Port des Barques

Port des Barques

dimanche 5 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (7)

L'univers ne disparaissait pas encore. Il ne faisait que se transformer. Les rues n'avaient même pas commencé. Elles n'étaient que légèrement humides, comme s'il venait de pleuvoir. À cause de la canicule, l'asphalte s'était ramolli. Comme tous les ans. Personne ne semblait s'alarmer de quoi que ce soit. J'attendais la suite avec une sorte d'excitation douloureuse. En moins d'une demi-heure les trottoirs avaient tellement fondu que les chaussures s'y incrustaient, refusant parfois de s'en extraire. Il était impossible de ne pas remarquer l'effort nécessaire pour avancer. Et pourtant les gens marchaient en s'arc-boutant avec le même naturel qu'ils avaient mis à se promener. Rien ne leur paraissait plus normal. Les murs des maisons commençaient  à s'infléchir légèrement, ils ondulaient imperceptiblement, les auvents s'inclinaient dangereusement. Les colonnes devenaient spirales et s'affaissaient vers le sol comme des câbles emmêlés. En une heure le paysage s'était  métamorphosé et aucun regard ne pouvait prétendre ne pas le voir. Évidemment, tous voyaient. Peut-être même comprenaient-ils. Manquaient-ils à ce point d'énergie pour être encore effrayés, ou bien ce qui se passait entrait-il dans leurs calculs, dont ils connaissaient le résultat d'avance? En tout cas, ils semblaient atteints d'une frénésie pour le moins étrange et déplacée. Ils pataugeaient presque gaiement, en essayant d'avancer et sans y parvenir, sans que cela ne les inquiète. De temps en temps ils tombaient et se relevaient, collants, sales, méconnaissables, mais avec une sorte de fierté bizarre d'avoir participé à cet étrange évènement. Ils en savaient évidemment bien plus que moi là-dessus. Une corniche trop inclinée au-dessus du trottoir finit par se détacher comme une grosse goutte, comme une immense larme visqueuse, opaque (je voyais pleurer la matière!) et surprit sous le coup pesant de sa chute deux personnes dont on put voir les corps immobiles et rigides quelques instants avant que la substance pâteuse et épaisse de l'asphalte ne les recouvre complètement. Leur disparition se perdit dans le vacarme irresponsable, le grand chœur de cris émus qui guettaient, le cœur au bord des lèvres, l'instant palpitant auquel un bâtiment imposant à plusieurs étages, qui semblait être l'immeuble des Téléphones, allait s'effondrer. Ils s'étaient rassemblés par centaines, par milliers tout autour, ne se ménageant que l'espace nécessaire à la vue, sans réfléchir qu'ils pourraient être écrasés sous la pression de son déferlement, et ils attendaient, les pupilles fascinées, le déroulement du spectacle. Le colosse de pierre et de marbre avait perdu ses angles et ses arêtes, il s'était adouci, il s'était arrondi en un écoulement presque invisible. Les fenêtres avaient commencé à perdre leur symétrie et s'inclinaient, attirées vers le bas par le courant secret, les unes d'un coté, les autres de l'autre, quittant les rangs, s'entassant, s'entrechoquant. Par l'une d'elles on voyait un étage entier onduler comme un harmonica, il était resté là, dans un flanc à l'intérieur du bâtiment qui conservait encore sa ligne verticale, bien que perdant toujours plus de hauteur, raccourci seconde après seconde. Aucun effondrement spectaculaire, brusque, ne se produisit. Tout se passa progressivement, lentement, on aurait pu dire que le palais s'abaissait en toute connaissance de cause, de plus en plus large, de plus en plus rond, il s'aplatissait avec la meilleure volonté du monde, il n'en resta plus qu'un monticule, un tumulus tout mou, une bosse, qui continua à se résorber doucement jusqu'au moment où, par une dernière aspiration, comme un soupir, elle fut définitivement engloutie dans le magma général. Un vacarme affolant accompagna ce spectacle inimaginable, un vacarme de hurlements, de sanglots, de notes aiguës, de syllabes disparates plutôt que de mots. Les sons paraissaient collés les uns aux autres, on avait de plus en plus de mal à les distinguer les uns des autres, des sons gutturaux, modulés avec difficulté, par des gosiers serrés. Je sentais qu'il se passait quelque chose de plus étrange et de plus effrayant que l'effondrement des murs et la fonte de la rue. Ces sons, que je ne réussissais plus à distinguer entre eux, n'étaient pas déformés par le vacarme, ne devenaient pas incompréhensibles à cause de leur superposition, non, ils naissaient comme ça, c'était absurde, incompréhensible. C'étaient les signes d'un bonheur désarticulé, c'étaient les signes d'une décomposition. Je tendais désespérément toute mon attention afin de comprendre malgré tout, afin de discerner quelque chose, mais quand je réussissais à isoler deux syllabes, la troisième s'évanouissait et détruisait la malheureuse signification que j'avais supposée avec une bonne volonté désespérée. J'écoutais et je concentrais toute ma lucidité, toute ma volonté, pour me convaincre que c'était impossible. Il faisait chaud, bien sûr, il faisait horriblement chaud, mais tout de même, il n'était pas possible que la parole, que le cerveau de ces gens se dissolvent comme les pierres, il n'était pas possible que les phrases perdent leur articulation, que les pensées deviennent extensibles et pendouillent mollement, il n'était pas possible que je ne trouve plus personne à qui hurler un avertissement, que jusqu'alors je ne pensais pas devoir donner moi-même.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été – La ville qui fond, nouvelles d'Ana Blandiana, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, parues aux éditions Le Visage Vert 2013, pages 107, 108, 109, 110.

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