Port des Barques

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mercredi 15 mars 2017

Birago Diop, une voix du Sénégal


                SOUFFLES

        
         Écoute plus souvent
         Les Choses que les Êtres
         La Voix du Feu s’entend,
         Entends la Voix de l’Eau.
         Écoute dans le Vent
         Le Buisson en sanglots :
         C’est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

         Écoute plus souvent
         Les Choses que les Êtres
         La Voix du Feu s’entend,
         Entends la Voix de l’Eau.
         Écoute dans le Vent
         Le Buisson en sanglots :
         C’est le Souffle des Ancêtres morts,
         Qui ne sont pas partis
         Qui ne sont pas sous la Terre
         Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.

         Écoute plus souvent
         Les Choses que les Êtres
         La Voix du Feu s’entend,
         Entends la Voix de l’Eau.
         Écoute dans le Vent
         Le Buisson en sanglots,
         C’est le Souffle des Ancêtres.

Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.

         Des Souffles qui demeurent
         Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
         Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
         Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
         Des Souffles plus forts qui ont pris
         Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
         Des Morts qui ne sont pas partis,
         Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

in Anthologie, Six poètes d'Afrique francophone, choix et présentation par Alain Mabanckou, Poésie africaine, POINTS, 2009, p.p.48/49/50

Birago Diop, (1906-1989), est un écrivain et poète sénégalais, né près de Dakar. Après des études de médecine vétérinaire en France. Il exerce ensuite en brousse, dans divers pays d'Afrique.
Avec Senghor, il adhère au mouvement de la négritude. Il collecte et traduit en français des contes traditionnels de la littérature orale africaine de la bouche du griot Amadou Koumba, contes qui seront publiés en 1947.
Sa poésie s'inspire de cette tradition orale et se déroule comme une complainte très émouvante au cœur comme à l'oreille.
Il mènera de surcroît une carrière politique et sera nommé ambassadeur à plusieurs reprises, entre 1958 et 1965.

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