Port des Barques

Port des Barques

vendredi 14 juin 2019

Pierre Dhainaut, regards, préludes et présages



            Si le poème a une source, où est-elle ? Il puise en
         nous une force qui le met en branle et l'entraîne vers
         un horizon dont il ignore tout, mais aussitôt nous
         avons la sensation qu'à l'horizon s'émeut une autre
         force qui l'attire, l'oriente. Ces deux forces, ces deux
         souffles lui prescrivent la tâche de les faire se
         rejoindre. S'il ne faiblit pas, la rencontre a lieu : le
         poème qui ne savait pas qu'il était un poème s'incarne
         en incarnant la poésie. Il se garde d'en prononcer le
         nom. À son tour, il deviendra une source.

         in Et même le versant nord, Pierre Dhainaut, Éditions Arfuyen, 2018, p.63

Quoi de plus pur que l'élan d'une source ! Pierre Dhainaut, dans ce tout dernier recueil, s'interroge sur les sources d'inspiration du poète :

         De la vasque où flottaient quelques morceaux d'écorce
         ornés de voiles de papier ou d'oriflammes,
         l'eau s'écoulait, et les jeunes marins,
         tout un jour de vacances, s'ébrouaient, intrépides.
         Nous retrouvions la nuit, nous l'affrontions,
         la veilleuse allumée, une phalène se cognait
         aux parois de verre, disant, redisant: aucune issue,
         aucune issue, mais en profondeur le silence,
         c'était le bruissement du lierre, le tumulte
         du torrent, c'était dans la pièce voisine
         la respiration de nos fils. Discrète, incessante,
         parturiente, l'eau jaillit des fontaines.

         in Et même le versant nord, Éditions Arfuyen, 2018, p.7

Telle une parturiente, la poésie nous met au monde, elle affine nos sensations, élargit notre horizon et nous ouvre à l'inattendu d'une nouvelle lecture.
Le versant nord d'une vie n'est pas le plus attirant. Il faut du courage pour l'affronter de face.
Ici, Pierre Dhainaut fait montre d'une belle détermination. Comment ne pas l'accompagner, ne serait-ce qu'un moment, sur ce versant abrupt ? À l'image de Giacometti, il se remet à l'ouvrage :

          Inutile, exténuée, la main de Giacometti,
          lui qui, depuis l'enfance, dessinait ou sculptait
          s'en est-il cru le maître ? Ici, les draps,
          les murs, là-bas, la blancheur l'obsède, la blancheur
          du plâtre ou du papier. Et lui qui parlait tant
          devant ses amis pour se plaindre
          que le travail n'avançait pas, jamais
          il ne finirait, confiait-il, a-t-il fini
          puisqu'il s'est tu ? Sans un geste, sans un mot,
          il s'obstinera cependant. Que sait -il de l'espace
          entre les objets de la chambre, une chaise,
          un flacon ? Le vide même lui rappelle
          ce qu'il a désiré faire apparaître, toute sa vie.
          Aussi véhément, le tourment de l'œuvre :
          des yeux, au fond de l'air, il fera frémir un visage
          jusqu'au dernier regard.

          ibid Et même le versant nord, À tout âge la parole, p.30

Chez tout créateur, nombre de désirs restent inassouvis car la nuit ne révèle un secret que pour l'accroître !
La poésie offre à son lecteur une infinité de voix, elle interpelle, émeut, séduit, déroute ou apaise, pour peu que l'on prête l'oreille à ses présages :

         Il n'y a pas de poèmes à proprement parler, il n'y a que 
         des avant-poèmes en permanence réécrits, revécus. 
         Ils dégagent une perspective où la poésie est chez elle,
         la poésie rebelle à toute capture, à toute figuration
         irréfutable. Sous l'influence des poèmes nous ferons
         nous aussi acte de présence en faisant de nos vies des
         préludes, la poésie n'en dit pas davantage. Son silence,
         un bon signe.

         (extrait)

         in Et même le versant nord, Prélèvements à la source, p.p.64/65

Devant le temps et l'énergie, qui risquent de manquer, le poète réitère ses promesses et son engagement et nous l'en remercions très vivement.

         Renouvellement des présages

         Très tard, la chambre étroite, le corps captif,
          ne te lamente pas d'être las, de te taire,
          de ne pouvoir aller plus loin, tu comprendras
          que rien ne s'interrompt tant que les souffles
          ont le libre passage : avant de t'endormir,
          choisis un de ces mots errants
          dont la mémoire est saturée, murmure-le
          comme en t'adressant à des morts,
          que la nuit soit ingrate ou généreuse,
          as-tu le choix ? ce sera ton offrande.

          ibid p.33


Pour en savoir davantage sur le poète, je vous suggère vivement de lire ou relire un précédent article, rédigé le 18/10/2012 sur La Pierre et le sel : Pierre Dhainaut, en la complicité des souffles, dont vous trouverez le lien ci-dessous :

https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/10/pierre-dhainaut-en-la-complicit%C3%A9-des-souffles-.html


Bibliographie:

  • Et même le versant nord, Pierre Dhainaut, Arfuyen, 2018.
sur internet:


       

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