Port des Barques

Port des Barques

vendredi 9 octobre 2015

Liat Kaplan: "La rive de la blessure"


        À ce sujet-là: moi

        Près d'un peuplier desséché, superbe
        Un héron frotte une fine patte contre l'autre
        Dans l'écume de l'eau des poissons vivants dévorent un poisson mort
        La tunique des monts s'obscurcit

        Et un oiseau se tient
        Un moment au bord du lac, regarde,
        Remue un peu le bec
        En silence.

        Moi aussi.

Ce poème de Liat Kaplan fait partie d'un ensemble de textes, choisis par elle pour le dernier Festival poésie Voies vives de Méditerranée en Méditerranée, à Sète, en juillet 2015, textes magnifiquement traduits par Colette Salem et réunis sous le titre de Présent intérieur, qu'elle a bien voulu me confier.

À la soirée d'ouverture du Festival, je suis séduite par le poème qu'elle lit en public. Je choisis d'aller l'entendre,  dans le cadre d'une rencontre radiophonique enregistrée en direct pour Radio Aviva, dans l'impasse Brouillonnet, à Sète. Liat Kaplan est interrogée par Monica Zerbib, en même temps que le poète français, Roger Dextre.
À la question de son interlocutrice: Qu'est-ce qui vous a amenée à la poésie? Elle répond:

        Je ne peux m'en souvenir, j'ai grandi avec la poésie avant de savoir lire, et j'ai parlé poésie avant de savoir écrire. J'ai publié beaucoup plus tard, à l'âge de 40 ans. Pour la continuité, j'enseigne la poésie et la pratique. Elle est pour moi un présent, un travail et jamais une idée. La poésie est musique. J'écris beaucoup de poésie, j'ai du mal à la publier et à la dire. Je n'ai pas de processus d'inspiration, parfois le poème est très court et devient un livre par la suite... J'ai toujours un carnet dans ma poche quand je me promène.


Je suis frappée par la manière dont elle dit son premier texte en hébreu, d'une voix sonore et rythmée,  articulant lentement et avec une grande douceur alors que le poème se révèlera "percutant" dans sa version française, d'autant plus qu'elle s'adresse à elle-même!

         En réponse à la question de savoir ce que tu peux bien foutre encore ici

         Qu'est-ce que tu fous là? Y a rien à voir. Dégage, dégage, va-t-en, va-t-en d'ici déjà,
         C'est terminé. Qu'est-ce que tu fous là? Rien d'autre que l'obscurité qui gagne. Ils ne parlent pas ta langue.
         Un autre langage, menteur, qui dit: Ciel. Ici. Elle. Qu'est-ce que tu vois?
         La beauté ruisselante des rues de ta ville est contaminée. Pars éloigne-toi de ton pays,
         de ton lieu natal. Va dans tout autre pays, vers une langue étrangère. Il est presque
         trop tard déjà. Pars, va-t-en d'ici. Ici les vases sont brisés. Tu ne vois donc pas? La nuit tombe.Demain il ne fera pas jour. Tu vois ce que je vois? Ça fait mal? Ça fait mal.
         Le couchant somptueux est d'un orange affreux. Il est terrible ce lieu, notre maison.
         Voilà que la demeure du Seigneur est la demeure des morts. D'un rouge insoutenable.
         Affamé affamé. Qu'est-ce que tu fous encore ici? L'amour brouille
         la vue. Écris mot à mot sur tes outils: ici tout
         n'est rien. Tu vois. Qu'est-ce que tu en dis? Pars, éloigne-toi d'ici. Va-t-en.
         Tu vois ce que je vois? L'amour est aveugle. Va-t-en d'ici,
         la mer elle-même reflue. Qu'est-ce que tu fous ici à te complaire aux bords de la plaie?

Tout un passé culturel et religieux transparaît au travers de ce texte et ailleurs nombre de phrases font  référence à la Genèse ou aux Psaumes.
 "Quitte Israël!" semble  retentir aux oreilles du poète comme un ordre et paraît le seul échappatoire. Mais je ne le peux pas, ajoute-elle tristement.
Or à l'heure où je rédige cet article, la tension entre Palestiniens et Israéliens atteint de nouveau son paroxysme.

À la question posée: "est-ce un devoir de s'engager en politique?" Liat Kaplan répond sans hésiter:
           
" Il n'y a pas d'autre façon d'être. Nous sommes frères et cousins. On ne peut rien faire mais on le fait. On ne peut rester silencieux."
Le poème précédent figure, sous une traduction plus édulcorée, dans l'anthologie, D'un burin de fer, Vingt ans de poésie israélienne engagée 1984-2004, établie par Tal Nitzán et éditée par Al Manar en 2013, avec une préface de Sylvie Germain.
Le suivant, qu'elle dira aussi à Sète, y figure également, à la page 210; il y est fait plusieurs allusions à l'Exode.
 
         C'est le moment
 
         Et si le désastre s'en suit
         et que nous donnons main libre à vie pour vie
         œil pour œil
         dent pour dent
         main pour main
         pied pour pied
         brûlure pour brûlure
         blessure pour blessure
         meurtrissure pour meurtrissure
         œil pour dent pour main pour pied pour brûlure pour blessure pour meurtrissure pour vie
         pour vie
         et tout le peuple entend le tonnerre
         nous élèverons un autel de terre
         et le désastre viendra
         nous nous tiendrons éloignés
         et les nuées des ténèbres régneront
         et nous nous tiendrons loin l'un de l'autre la nuit durant.
 
Toutefois, la poésie de Liat Kaplan ne se résume pas uniquement à une poésie engagée, elle est une poésie sensible et originale, de tous les instants. Elle touche à tous les sujets, prend toutes les formes. L'ensemble des 29 textes présentés au Festival de Poésie, Voix Vives, à Sète en 2015 en témoigne.  
La biographie de leur auteur, qui figure au programme, est celle-ci, je la transcris brièvement:

Liat Kaplan, née en Israël en 1956, est éditrice (recueils et anthologies de poésie), poète et professeur d'écriture créative. Elle a publié à ce jour six ouvrages de poésie  traduits en plusieurs langues, dont By the river of Kvar ( Carmel 2006) et Between waters, en 2010, ainsi que des ouvrages en collaboration avec d'autres artistes peintres, photographes et compositeurs.
Liat Kaplan vit à Tel-Aviv et enseigne à l'Université Hébraïque de Jérusalem.

Jugez-en vous même.
 
           La plus belle chose au monde
 
           Tes poils de barbe te perçant la peau des joues,
            un triangle de drap haletant sur l'os de ta mâchoire,
            tes cils tremblants à l'instant
            où la lumière perce la cime du pin sylvestre,
            perce l'air, la vitre,
            les rêves brouillés dans mes cheveux.
            La lumière toute-puissante s'étale, insolente, dans ton souffle lourd.
            Tu dors comme toi seul
            le peux: aspirant l'air, renouvelant tes cellules,
            plongé dans le puits de l'oubli, recroquevillé et te ressouvenant.
           
            La plus belle chose au monde,
            c'est le fier profil de ton sommeil.
 
             Deux femmes en cuisine
 
             C'est pile comme ça, dans la cuisine, que je veux ma belle venir vers toi, par derrière,
             en un toucher dénudé, fragile, sur le parquet nu. Tu es gracile et
             nu-pieds, le blanc de ta chemise de nuit taché du sang du mort-mignon.
             C'est pile comme ça, dans le fouillis de la cuisine: raisins figues grenades éclatées
             de chaque coté compotiers fatigués, amas de myrtilles,
             taches de confiture, vins retenus dans la panse des gargoulettes,
             femmes ventrues déposant doucement
             leur chair colorée sur des fauteuils et des coussins.
             Nos fœtus morts chantent,
             en vain la ville se dresse par toutes les fenêtres. On l'a déjà écrit.
             Tu verses du camphre, de l'huile de noix de coco et de l'essence d'amandes amères.
             Une volute de lettres monte et ne s'apaise pas. Nous formons une rigole lisse et lointaine.
             Pile comme ça, dans la cuisine, je te pénètre, je suis en toi.
 
             Texte, textile
 
             Je ne fais rien.
             Je tisse le temps comme un tisserand japonais,
             j'écris le lieu. Les fils de la chaîne horizontale
             disparaissent peu à peu dans la trame du soir.
             Des rêts de mots translucides piègent l'espace
             comme un papier de riz retenant le bond d'une panthère.
             Je ne fais rien,
             les phrases se filent une à une d'une main patiente,
             la mèche est roulée en boule, trempée dans l'indigo,
             des veinules bleues s'étirent en texte asymétrique,
             tâche et transparence émanent l'une de l'autre.
             Quand on exposera mes tissus,
             les textures dorées séduiront les passants,
             tous les yeux, toutes les mains pénétreront les tissus
             dès que le gardien aura le dos tourné.
 
De la même veine sont ces deux haïkus, instants poétiques éphémères mais intenses:
 
             Écurie vidée
             Un moineau entre deux cuves
             Boit à l'abreuvoir
                        **
            Mouettes sur l'eau
            Doucement le soir renonce
            À ses couleurs
                       
La présence d'une voix, jusqu'alors inconnue et qui éveille en vous tant d'échos, fait partie de la magie des rencontres du Festival de Poésie de Sète. L'émotion est multiple et différente selon qu'elle atteigne ou non, en chacun,  "la rive de la blessure."

         Seul celui qui touche

        Seul celui qui ne touche pas, tu le sauras,
        ne te quitte pas. Celui qui aime brûle seul
        dans le noir, recroquevillé dans l'énorme poing
        de l'ourse solitude démesurée.

        Dans un recoin de Tel-Aviv mes yeux
        se referment sur eux-mêmes, bourgeonnant
        comme la floraison de plastique rouge
        de deux arbres improbables
        sur la place de Milan. Je ne sais rien d'autre
        que le soleil d'hiver. Je pense encore
        à toi: exil et nostalgie. Les sécrétions corporelles
        se mêlent en un corps familier qui se livre à l'autre.

        Qu'est-ce que le voisinage sinon la vie dans un foyer étranger,
        écoulement vers un corps différent. Le giron est vide derechef.
        Seul le palais rond étreint la langue. Le désir
        comme un coït, roule de solitaire
        à solitaire. Nous nous détachons l'un de l'autre à notre corps défendant
        comme le soleil, qui délaisse les monts d'Edom
        chaque matin pour briller toute la route, jusqu'à la mer.

        Touchants et délaissés nous ramons seuls dans l'obscurité
        vers le Je qui n'est pas moi, vers l'unique Tu.

Si l'écoute de l'autre, en ce qu'il a de plus précieux à partager, pouvait comme à Sète gagner toutes les rives de la Méditerranée, nous pourrions peut-être, comme le souhaitait Germaine Tillion à propos de l'Algérie, "faire décélérer la violence, faire baisser la terreur, entre le pouvoir d'un coté et le non-pouvoir de l'autre".

Au poète, la voix et à nous le soin de l'entendre...

         Les lèvres crispées de l'horizon

"Cria-t-elle jusqu'à n'être plus qu'une voix, la cigale?" Ses larves sont enfouies dans la terre
  dix-sept ans durant, elles vivent une heure puis sont dévorées. Nous tairons-nous jusqu'à en être muets? 
 
Entre-temps nous nous terrons dans nos maisons. Les rues sont vides. seule la plage bruisse de monde.
Les oiseaux, tous des corbeaux, atterrissent sur leurs ombres. La mer, large, verte, vaine, vaine, scintille.
Dans les lèvres crispées de l'horizon se cache l'orange de l'ultime lueur du jour. Ici le temps se fêle.
Soudain c'est la pluie. Le jaune perce la terre de Palestine: oseille sauvage, chrysanthème, aneth, tournesol, sénevé, souci et soleil. Demain la floraison tournera
aux chaumes de l'été et nous passerons, anecdotiques, aux pages d'oubli de l'Histoire.
 Nouvelles du raid sur Balata et des gens battus à la gare routière. L'herbe aux ânes pousse
 à présent au Mémorial. Depuis les cercles infinis de la création, la vie comme pause
 et néant – je ne vois que deuil et désolation. Pour autant, c'est le printemps. Nous l'ignorons.
 Terre aimée, minuscule, dévorante. Ténèbres frais du jour, jour après jour, inéluctables comme le couchant.
 On ne peut se tremper deux fois dans le même sang. Le corps incline déjà vers le soir, à présent lui seul
  existe. Comme la mer, comme la mer sans sauvegarde, à nos risques et périls
 "Cria-t-elle jusqu'à n'être plus qu'une voix?"
 
 
Bibliographie
 
  • D'un burin de fer, Vingt ans de poésie israélienne engagée 1984-2004, aux éditions Al Manar 2013
  • Présent intérieur, un ensemble de poèmes inédits de Liat Kaplan, traduits par Colette Salem



        


       




       

       

       

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