Le 30 juillet dernier, Gjoko Zdraveski, jeune poète né en 1985 à Skopje, en Macédoine, dit ses poèmes sous le kiosque de la Place Aristide Briand, à Sète. Il est jeune, plein d'humour, affiche des talents de performeur et de comédien mis au service de textes originaux, traduits pour la première fois en français à l'occasion du festival. Souriant, chevelu et bouclé, il tient sa feuille au creux de son coude gauche et lève en même temps en cadence son pied gauche, tandis qu'il répète en macédonien: "c'est de là que je te connais"!
Je suis aussitôt conquise par le rythme et la nouveauté du ton. Je note des bribes de textes, saisies au vol et assiste le lendemain à une seconde lecture, organisée par Bruno Doucey lors de son "apéritif musical" quotidien. En voici quelques extraits :
" Nos pieds relevés s'embrassent dans l'abysse du lit"..."Un petit bateau de papier au milieu du déluge"..."Il faut que tu prennes le temps dans tes bras et fasses une roue de lui"..."La montagne et l'homme c'est la même chose, une terre qui aimerait devenir un ciel".... "L'amour dit qu'il faut qu'il pleure, la peur est comme un cheveu qui se serait coincé dans ma gorge, je voudrais te parler d'amour sans peur de te faire peur"..."Nous pensions que nous avions gagné les mots..."
L'Anthologie , éditée par Bruno Doucey, à l'occasion du Festival Voix Vives de méditerranée en méditerranée de 2015 nous offre en version bilingue un de ses poèmes.
Qui suis-je et qui je veux être
À l'intérieur :
Je crie vers toi!
des enfants lancent
des pétards de leurs balcons.
En moi éclatent les artifices d'une fête.
Des carrousels tournoient
des ballerines font des pirouettes.
Des troupeaux de perroquets
volent à travers moi.
Des univers entiers carambolent en moi
et leurs explosions créent de nouvelles couleurs
différentes que mes yeux ne connaissent pas.
En moi une grande foule de crieurs dans le désert
crie ton nom.
Les enfants qui s'agitent à leur place
lèvent leurs petits doigts
en criant: moi!
moi! moi! En moi
parviennent des eaux qui recueillent
des villes entières.
Des gens pleurent, prient, tirent
leurs cheveux, tombent à genoux, les mains
ouvertes, les regards pointés
vers le ciel. Ils prient pour être sauvés. En moi des lions
rugissent et une lave jaillit
de la racine de mon torse.
Cela m'inonde.
À l'extérieur :
Je respire calmement et profondément.
Je fais de lents mouvements circulaires
avec ma main gauche sur ma main droite
en imitant le temps. Je joue
avec le chapelet, je chatouille ma barbe
et je lisse mes moustaches. Je parle sagement
et lentement. Ma voix est séduisante. Vibrante.
Presque calme. Je parle d'éternité
et de l'absolu. Je parle d'amour
comme un passage. Je parle de l'immatériel
et des vies antérieures. Je parle de maisons,
de constellations, de planètes. Je cueille des étoiles,
je réalise des souhaits. Et j'écoute
soigneusement. Je suis présent dans le silence.
J'oublie le loup en moi et je crois
naïvement que je ne suis pas juste une apparence
dans tes yeux.
Traduit du macédonien par Nathalie Rogozhareva.
in Voix Vives. anthologie Sète 2015 éditions Bruno Doucey, p.140 à 142
À lire ce texte, on ne peut s'empêcher de penser à la Macédoine, actuellement soumise de plein fouet à une arrivée massive de réfugiés, ces crieurs du désert, qui crient pour être sauvés, fuyant par mer les pays en guerre du pourtour méditerranéen, les regards pointés, en quête d'une terre de salut et d'accueil, tandis que le reste de l'Europe et en premier lieu la Communauté européenne se voilent la face, tergiversent, s'enfoncent dans le mutisme ou dressent des murs de barbelés.
Terrible anathème que cette phrase : je suis présent dans le silence! Oui, qui sommes-nous et qui voulons-nous être face à ces humains en détresse?
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