Port des Barques

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vendredi 13 juillet 2018

Vénus Khoury-Ghata, un simple trébuchement




         Tu accompagnes ton ombre jusqu'au soir
         emboîtes le pas à toutes les rues pour être équitable

         tu marches du même pas que ton ombre dans le sens contraire du jour
         des hommes suspicieux t'observent à travers les grilles
         des chiens aboient à ton odeur
         la femme nue sur l'affiche t'appelle dans un bruit de papier froissé
         tu lui promets de revenir

         un soleil moqueur perce ton sommeil
         tu voudrais te réveiller alors que tu l'es déjà
         disparus les murs autour de toi
         ton lit sur le trottoir
         ton corps enjambé par les passants

         la mort un simple trébuchement

         in Gens de l'eau, Les dépeupleurs, Mercure de France, 2018, p.77

Le tout dernier recueil de Vénus Khoury-Ghata, intitulé Gens de l'eau, est paru en avril dernier. Il garde ce ton douloureux et énigmatique, qui est le sien, et fait encore allusion au drames familiaux traversés. Il ne peut en être autrement. Vénus Koury-Ghata, syrienne d'origine et exilée de longue date en France, porte en elle un grand cœur à vif.

Le poème, qui suit, est dédié à un peintre syrien contemporain, Ziad Dalloul, dont vous trouverez en note la référence. J'aurais aimé pouvoir illustrer ce texte d'un tableau du peintre mais cela ne m'a pas été possible. Cette poésie, si ardente et imagée, exige du lecteur qui l'écoute de fermer les yeux et de se laisser conduire par la voix de son auteur :

                                                                                 au peintre Ziad Dalloul

          Tu repères ton figuier à travers murs collines forêts
          c'est ton souffle qui agite ses branches
          ta respiration qui embue la vitre de la femme qui dort sur sa propre épaule

          Son sein sur l'oreiller est fragment de lune
          reconstituer la lune attesterait de l'existence de la femme et la preuve que tu n'as pas rêvé
          rampant sur le carrelage froid
          tu ramasses les rais filtrés par tes volets
          les récoltes avec une infinie patience

          ce que tu serres dans ta main n'est qu'ombre racornie de ton cœur

          in Gens de l'eau, Les dépeupleurs, Mercure de France, 2018, p.78

Ce bref poème, d'une grande intensité, illustre parfaitement la qualité de ton de cette écriture et son mystère. Le lecteur touche du doigt la présence évoquée et en est "touché" en retour.

Vénus Khoury-Ghata sera une fois de plus présente au Festival de Poésie de Sète et je me réjouis
à l'idée de l'y retrouver.

           Celui qui revient après des années d'absence est un retourné
           dans quel dialecte s'adressait-il aux loups qui mangeaient les traces
              de ses pas et se sentaient repus
           a-t-il croisé l'ours la neige la fauvette
           et à quel soleil cuisait-il son pain
           a-t-il assez de bras pour arracher l'herbe qui a poussé sur son lit
           assez d'yeux pour dormir
           et un cœur à fendre à la hache lorsque les loups honteux de leur nudité
           appellent l'homme vêtu de leur peau

           in Gens de l'eau, Mercure de France, 2018, p.33

Dans nos têtes d'enfants, le présent se mariait aisément au passé, les rêves au réel, Vénus Khoury-Ghata a conservé ce don de relire ses souvenirs et ses peurs avec des yeux d'enfant extra sensible et de réveiller en nous par son écriture de semblables images .

            Les enfants entre deux terres dorment avec leur cerf-volant
            affirment celles qui déplient du même geste leur linges et leurs champs

            à l'enterrement du vent il n'y eut pas grand monde

            les arbres devenus caduques
            les oiseaux tombés des nids n'étaient pas assez mûrs
            personne ne les ramassait
            les gens avaient d'autres soucis

            ibid p.32

Je vous souhaite de vous laisser gagner par cette évocation poétique débridée d'un monde imaginaire, fruit d'une enfance sans télévision, ni portable, ni tablette.

             Le rossignol invente le jour pour son seul usage
             guetter les trois notes liquides ne t'empêche pas de poursuivre ton rêve

             le monde au-delà du seuil est étendue d'eau
             des vagues inamicales frappent à ta porte
             ouvrir noierait ton sommeil et ton pot de basilic
             vent froid sous ta peau depuis que la femme du miroir te tourne le dos
             balaie-la avec les miettes de ton repas
             chasse-la à coups de pierres
             charge ton lit sur tes épaules
             et pars

             laisse la clé à la vraie propriétaire des lieux
             l'araignée du plafond

             in Gens de l'eau, Les dépeupleurs, Mercure de France, 2018, p.79

Bibliographie:
  • Gens de l'eau, Mercure de France, 2018

sur internet:

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