Port des Barques

Port des Barques

vendredi 12 février 2016

Anise Koltz l'alphabet du silence

         Dans chaque pierre
         une maison
         rêve d'exister

         in Un monde de pierres, Arfuyen 2015, p.9

Anise Koltz, à quatre-vingt-huit ans, reste la grande voix de la poésie luxembourgeoise, avec qui j'ai eu le plaisir d'échanger suite à deux articles rédigés pour La Pierre et le sel, en 2011 et 2012.
Son récent recueil, Un monde de pierre, nous régale d'une écriture, qui a conservé tout son mordant, son humour et sa profondeur.

         Comme le visible
         reste invisible

         J'ai inventé
         la seconde
         la troisième vue

         ibid p.96

Forte de ces atouts, elle arpente ce monde de pierres, où il n'est pas bon de perdre ses repères.

         Dans chaque vie
         il y a une autre vie

         Je suis née
         et pas née

         Ma mort
         n'a ni fin
         ni commencement

        ibid p.10

        Ma naissance n'existe pas
        c'est un nombre
        qui ouvre le ventre de ma mère
        comme un coffre-fort

        Ma mort n'existe pas
        c'est un mirage
        j'ai existé avant moi
        le temps m'a plagiée

        Avec le ciel et l'enfer
        sous mes ongles
        je marche
        vers mon inconciliable éternité

        ibid p.p.10/11

Rebelle dans l'âme et ne mâchant pas ses mots, elle demeure sans pitié pour sa mère, la mort et elle-même. Par contre, elle s'acharne à déchiffrer les signes de cette longévité en écriture et tous les autres signes de vie, qu'elle choisit de désigner.

         Le Nil
         connaît son parcours

         Nous aussi suivons la voie
         inscrite en nous

         La source de nos paroles
         est dans le murmure de l'eau

         Comme le fleuve
         nous passons
         tout en demeurant

         ibid p.76


         Les anciens Égyptiens
         couvraient les murs
         de leurs chambres funéraires
         de signes écrits

         J'inscris mes expériences
         sur les panneaux de silence
         de ma chambre

         Des ébauches d'images
         sont gravées sur mes rétines
         comme un héritage ultime

         Contenant testaments
         et prophéties

         ibid p.77

Le réel ne lui échappe pas mais elle s'autorise le rêve.

         Tant de choses passent
         que je ne sais assumer

         Combien de fois
         devrai-je renaître encore?

         Personne ne connaît
         mon cosmos intérieur

         Les paradoxes
         les rébellions de mes profondeurs

         Mon présent
         est déjà passé

         Mes rêves
         suspendent des filets nébuleux
         dans l'espace

         ibid p.81

Chaque poème, écrit sur le ton du monologue intérieur, invite le lecteur à faire sa propre introspection.
 Mon passé est la réponse / à la question du futur affirme-t-elle, telle la résistante qu'elle a été dans sa jeunesse.

         La mort naît
         avec chaque vie

         La terre promise
         est restée sans promesse

         Je m'associe aux pierres
         délirant au soleil

         Comme elles
         je suis une constellation
         perdue
         dans l'univers

         ibid p.80

Bien que sans illusions, elle s'avère "une illusionniste" géniale :

          Chaque matin
          après lui avoir brossé les ailes

          Je range mon ange gardien
          dans le placard

          ibid p.106

Si chacun en faisait autant, la vie serait plus légère! Le mieux serait de lire Anise Koltz, comme on avale un gin tonic, avant de regarder le monde en face.

          La nuit roule
          sur les toits

          Les signes s'effacent
          la cicatrice de naissance s'ouvre

          Chaque rupture
          est un nouveau recommencement
          une nouvelle alliance

          Pour exister
          nous avons besoin
          d'ailes solides de rapace

          ibid p.111

Aux rapaces, il faut des ailes mais aussi du souffle, ce vent du nord, soulève et dynamise celui ou celle qui n'a jamais rêvé assez loin!
Le miracle poétique s'accomplit magnifiquement sous nos yeux.

           Je t'ai retrouvée
           pierre différente des autres

           Je t'ai rechargée de mon sang
           prête à mourir
           pour te garder en vie

           ibid p.152

           Approche-moi
           enfant inapprochable

           Je t'avais désapprise
           mais tu as éclaté à nouveau
           en mon corps clairvoyant

           Réglant mes saisons
           changeant mon sang

           De toi
           jamais je ne guérirai

           ibid p.153


Bibliographie:
  • Un monde de pierres, Arfuyen 2015
sur internet:

deux précédents articles de Roselyne Fritel sur la Pierre et le sel:

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2011/11/anise-koltz-dans-linsurrection-du-verbe.html


http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/06/anise-koltz-soleils-chauves.html


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