélancolie pour faire barrage à la tempête.
C'est ça. On débite un stère de ciel, une sciure
jaune se répand. L'éclaircie vient.
ibid p.19
La vie est là simple et tranquille au fil de cette lecture, comme si Verlaine nous faisait de sa tombe un léger geste de la main avant le désastre.
À travers la vitre, on voit ce nid posé en équi-
libre sur les branches. Tout est tellement
précaire ici. Il y a la chute et les trompe-l'œil,
les charges de chevrotine et cette ligne rouge qui
vient. Les étourneaux passent haut dans le ciel.
Tout ira bien.
ibid p.23
L'enfance s'est enlisée tout près. Le chien aboie
dans le jardin et chaque rafale le fait bondir.
C'est comme ça que les cœurs se détraquent.
Dans l'angoisse d'un matin où les gamins
s'ennuient, où l'eau s'épuise dans le sillage,
où chaque sursaut rassure. On en est là.
ibid p.25
Selon les jours et leur couleur, ces poèmes nous parlent bien différemment à l'oreille.
Dès l'aube, on ne croit plus à la parole, ni aux
rumeurs d'eau sucrée, ni aux langues qui les
taisent, ni à la fièvre évidemment. On résiste
avec la chair trempée de sueur. Les mots passent
au travers et même l'horizon reste incompréhensible.
On reviendra demain.
ibid p.15
"On reviendra demain", j'aime la sagesse et l'humilité de ce délai, que s'autorise le poète; ailleurs, il va même jusqu'à tirer un trait, à fermer les stores, à s'effacer sans rien attendre après s'être aventuré sur le brûlot du firmament sans perdre forme humaine.
Ce mince recueil s'avère être un ami précieux, un livre de sagesse et d'audace contrôlée. Ce ciel déposé là tient dans un sac de femme. Il m'accompagne dans mes trajets quotidiens, bref il m'est devenu un compagnon fidèle.
Bibliographie:
- Jean-Baptiste Pedini, Le ciel déposé là, éditions L'Arrière-Pays, 2016
http://dominique-boudou.blogspot.com/2017/12/jean-baptiste-pedini-trouver-refuge.html
vendredi 29 mars 2019
La poésie, ferment vivant, lieu de résistance et de partage selon Françoise Ascal, en décembre 2009
Fin 2009, Françoise Ascal, dont je suis une lectrice fidèle, accepta de m'accorder un entretien et eut le bon vouloir de répondre à mes questions sur sa venue à l'écriture et sur le sens profond de cet engagement.
Le compte-rendu de cet échange parut, en 2010, dans le n° 3 de la revue Esprits poétiques, d'Hélices Poésie, dirigée par Emmanuel Berland.
Les propos du poète restent toujours d'actualité et méritent une plus large audience, je suis heureuse de vous les partager, aujourd'hui, avec son accord.
Françoise Ascal y fait référence à plusieurs de ses livres, dont La table de veille, paru en 2004 chez Apogée, à Si seulement, paru en 2008 avec huit fusains d'Alexandre Hollan, chez Calligrammes et enfin à Rouge Rothko, paru en 2009 chez Apogée.
R.F:
- Parlez-moi du "seul abri qui vaille", comment y êtes-vous venue, par quels chemins ou par quels détours, à cette "Grotte de papier" d'Abdellatif Laâbi ?
F.A:
J'ai toujours eu faim de mots. Dès la petite enfance. Je me souviens de la jouissance à
"nommer", à m'approprier la langue, à la manier dans ma bouche, comme une gourmandise,
mais aussi comme une opération magique.
J'ai des souvenirs très vifs de mes premiers apprentissages, déchiffrement à voix haute,
tentative de maîtrise du tracé à la plume. Lire/écrire dans un même mouvement, une
même attente. Je m'y livrais avec gravité.
Expérience troublante et fondatrice, je découvrais que les mots calmaient mes terreurs
enfantines, qu'ils étaient des balises dans un monde opaque, rempli de menaces, où
tout me paraissait susceptible de disparaître d'une seconde à l'autre.
Je vivais avec une perception aiguë de la mort, même si objectivement mon enfance fut
plutôt privilégiée, avec des parents aimants et attentifs.
Curieusement, j'ai croisé hier une phrase de Pessoa, qui va dans le même sens: "Je crois
qu'exprimer une chose c'est lui garder sa force et lui ôter son épouvante".
J'ai gardé de ce temps-là une sensibilité aux mots à contre-courant de "l'ère du soupçon"
que cultive notre époque. Les linguistes ont beau être passé par là, le signifiant et le signifié
restent pour moi indéfectiblement liés !
C'est de cette énergie originelle que les mots tirent pouvoir, pouvoir d'approcher le réel,
de le révéler, de le travailler, de l'éclairer.
La langue est devenue ma maison principale, du moins le moyen de rendre la vie plus
habitable.
R.F:
-Parlez-moi de votre manière de vivre au quotidien, de ce" moyen de ne pas vous perdre de vue" pour ne pas "glisser dans l'oubli et la folie", alors même qu'à vos 20 ans vous étiez persuadée "qu'écrire était une faiblesse à laquelle il convenait de résister".
F.A :
L'écriture de l'intime, surtout féminine, souffre d'a priori. Travailler à partir d'une matière
autobiographique est souvent pris pour un signe de nombrilisme. Comme si la fiction
garantissait une vue plus large, plus élevée ! Mes textes naissent tous d'une même matrice,
un "journal" que je tiens depuis plus de trente ans et dont je retravaille des fragments.
Je considère ce journal comme mon atelier, le lieu du corps à corps avec les mots, avec la
pensée, avec les questions existentielles.
Loin d'être un miroir complaisant, il est un outil de recherche ardente, le moyen d'ouvrir
les fenêtres intérieures, d'exercer sa lucidité, de faire un peu de lumière.
Dans les périodes de fragilité, lorsque l'on a le sentiment d'être au bord de l'effondrement, il
est aussi ce qui aide modestement à lutter contre le morcellement, le dérisoire ou le désespoir.
Le travail d'écriture présente ce paradoxe qu'il creuse les questions, aiguise les plaies
et les manques – en ce sens il peut mettre en danger – mais tout à la fois il a le pouvoir de
"remmailler" ce qui, sans lui, serait voué à se défaire, à s'atomiser, à rester privé de sens.
Au fil du temps et des pages, il parvient à dessiner un chemin, invisible pour qui s'y est
engagé en aveugle. Peu à peu il trace une ligne de sens et fait apparaître une cohérence qui
semblait initialement faire défaut.
À l'évidence ma relation à l'écriture est de l'ordre d'un "vivre-écrire" indissociable, tourné
vers l'espoir d'un "mieux-vivre", ou d'un "savoir-vivre. Apprentissage infini !
C'est en raison de cet enjeu qui a toujours été le mien – la vie prioritaire, la vie au cœur de
l'expérience – que lorsque j'étais jeune j'ai pu craindre que la littérature ne soit qu'un "sous-
produit" méprisable.
R.F:
Parlez-moi de votre désir de "distiller la vie" à travers l'écriture. Comment, pour vous, "à
travers toute la méfiance qu'il suscitent, les mots consolent de l'illisible" ?
F.A :
L'expérience montre qu'il y a va et vient, tension entre les deux termes de "vivre-écrire",
l'un engendrant l'autre, qui en retour modifie, féconde en profondeur le premier. L'affirmation
de l'artiste Robert Filiou a ici toute sa pertinence: "L'art c'est ce qui rend la vie plus
intéressante que l'art".
"Distiller" est un mot qui vient de mon enfance, du milieu paysan de ma grand-mère,
elle-même "bouilleur de cru". Opération fascinante du passage par l'alambic.
C'est ce que je cherche à atteindre, une écriture transparente qui irait à l'essentiel avec la
la simplicité d'une "eau de vie". Mais cela reste de l'ordre de la quête inatteignable.
Les efforts de déchiffrement aident à vivre mais restent dérisoires par rapport à "l'illisible"
du monde, dès lors qu'on ne s'appuie pas sur une foi religieuse.
R.F:
Il y a pourtant du mystique entre vos lignes mais "pour quelle naissance improbable" ?
F.A:
Je ne sais pas si "mystique" est le mot juste mais j'ai gardé en moi, du temps de
l'enfance et de la magie opératoire des mots, quelque chose de très archaïque, quelque chose
d'une sensibilité qu'on attribuait autrefois, et avec condescendance, aux "primitifs".
Un rapport aux éléments, au cosmos, à l'idée de métamorphose, qui n'est pas au goût du jour.
Le passage que vous citez vient d'un livre de poèmes écrits en résonance avec des visages en
méditation (ou des masques mortuaires, on ne sait ) dessinés au fusain par Alexandre Hollan.
Fusain d'Alexandre Hollan, extrait de la série "Têtes en méditation" et recadré
pour figurer par la suite dans le recueil Si seulement de Françoise Ascal
édité par Calligrammes en 2008
Je n'ai aucun goût pour la transcendance. L'ici / maintenant est mon credo. Ce qui
n'exclut pas la perception d'un flux de vie continu, avec ses incessantes morts et renaissances.
Le mot de spiritualité me met mal à l'aise, comme s'il était trop grand pour ce que je veux
dire, ou un peu à coté, mais l'exercice de la poésie se confond pour moi avec celui d'une
recherche intérieure, d'une quête de vérité.
Dans notre société en mutation, dans laquelle la montée de l'insignifiance semble
irrépressible, cela passe nécessairement par une double résistance.
Résistance aux normes, aux dogmes de tous ordres, à la notion de compétitivité, aux valeurs
marchandes qui prévalent aujourd'hui.
Résistance à l'appauvrissement du langage, à la pollution des mots, à l'usage dévoyé de la
parole.
Les gouvernements fascistes le savent bien qui commencent toujours par emprisonner leurs
poètes.
Il est bien difficile d'être à la hauteur d'un tel programme. Cela paraît relever de l'utopie.
Pourtant la poésie, même reléguée très loin des grands médias comme c'est le cas aujourd'hui,
reste un ferment vivant, un lieu non seulement de résistance mais de partage essentiel.
Le succès récent des lectures de poésie le prouve. Il appartient à chacun, selon ses moyens,
aussi modestes soient-ils, d'en prendre soin.
Françoise Ascal
Saint Barthélemy, le 21 décembre 2009
Si vous souhaitez en savoir davantage sur ce poète, dont la parole ne laisse jamais indifférent, je vous suggère vivement de vous référer aux liens indiqués plus bas.
sur internet:
- Françoise Ascal, Un plaidoyer pour la vie, sur le Temps bleu: http://lintula94.blogspot.com/2017/04/
- Françoise Ascal , l'Arpentée https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2011/08/fran%C3%A7oise-ascal-larpent%C3%A9e.html
vendredi 22 mars 2019
August Macke et Franz Marc réunis au Musée de l'Orangerie

Autoportrait au chapeau du peintre allemand August Macke (1887-1914)
Bonn, Städtisches Kuntmuseum, prêt permanent d'un particulier
La belle exposition qui se tient actuellement au Musée de l'Orangerie à Paris, autour de l'œuvre d'August Macke et de Franz Marc, nous vaut des paroles fortes des artistes présentés. Ici, celles d'August Macke :
Seul est capable de peindre celui qui est en mesure de saisir dans toute sa magie
quelque sujet que ce soit de façon unitaire et sonore, qu'il s'agisse d'une fleur ou d'un cheveu
humain. tous les tableaux ainsi conçus reflètent une âme harmonieuse et simple. Pour peindre
la mer, elle n'a nul besoin de faire appel à des symboles.
in August Macke, Paroles d'artiste, Fage éditions, p.62
Les sens nous servent de pont qui conduit de l'insondable à l'inexprimable, l'observation
des plantes et des animaux c'est : sentir leur secret. Entendre le tonnerre c'est sentir son secret.
Comprendre le langage des formes signifie se rapprocher du mystère, vivre.
La création de formes signifie: vivre.
ibid p.38
Ce peintre, né le 3 janvier 1887 à Meschede en Allemagne, décèdera sur le front allemand, le 26 septembre 1914, à Perthes-lès-Hulus, en Champagne, laissant derrière lui des tableaux d'une force et d'une intensité inoubliables, dont les formes parlent une langue sublime.
Son contemporain et ami, le peintre, Franz Marc, né en 1880 à Munich et mort à Baquis près de Verdun en mars 1916 à l'âge de 36 ans, écrivait au peintre Paul Klee :
L'espace entre la naissance et la mort est une exception, dans laquelle il y a beaucoup à
craindre et souffrir. Le seul vrai et constant effort philosophique est la prise de conscience
que cette condition exceptionnelle va passer et que notre conscience personnelle toujours
inquiète, toujours en quête du monde inaccessible, sera à nouveau retombée dans sa
merveilleuse paix d'avant la naissance.
in Franz Marc, éditions Fage, 2019, p.62
En des temps exceptionnels, ces deux peintres en se liant d'amitié avec Kandinsky, en 1911, ont lancé le mouvement expressionniste allemand du Cavalier bleu, inspiré du fauvisme et du cubisme.
Franz Marc. La vache jaune. 1911. Musée Guggenheim, New-York
La vache jaune de Franz Marc, ruant allègrement de l'arrière–train, comme son Chien endormi dans la neige sont uniques.
Franz Marc Chien couché dans la neige, 1910-1911
Devant le Portrait aux pommes, d'August Macke vous resterez longtemps rêveur, à écouter le doux froissement des étoffes en écho à tant de pensées intérieures.
August Macke Portrait aux pommes (femme de l'artiste) 1909
Bibliographie:
- August Macke, éditions Fage, 2019
- Franz Marc, éditions Fage, 2019
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