Port des Barques

Port des Barques

vendredi 18 octobre 2019

Jean-Louis Giovannoni, serions-nous l'ultime bord avant la jetée



         Quand tu écris, comment savoir vraiment
         si tu rejoins ou tu sépares ?


         Tu t'éloignes d'autant que tu t'approches.


          Mots qui absentez tous les corps, dites-nous
          où commence le monde, notre venue ?

         in Ce lieu que les pierres regardent, Pas japonais, Éditions Lettres Vives, 2009, p.121

Jean-Louis Giovannoni s'interroge sur cette voix intérieure, qui pousse le poète à écrire :

"Mais a-t-on vu une source remonter à sa source ?" Les mots n'existeraient que pour "donner aux choses un semblant de visage, pour s'inventer un vis-à-vis"?

Qu'importe! La poésie est unique, ainsi tenir entre ses mains le recueil d'un auteur encore inconnu est déjà une grande joie, qui pousse à s'en nourrir et s'en faire au mieux le passeur !

         Un mot est toujours ouvert.
         Même s'il ne peut rien garder, ni contenir :
         il reste ouvert.


        C'est ainsi que les oiseaux perpétuent
        l'espace à chaque instant de leur vol.


        Un mot contient tout ce qu'une écriture
        ne peut épuiser.

        ibid p.128

Les mots tombent en nous tels une semence dont nous serions les heureux bénéficiaires . Ils sont là pour faire signe, simplement pour se maintenir au monde, ne demeurer que dans le mouvement, tels des pierres plates, parmi des flots d'herbe, pour accueillir et laisser le pas...


          Peut-être que la voix de l'autre
          nous appelle essentiellement à l'intérieur
          de nous-mêmes ?
 
          ibid p.120

Mais il ne s'agit pas de faire résider dans ses mots, mais de toujours créer un passage, ajoute l'auteur.

           Tu touches dans les mots ce qui n'a pas de rive.


           Tu te tiens dans l'air
           qui ne te tient pas.


           Même les limites ont leur part d'incommensurable.


           Même notre voix restitue au silence sa dimension.

           ibid p.p.126/127

Certains jours, l'urgence consiste à trouver des mots pour donner aux choses un semblant de visage, pour s'inventer un vis-à-vis.. La poésie est là pour pourvoir à l'essentiel en nous tenant en éveil :

                 I

          Imaginez
          tout ce monde
          enfermé dans son corps
          rêvant de proliférer
          d'envahir
          de pousser ailleurs
          de se multiplier
          dans le corps des autres
          d'être au présent
          de toute chose.

          ibid, L'invention de l'espace, 1992, p.153


         Imaginez
         l'espace
         ne sachant plus tenir
         sa distance
         ne sachant plus contenir.


         Où commencerait le monde
         le corps du monde
         si l'espace laissait les choses
         se franchir
         ne plus se tenir pour dites ?

         ibid p.155


                 II


        On écrit
        pour vider les choses d'elles-mêmes.

      
      
        On écrit
        pour que les choses
        n'aient plus lieu d'être.



        Ne collent plus
        à l'exigence
        au nécessaire.

        ibid p.157


Si nous manquons parfois de mots pour subsister, le poète est là pour nous en offrir :

        Des mots
        pour faire venir
        de la distance



       des mots
       pour inventer l'espace.

       ibid p.167

Écrire, pour que le monde lâche prise, est une tâche, qui exige sagesse, patience et  ouverture à l'autre, autant de qualités que semble cultiver Jean-Louis Giovannoni.

        Tout à mesure de distance.


        Une forme ne peut naître
        que par la fermeture d'une autre.


        Tu sais au moins que le regard de l'autre
        t'arrête, t'empêche de tomber hors de toi.

        ibid Pas japonais, 1991p.97


Bibliographie:
  • Jean-Louis Giovannoni, Ce lieu que les pierres regardent, suivi de Variations, Pas japonais,
          L'invention de l'espace, Les éditions Lettres Vives, 2009.

sur internet:

        






        

vendredi 11 octobre 2019

Ingeborg Bachmann Toute personne qui tombe a des ailes



         Demain je veux partir

         Demain je veux partir
         et parcourir le vaste monde.
         Peut-être seras-tu étonné,
         peut-être, qu'après tant d'années
         je sois partie.

        Demain je veux mettre le feu à ma maison
        et chanter des chants polissons.
        Cela te touchera-t-il ?
        Commenceras-tu enfin à remarquer
        que je suis touchée?

        Demain je veux mettre ma tête dans mon cœur
        et porter un chapeau rouge.
        Je veux que toute la ville me voie
        sonner l'alerte devant chez toi.
        Je veux que toute la ville me voie !

        Demain je partirai
        et resterai toujours ici.
        Peut-être riras-tu, peut-être,
        de mon comportement voyou…
        Je veux être décédée.

        in Toute personne qui tombe a des ailes, Poèmes de jeunesse (1942-1945), p.75


Ingeborg Bachmann naît en 1926, en Carinthie, en Autriche. Entre 1938 et 1944, elle commence à écrire ses premiers poèmes, une pièce de théâtre et une nouvelle alors qu'elle n'est encore qu'une lycéenne. Sa vie amoureuse croise à deux reprises celle de Paul Celan. Elle affirme ses convictions politiques en signant, en 1965, la Déclaration contre la guerre au Vietnam et s'oppose publiquement
à la prescription des crimes nazis.

En 2015, Gallimard consacre à cet auteur un recueil de 580 pages. Une belle  découverte, que j'ai plaisir à vous partager aujourd'hui.


         Jours en blanc

         En ces jours, je me lève avec les bouleaux
         et écarte de mon front d'un coup de peigne les cheveux de blé
         devant un miroir de glace.

         Mêlé à mon souffle,
         le lait floconne.
         Il mousse aisément de si bonne heure.
         Et là où sur la vitre je fais de la buée, apparaît,
         tracé d'un doigt enfantin,
         à nouveau ton nom : innocence !
         Après si longtemps.

         En ces jours, je ne souffre pas
         de pouvoir oublier
         ni de devoir me souvenir.

         J'aime. Jusqu'à l'incandescence
         j'aime et je remercie avec des saluts anglais.
         Je les ai appris au vol.

         En ces jours, je me souviens de l'albatros
         dont j'empruntai les ailes
         pour traverser les mers
         et rejoindre un pays encore vierge.

         À l'horizon je devine,
         éclatant au soleil déclinant,
         là-bas de l'autre côté,
         mon continent fabuleux,
         qui me congédia
         en habit de linceul.

         Je vis et entends de loin son chant du cygne !

         in Invocation de la Grande Ourse, (1956), Poésie / Gallimard,2015, p.p 309/310.

 Le poème, qui suit, parle de bateaux de fortune lourdement chargés de réfugiés, fuyant la guerre et la mort. Ils évoquent tous ceux d'aujourd'hui voguant sur ces mêmes eaux:

         Vision

         Un coup de tonnerre, pour la troisième fois déjà !
         Lentement de la mer surgissent vaisseau après vaisseau.
         Des vaisseaux engloutis au mât carbonisé,
         des vaisseaux engloutis à la poitrine défoncée,
         au corps à demi en lambeaux.

         Et ils voguent muets,
         inaudibles à travers la nuit.
         Et nulle vague ne se referme derrière eux.

         Ils n'ont pas de route, ils n'en trouveront pas,
         nul vent n'osera s'en saisir fermement,
         nul port ne s'ouvrira pour eux.
         Le phare peut faire semblant de dormir !

         Si ces vaisseaux atteignent le rivage…
         Non, pas le rivage !
         Nous mourrons comme les bans de poissons
         ballotés autour d'eux au gré des vastes flots,
         cadavres par milliers !

         in Poèmes 1948-1953, Poésie-Gallimard, 2015, p.107

         Les ports étaient ouverts. Nous nous embarquâmes,
         toutes voiles dehors, rêve par-dessus bord,
         de l'acier aux genoux et un rire aux cheveux,
         car nos rames pénétraient la mer, plus vite que Dieu.

         Nos rames frappaient les aubes de Dieu et fendaient les flots ;
         devant nous était le jour, et les nuits restaient derrière,
         en haut était notre étoile, et en bas sombraient les autres,
         dehors la tempête se taisait, et dedans notre poing grandissait.

         Une pluie s'enflamma, alors seulement nous prêtâmes l'oreille ;
         des lances tombaient du ciel et des anges apparurent,
         fixant nos yeux noirs d'un regard plus noir encore.
         Nous, immobiles, foudroyés. Nos armoiries s'élevèrent :

         Une croix dans le sang et un vaisseau plus grand au-dessus du cœur.

         ibid. p.113


         Sous l'orage de roses

         Où que nous allions sous l'orage de roses
         la nuit est éclairée d'épines, et le tonnerre
         du feuillage, naguère si doux dans les buissons,
         est désormais sur nos talons

          ibid in Le temps en sursis (1953) p.189

         Encore une fois

         Dans une eau depuis longtemps gelée
         J'entends encore une vague estivale glisser,
         Dans un ciel que j'ai déjà perdu,
         Je vois tous les jours encore des étoiles briller.

         Du feu d'un soleil mes joues sont empourprées,
         Et encore une fois ma bouche aussi veut s'enflammer,
         Alors, sorties du rêve depuis longtemps passé,
         Toutes les roses recommencent à fleurir.

         ibid in Poèmes de jeunesse ( 1942-1945), p.69


 Durant la nuit du 25 au 26 septembre 1973, un incendie ravage l'appartement de Rome où vit Ingeborg Bachmann. Gravement brûlée, elle décèdera de ses blessures, mais sa voix ardente n'a
rien perdu de sa fougue et continue de nous interpeller :

         Le poème au lecteur

         Qu'est-ce qui nous a éloignés l'un de l'autre ? Si je me regarde dans le miroir et interroge, je me
         vois à l'envers, une écriture solitaire et je ne me comprends plus moi-même. Dans ce grand
         froid qui règne, nous nous serions froidement détournés l'un de l'autre, malgré cet amour
         insatiable l'un pour l'autre ? Je t'ai certes jeté des mots fumants, brûlés, laissant un arrière goût
         méchant, des phrases tranchantes ou bien émoussées, sans éclat. Comme si je voulais accroître
         ta détresse et avec mon entendement t'exclure de mes contrées. Tu venais à moi si confiant,
         parfois même balourd, tu exigeais un mot qui embellit la vérité; tu voulais aussi être consolé,
         et je ne connaissais pas de consolation pour toi. La cogitation non plus ne relève pas de mes
         fonctions.
         Mais un amour insatiable pour toi ne m'a jamais quitté et je cherche à présent dans les
         décombres et les airs, dans le vent glacé et sous le soleil, les mots pour toi qui me jetteraient
         de nouveau dans tes bras. Car je me languis de toi.
         Je ne suis pas un tissu, pas de cette étoffe qui couvrirait ta nudité, mais j'ai l'éclat de toutes les
         étoffes, et je veux éclater dans tes sens et dans ton esprit comme les veines d'or dans la terre,
         et de ma lumière, de mon lustre, je veux te transpercer, lorsque le noir incendie, ton être mortel,
         se déclare en toi.
         Je ne sais pas ce que tu attends de moi. Pour le chant que tu pourrais entonner pour gagner une
         bataille, je ne vaux rien. Devant les autels, je me retire. Je ne suis pas un conciliateur. Toutes tes
         affaires me laissent froid. Mais pas toi. Tout sauf toi.
            Tu es tout pour moi. Que ne voudrais-je être pour toi ! Je voudrais te suivre, lorsque tu seras
         mort, me retourner vers toi, même au risque d'être pétrifié, je voudrais résonner, émouvoir
         jusqu'aux larmes les animaux qui restent et amener la pierre à fleurir, de chaque branche exhaler
         le parfum.
        
         in Le poème au lecteur , Toute personne a des ailes, (Poèmes 1942-1967) Poésie/ Gallimard,
         p.p.421/423


Bibliographie:
  • Toute personne qui tombe a des ailes ( Poèmes 1942-1967) Poésie/ Gallimard 2015
sur internet:

vendredi 4 octobre 2019

Un jour un auteur: Les balcons du vingtième siècle selon Erri de Luca



         Les balcons du vingtième siècle,  Erri de Luca les évoque dans un livre intitulé Aller simple, paru chez Gallimard, en 2015.
Ces balcons jouaient un rôle capital dans la vie des jeunes filles. Ils étaient le présentoir d'où l'on voyait et était vue, tout particulièrement aux Antilles. Le prétendant pouvait ainsi discrètement contempler la future avant de se décider, tandis que la jeune fille faisait son choix de son perchoir.


         Les balcons du vingtième siècle


         Avant les téléphones les balcons,
         on sortait et on faisait savoir.
         Ils étaient la soupape de la maison, les filles ne sortaient pas se promener
         sauf pour l'office, le dimanche.
         Mais elles étaient bien en vue sur leur balcon,
         un jeune homme passait, une fleur plantée dans la boutonnière,
         un regard au vol, une entente flashée,
         télégramme expédié par les cils.
         Au balcon au milieu des plantes la jeune fille dévidait la laine,
         brodait sur un métier, feignait de se piquer avec son aiguille
         pour libérer ses yeux baissés.
         Ma grand-mère se fiança au balcon.
         Et ma mère, en été, après la guerre,
         sort avec d'autres amis sur le balcon pour l'air frais
         et un homme, vingt-huit ans, assis tout près, lui demande de l'épouser.
         Je viens de leur rencontre là dehors, à Mergellina,
         avec le ciel jongleur du couchant.
         Mais à un autre balcon s'était montré aussi le fier-à-bras
         pour déclarer la guerre, en se penchant rapace et perroquet
         sur la foule ivre d'elle-même.
         Il aurait mieux valu qu'il se montre à la fenêtre
         et mieux encore s'il l'avait laissée fermée, ainsi ne se serait pas gâtée
         l'histoire des balcons et de l'Italie du vingtième siècle.

         in Aller simple, L'hôte impénitent, poèmes d'Erri de Luca, traduits par Danièle Valin, Gallimard,
        page 165, 2015

Les balcons étaient lieux d'évasion et de rêverie pour les jeunes filles, qui, comme moi, étaient bouclées à la maison.
Fermant les yeux un instant je me revois sur ce large balcon, qui ceinturait le premier étage de ma maison natale. Assise dans une berceuse antillaise, un livre de classe ouvert sur les genoux, je guettais en secret, jusqu'à la tombée du jour, le passage d'une voiture, qui ne tournait que pour moi autour de la grand Place !
Du jeune et fervent conducteur, je n'apercevais qu'un coude à la portière, mais je tremblais de plaisir à ce jeu délicieux.

         Maison

        Derrière le tournant je la retrouve,
        elle est encore là, la maison, ni écroulée, ni brûlée.
        Elle est plus vieille que moi,
        je l'ai rénovée quand j'étais moi aussi en temps de rénovation.  
        S'écroulerait-elle je ne me mordrais pas les mains
        et je ne pesterais pas de rester sans toit.
        J'ai encore le temps de voyager,
        le bagage léger frapper aux portes
        sans posséder de clés.
        Je dois ça aux histoires, de me suffire,
        moi aussi de leur suffire.
        Avec crayon et cahier je peux écrire même quand gèle
        l'encre dans mon stylo.
        C'est la part qui me fut assignée,
        héritage qu'on ne peut recevoir et laisser.
        Je suis fait de ça, de pages feuilletées
        et puis reposées.

        ibid Casa /Maison, Quartier du dernier temps. p.135, 2015
   




 
 Silhouette au balcon. Place de la Victoire, Pointe-à-Pitre. Guadeloupe, février 1955 (Photo de Roselyne Fritel)


 

Bibliographie:

Aller simple, poèmes d'Erri De Luca, Gallimard, 2015

sur internet:
    un bel article de Jacques Décréau , paru sur La Pierre et le sel dont voici le lien:
    

vendredi 27 septembre 2019

Pour rêver de La croix du sud avec Luis Mizon


                            IX

          1

          Pour écrire ce poème
          je me suis assis devant un mur
          nu comme un ascète
          devant la mer vue d'en haut


          ainsi j'imagine une montagne
          froissée dans le silence
          une femme nue
          couchée sur l'horizon

          2

          Un arbre pousse sous le ciel déchiré
          camaïeu de lumière noire
          ardoise du vent
          mes chiffres et calculs se sont effacés
          dans la poussière du ciel
          seule une balançoire nous sauve
          du naufrage du requin
          de la tempête

          3

          La croix du Sud palpite
          entre tes genoux et mes genoux
          ses ondes concentriques éloignent les sirènes
          et la brise provinciale de notre souffle
          soulève la constellation de trois Maries

          je prendrai ma retraite
          sous ton ciel étoilé
          hors
          des villes lourdes de terre cuite
          et de toute la poussière inconsolable
          ce qui me reste encore à écrire
          sur le trottoir
          sera ma maison dessinée à la craie

          4

          Là où tourne une armée de moulins
          il y a toujours un chemin
          qui conduit à la mer
          là où le compas des grues
          réunit les rides de nos pas perdus
          un arbre pousse au milieu du quai
          il est prêt à partir
          il garde encore
          la rumeur de la nuit dans son cœur
          les yeux fermés
          je voudrais entendre le bruit des vagues
          le rivage d'un murmure
          la voix qui brûle très loin
          dans mon lit
          et respire l'odeur de l'au-delà

          5

          Mon raccourci sera l'ombre
          de l'arbre sans mesure
          et la griffe de la parole masquée
          qui s'envole dans les cordes du Sud.

          Luis Mizon in Le soudeur de murmures, Éditions Folle Avoine, 2017,p.p.58/59/60/61

J'aime imaginer le Temps bleu, tel un soudeur de murmures, cherchant à relier les maillons d'une chaîne fragile au cou de tous les fervents de la poésie.

Je vous invite à retrouver Luis Mizon dans ces articles rédigés à son propos, grâce aux liens indiqués :

Bibliographie:
  • Luis Mizon  Le soudeur de murmures, Éditions Folle Avoine, 2017

 

vendredi 20 septembre 2019

Brève introduction au haïku


                Le haïku, évangile du terrestre, écrit Alain Lévêque dans son recueil Ombre portée,
           le haïku, poème des saisons, poème du temps qui vibre, le haïku poème de l'instant.
           Le haïku, acte de présence au monde. mise en mouvement, en musique, en harmonie des
           fibres qui nous unissent à la réalité terrestre et qui tressent le lien premier, la corde originelle
           de l'arc d'os et de terre que nous sommes et que nous voulons être encore malgré la fatigue
           d'exister et la mauvaise cendre des religions.

           in Ombre portée, d'Alain Lévêque, aux éditions de L'ermitage, 1980

          Relisant ces mots du poète, j'ai le plaisir de vous offrir aujourd'hui un éventail de
          cet art ancestral venu du Japon, reflet fidèle d'instants saisis sur le vif :

                    Devant le chrysanthème blanc
                    Ils hésitent un instant
                    Les ciseaux

                    Buson, 1715-1783

                    Elle s'est posée sur mon épaule
                    Elle cherche une compagnie
                    La libellule rouge

                    Sôseki, 1865-1915

                   Ça et là
                   Le museau d'un cerf
                   Sous le taillis

                   Shiki, 1866-1902

                   J'ai rencontré la vache
                   Que j'avais vendue l'an dernier
                   Vent d'automne

                   Oemaru, 1719-1805
                 
                   Foulant des violettes
                   La vache avance
                   Quelle élégance !

                   Fujio, né en 1901

                   Oie, oie sauvage
                   Tu l'as fait à quel âge
                   Ton premier voyage ?

                   Issa, 1763-1828

                                    
 Ces haïkus sont extraits du recueil Fourmis sans ombre, Le livre du haïku, anthologie-promenade, éditée par Phébus libretto, en 1978.

 Rêvant de connaitre le Japon, berceau de cet art, j'ai eu la chance d'échanger longtemps par
 courrier avec un ami japonais, architecte, vivant à Tokyo.
 Il glissait toujours dans l'enveloppe, à mon intention, un de ses haïkus présenté tel un idéogramme   
 et accompagné  de sa traduction en français.


  J'ai eu par la suite le plaisir de m'essayer à cette écriture, dans le cadre du Kukaï de Paris.
  Les trois haïkus, cités ci-dessous, sont miens et figurent dans la deuxième anthologie,
  La vallée éblouie, publiée par le groupe d'haïkistes du Kukaï de Paris, en 2014 : 

        
         La maison vendue
         ton magnolia préféré
         choisit de mourir

         in La Vallée éblouie
         Deuxième anthologie de haïkus du Kukaï de Paris
         éditions unicité 2014, p.68, n°126

                        *

         Bourrasques d'avril
         les roses s'effeuillent
         sans songer à vieillir

         ibid p.54, n°91

                        *

         Dimanche pluvieux
         trancher les pages d'un livre
         religieusement

         ibid p79, n° 154


Bibliographie:
  • Fourmis sans ombres, Le Livre du haïku, Phébus libretto, anthologie promenade par Maurice Coyaud, 1999.
  • La Vallée éblouie, deuxième anthologie de haïkus du Kukaï de Paris, éditions unicité 2014
sur internet:
  • un précédent article de Roselyne Fritel, paru sur La Pierre et le sel, en 2012, dont voici le lien :
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/03/un-actu-po%C3%A8me-pour-f%C3%AAter-le-printemps.html
                      


vendredi 13 septembre 2019

Selma Meerbaum-Eisinger et Alfred Knitter, deux voix contre l'oubli



         Poème

         Les arbres sont inondés d'une douce lumière,
         chaque feuille scintille, tremble dans le vent.
         Le ciel, bleu de soie, lisse,
         ressemble à une goutte de rosée que renverse la brise de l'aurore.
         Les sapins, enfermés dans une tendre rougeur,
         se prosternent devant sa majesté le vent.
         Derrière les peupliers, la lune regarde l'enfant
         qui déjà sourit à son bonsoir.

         Dans le vent, les buissons sont admirables,
         tantôt d'argent, tantôt d'un vert brillant,
         tantôt semblables à un rayon de lune dans une blonde chevelure,
         et ils seront après comme s'ils allaient refleurissant.

         Je voudrais vivre.
         Regarde, la vie est tellement riche.
         Il y a en elle tant de beaux ballons.
         Tant de lèvres qui attendent, rient, s'embrasent
         et révèlent leur joie.
         Regarde la route, comme elle monte:
         si large et si claire, comme si elle m'attendait.
         Et au loin quelque part, la nostalgie qui nous traverse,
         toi et moi, sanglote et joue de son violon.
         Le vent bruyant lance ses appels à travers la forêt,
         il me dit que la vie chante.
         L'air est léger, doux et froid,
         sans cesse le lointain peuplier nous fait des signes.

         Je voudrais vivre.
         Je voudrais rire et lever des fardeaux,
         je voudrais lutter, aimer et haïr,
         je voudrais prendre le ciel avec mes mains
         et voudrais être libre, respirer et crier.
         Je ne veux pas mourir. Non!
         Non.
         La vie est rouge.
         La vie est mienne.
         Mienne et tienne.
         Mienne.
         Pourquoi les canons rugissent-ils ?
         Pourquoi la vie meurt-elle
         pour des couronnes qui chatoient ?

         La lune est là-bas.
         Elle est là.
         Proche.
         Toute proche.
         Je dois attendre.
         Quoi ?
         Par centaines et centaines,
         ils meurent.
         Ne se relèvent jamais.
         Jamais, jamais.
         Je veux vivre.
         Frère, toi aussi.
         Un souffle sort
         de ma bouche et de ta bouche.

          La vie est riche.
          Tu veux me tuer ?
          Pour quelle raison ?
          De ses milles flûtes
          la forêt sanglote.

          La lune est d'argent pur sur fond d'azur.
          Les peupliers sont gris.
          Et le vent se jette sur moi.
          La route est claire.
          Puis…
          Ils arrivent
          et m'étranglent.
          Toi et moi,
          nous sommes morts.
          La vie est rouge,
          qui rit et mugit.
          Du jour au lendemain
          je suis
          morte.

          L'ombre d'un arbre
          rôde sur la lune.
          On ne la voit guère.
          Un arbre.
          Un
          arbre.
          Une vie
          peut projeter son ombre
          sur la
          lune.

          Une
          vie.
          par centaines et centaines,
          ils meurent.
          Ne se relèvent jamais.
          Jamais
          et
          jamais.

          7/7/1941

          Selma Meerbaum-Eisinger in " Écrire c'était vivre, survivre", Chronique du ghetto
          de Czernowitz, et de la Déportation en Transnistrie 1941-1944, éditions fario, 2012,
          p.p.40/41/42

Cet hymne à la nature et à la vie, Selma Meerbaum-Eisinger, née le 15 août 1924 à Cernowitz, le rédige pourtant dans le camp de concentration de Mikhaïlovska, en Transnistrie, où elle et sa famille sont internés. Elle y décèdera le 16 décembre 42, à l'âge de dix-huit ans. Les autres membres de sa famille seront exécutés au camp de Tarassivka, en décembre 1943.

Une note de l'éditeur nous informe que: "son cahier, contenant  52 poèmes personnels destinés à un jeune ami et cinq poèmes traduits du yiddish, du roumain et du français (dont deux poèmes de Verlaine) a été retrouvé après des péripéties inimaginables et que ces poèmes ont finis par être édités en 1980, en Allemagne, à Hambourg."


Alfred Kittner, selon la bibliographie rédigée dans ce même livre, nait le 24 novembre 1906 à Cernowitz. Il quitte par la suite avec sa famille sa ville natale pour Vienne, lors de la Première Guerre mondiale.
De retour à Czernowitz, il travaille comme employé de banque puis comme journaliste. Il publie son premier recueil de poèmes, Le cavalier des nuages, en 1938, au moment où le journal ferme en raison de la politique antidémocratique et antisémite du Parti National-chrétien au pouvoir.

Selon la même source, Alfred Kittner et sa famille, furent enfermés dans le ghetto puis déportés en Transnistrie.
En 1944, il rentre à Czernowitz, puis, via la Pologne, gagne Bucarest, où il trouve un emploi à la radio, puis de bibliothécaire, avant d'être nommé directeur de la bibliothèque de l'Institut pour les relations culturelles à l'étranger. À partir de 1958, il se consacre essentiellement à l'écriture, à la traduction d'auteurs roumains en allemand et à l'édition. En 1980, après la mort de sa femme, participant à une rencontre littéraire en RFA, il s'installe à Düsseldorf.

         Retour du camp

         Seule l'extrême profondeur peut te refléter,
         Tu ne peux mûrir qu'en extrême grandeur,
         Que ce soit le livre aux sept sceaux,
         Que ce soit la haute image de la capture.

          Dans ces lieux où tant de morts se taisent
          Il reste au vivant à descendre
          Au tombeau sous la peur,
          À porter chuchotant le deuil de son peuple.

          Toi, si doux autrefois, si dur maintenant,
          Dis comment penses-tu réussir
          Après cette démesure de tortures
          À revenir dans la lumière ?

          Le corps est devenu amadou dans les braises,
          Cendres il est dispersé,
          Pourtant il nous reste encore
          Éternelle merveille l'amour après la mort.

          Tu ne peux mûrir qu'en extrême grandeur,
          Seule la profondeur extrême peut te refléter,
          Que ce soit la haute image de la capture,
          Que ce soit le livre aux sept sceaux

          in Écrire c'était vivre, survivre, Chronique du Ghetto de Czernowitz et de la Déportation en
          Transnistrie 1941-1944, éditions fario, p.151, 2012.

Dans ce même livre figure, pages 156/157, cet autre témoignage  d'Alfred Knitter, rédigé à Bucarest, et non daté:
         
                J'eus la grande chance d'être au camp avec mon ami Immanuel Weissglas, un poète et
           traducteur de génie. Nous fûmes presque tout le temps ensemble, mais parfois séparés par
           les évènements; nous avons tous les deux enterré nos poèmes dans l'espoir qu'ils puissent
           un jour tomber entre les mains des connaisseurs et révéler l'inhumain que nous avions vécu ici.
                Nous avions écrit nos poèmes sur un papier qui était déjà passé par dix broyeurs. Et
           quand nous changions de camp, nous laissions nos poèmes derrière nous, jamais nous ne les
           emportions. À la fin de la période concentrationnaire, Bucarest lança une action officielle
           pour ramener au pays les enfants dont les parents étaient morts dans les camps. Dans le cadre
           de cette action, une jeune fille eut l'autorisation de quitter notre camp. Elle se déclara prête à
           coudre dans sa "fufeika", une veste ouatinée, une partie de mes poèmes. Je pus en emporter
           plus tard une autre partie dans mon sac à dos.
                 Une fois libéré, et comme après la guerre, je travaillais déjà  depuis une semaine à la
           bibliothèque "Arlus" de Bucarest, un collègue d'un certain âge me dit: "Monsieur Kittner,
           j'ai entendu hier à la radio des poèmes de vous traduits en roumain et dits par une
           comédienne. Je suis très étonné, je vous vois vivant, assis devant moi, or l'émission était
           titrée: "poèmes de poètes morts dans les camps"."
                  Effectivement, cette jeune fille s'était empressée de donner mes poèmes à un musicologue
           qui était aussi poète. Il les avait traduits et mis à la disposition de la radio. J'appris très vite
           qu'en 1944 déjà, lorsque les "Internationale Deutsche Blätter",  (Revue allemande
           internationale) éditées à Moscou par Johannes R.Becher et Willi Bredel, publièrent les
           premiers témoignages poétiques sur la persécution des Juifs dans les camps, mes poèmes
           firent sensation dans le milieu des émigrés. Ils parurent ensuite à Bucarest dans le volume
           Hungermarsch und Stacheldracht  ( Marche de la faim et barbelés), un titre qui, bien qu'il eût
           été trouvé par Alfred Margul-Sperber, me parut faire trop de place au sensationnalisme, si
           bien qu'à l'occasion d'une deuxième édition, je l'appelai Étapes de la mort.

Chacun des textes réunis dans ce livre, intitulé Écrire c'était vivre, survivre, rayonne de la même force et rend hommage à la beauté du monde alors même que la vie de leur auteur ne tient plus qu'à un fil. Voilà qui vient à point, en cette rentrée, balayer nuages et hésitations.

Le choix d'un dernier poème d'Alfred Knitter nous tiendra lieu de conclusion :

            Carrière du Boug, septembre 1942
 

           Au loin un rêve

           Ce que nous avons laissé, ce n'est pas grand chose :
           Un livre pour rêver et pour le rêve un jeu,
           Une fenêtre encore peut-être, à travers laquelle nous regardions
           Quand les acacias se penchaient dans la chambre.

           De tous les chemins autour de notre maison,
           Aucun ne nous poussait à partir dans le monde,
           Ils se contentaient après le court bonheur d'une promenade
           De nous ramener dans la paix des nôtres.

           Quand pour la première fois, nous vîmes la Route militaire,
           Notre marche de la faim entra dans la misère,
           Au-dessus de nous, des oiseaux migraient bruyamment au midi,
           La tempête d'automne hurlait à l'entour des marcheurs fatigués.

           Nous étions des milliers, et notre colonne
           Ne s'arrêta guère avant les eaux du Boug ;
           Sur ses rives sommeillaient d'innombrables cadavres,
           Nous, en revanche, nous pûmes atteindre notre destination.

           La carrière qu'on nous donna pour refuge
           Sera bientôt une tombe hivernale recouverte de neige,
           Et tous les appels envoyés chez nous
           Résonnèrent sans que, dans l'inconnu, on les entendit.

           Ce que nous avons laissé ne vaut pas grand chose,
           Qui pense aujourd'hui encore à un livre, un rêve et un jeu ?
           Pourtant, quand nous rêvons nous voyons encore sous nos yeux
           Les acacias se pencher par la fenêtre.

           ibid p.80

Bibliographie:
  • "Écrire c'était vivre, survivre", Chronique du ghetto de Czernowitz et de la Déportation en Transnistrie 1941-1944, éditions fario, 2012.

 
         

           


samedi 7 septembre 2019

Jean-Claude Pirotte, ne bousculez pas la table à poèmes

        


         ne bousculez pas la table à poèmes
         les vers tomberaient par terre
         briser du vers cent ans de malheur
         et qui lirait les vers cassés ?

         qui comprendrait que le poète
         qui trouve ses vers piétinés
         sanglote et se suicide
         au moyen des éclats de vers

         aussi tranchants qu'un cimeterre
         on portera la rime en terre
         après les éloges funèbres
         on boira on boira des vers

         jusqu'à tomber tête à l'envers
         on dira : ce drôle de zèbre
         il se prenait pour un poète
         il n'a pas laissé un seul vers

         achevé sur sa table à poèmes

         le paysage ici me garde en vie
         demain ce sera la mer le vent
         les peupliers du polder les saules
         noirs au bord des watergangen

        les traces de la mort et l'hiver
        qui passe lentement dans le cri
        des goélands et les grandes marées
        et le corps torturé d'une baleine échouée

        l'étrange frisson du sable et des ombres
        dans la lumière du soir et le monde
        inversé des nuages qui se déchirent
        dans les laisses de mer au couchant

        ici ou là je demeure vivant
        sans rien savoir des heures ni du ciel
        sans grand avenir sans mémoire sans
        cet apaisement fragile du sommeil

        et presque sans souci du meilleur ou du pire

         in AJOIE, Poésie, chapitre1, automne, an neuf, éditions de La Table Ronde, 2012, p.32/33

Je vous adresse ce poème plein d'humour de Jean-Claude Pirotte, afin de célébrer la reprise du Temps bleu, après un trop long silence, dû à un incident technique sur mon ordinateur.

J'adore le franc parler, la force de caractère et la truculence de l'auteur, né à Namur en 1939 et décédé en mai 2014. L'entêtement et l'audace, qu'il mit à défendre coûte que coûte sa liberté, ne peuvent que donner au lecteur le goût de se battre à son tour pour vivre pleinement.

Bibliographie:

  • Jean- Claude Pirotte, Ajoie, Poésie, La Table ronde, 2012
Sur internet:

dimanche 1 septembre 2019

Eva-Maria Berg bien plus qu'un souvenir bleu

        


         toutes les fois que quelqu'un
         regarde par la fenêtre
         à l'instant un bateau
         est en vue
         et s'approche
         du rivage
         dès qu'il ferme
         les yeux
         il est à bord
         au lieu de porter
         son regard loin

         in Combien de bleu, Eva-Maria Berg, éditions Largo, 2019.

Il convient de rentrer, mais avant de replonger dans les tâches quotidiennes, je vous propose de prendre le temps de méditer sur les mots du dernier recueil d'Eva-Maria Berg :

          et de nouveau la mer est
          la frontière entre les hommes
          et de nouveau la frontière est là
          uniquement géographique où
          pourtant manquent les espaces et seul
          le souvenir est vivace la mer
          proche de l'oubli
          elle oublie d'aborder

          ibid

         
Ce message altruiste, qu'Eva-Maria Berg tente de nous transmettre, est illustré d'éloquentes gravures crées par son amie parisienne, Olga Verme-Mignot :

           qu'est-ce que tu t'imagines
           en écrivant
           regardes-tu vraiment
           au plus loin de toi vois-tu
           les visages s'approcher
           avec chaque mot te promets-tu
           de les retenir de les
           sauver qu'est-ce que tu
           imagines en écrivant
           as-tu les yeux ouverts
           face à toute angoisse et
           tout l'espoir d'une demeure
           au moins dans le texte
           un toit au-dessus de la tête
           avant que le crayon ne s'émousse

           ibid

Imprégnons-nous des questions que soulève ce recueil et des gestes de paix qu'Eva-Maria Berg cherche toujours à poser dans sa relation à l'autre :

            combien de bleu
            supporte l'œil
            sans se noyer
            ou se disperser
            dans l'air


Laissons-nous atteindre et raviver intérieurement par chacun des mots du poète, soyons sensible à la persévérance qui l'habite, lorsque nous retrouvons, au dos de ce nouveau recueil, une phrase du recueil précédent évoquant le guide qui quitte le bateau à force de recueillir des histoires naufragées, mais les rattrape sur la terre pour raviver les hommes. À nous, poètes, le soin de raviver à notre tour nos congénères !

Bibliographie:
  • Combien de bleu, Wieviel Blau, poèmes d'Eva-Maria Berg, gravures d'Olga-Maria Verme-Mignot, éditions Largo, 2019.
sur internet:






vendredi 5 juillet 2019

Jacques Taurand, en ce bruit de vivre



         Le soleil sur la table danse l'instant.
         Je me réjouis de l'intimité de ta présence
         que je flatte dans la rondeur lumineuse
         de ce jour d'été.

          in Les étoiles saignent bleu, poèmes inédits 1961-1991, Les Hommes sans épaules
          éditions, 2018, p.227

Quel plaisir de découvrir, au retour du Marché de la Poésie, ce nouveau poète et quelle émotion de s'abandonner à cette voix intimiste :

          LA BARRE  DE LA DOULEUR

                                                         I.M. Jacques Simonomis

          Sa voix est de neige
          sous la fourrure des mots
          Son silence
          en nous
                              voyage

          Il faut passer la barre de la douleur
          pour connaître les vagues
                               du souvenir

          Ne plus entendre
          contre la coque des jours
          que le clapotement d'eau claire
          d'une parole apaisée

           ibid p.181

                          ***
                                       à S.

           Elle a soixante ans et plus
           la petite fille
           À force de se pencher
           Son corps s'est retourné
           comme le sablier

           Pourtant dans son regard
           le chemin court encore
           bordé de l'éclat
                                   des myosotis.

                                                8 mai 2000

                          ***


           Les nuages caracolent
           volant le rêve aux plus hautes fenêtres.
         
           Les rembardes fleuries s'estompent
           dans le chuchotement du soir.

           Le temps passe habillé d'autrefois
           dans son parfum de buis mouillé.

           ibid p.230
      
                         ***

           JE VOUS SAIS SI PROCHES

           Vide soudain
           plus réel que la vie

           Le cœur boite
           éprouve sa douleur

           Une perle          roule
           sur la joue du moment
           que voile l'odeur
           d'un chrysanthème

           L'absence imprime en nous
                                           vos pas

           Pourtant
           je vous sais si proches
           autour de la table
           où dérivent vos voix

           où s'affairent nos mains
           sur la nappe
                                des jours
           qui riaient aux éclats

           ibid p.179

                        ***

           ORAGE

           Quel est ce bruit noir
           entre mes tempes ?

           L'orage aboie
           sur mes talons

           J'ai joué
           avec les allumettes
           de la joie
           Ton corps
           a incendié ma nuit

           Sa brûlure est douce
           aux lèvres du temps
           Mais la rose de l'espoir
           est un baiser glacé

           ibid p.175

 Jacques Taurand à choisi de dire la vie coûte que coûte mais aussi l'absence, son contraire, et il excelle en la matière.


          CHEMIN SEUL

          C'est toujours ce bleu
          et près de la pierre
          quelques nuages de soi
          que dissipe le vent

          Toujours la lenteur des choses
          le jour enseveli
          ses bruits sans couleur
          que charrie le sang

          C'est toujours ce trop peu
          qui se voudrait tout
          mais ne fait qu'effleurer
          celui qui passe et l'autre qui le croise

          Toujours cette envie
          de vivre une autre vie
          l'esquif d'un poème
          sans écoute et sans cap

          C'est toujours le chemin seul
          qui se fraye un passage
          appuie de tout son poids
          sur l'épaule courbée

          Toujours une aube sans voix
          un nouveau pas sans lumière
          une main qui creuse le vide
          le cœur et son écho qui boite au loin.

          ibid p.218

Il dédie nombre de ses poèmes à des poètes, comme à Serge Wellens, ci-dessous :

         Végétale complicité

                             à Serge Wellens

          L'ami qui m'accueille
          à la belle saison
          dans l'ombre verte de son silence
          est un saule

          Nous échangeons nos philosophies

          La souplesse de sa parole
          dément l'apparente rigidité
          de ses convictions
          Il y a sagesse sous l'écorce
          force et beauté
          sève de connaissance

          Ainsi en va-t-il de notre humaine
          et végétale complicité :
          pas de grands sentiments
          mais la certitude
          d'appartenir à la même souche

          ibid p.173


          Dialogue

          Je parle du long chemin que nous avons à faire
          Du peu de temps pour nous aimer
          Je parle de la faim qui agrandit les yeux
          De la misère au cœur de l'homme
          Il y a tant de maisons sans soleil
          Qu'on ne peut oublier
          Et toutes ces rues à la dérive
          Ces visages d'enfants qui portent la vérité

          Tu me parles des arbres qui sont toujours en fleurs
          Des escaliers dans les nuages
          D'un monde en marche
          D'un monde meilleur
          Tu me parles d'un amour
          Qui a toujours les yeux ouverts
          Je te crois puisque tu le dis

          ibid p.80

Sur ces mots, qui se veulent volontairement confiants, je vous souhaite de bonnes vacances.
LeTemps bleu fait une pause. Il reprendra courant août ses publications du vendredi.

          Bibliographie:
  • Les étoiles saignent bleu, Jacques Taurand, Les Hommes sans Épaules éditions, 2018. 
          sur internet:



          



          

vendredi 28 juin 2019

Jean-Claude Pirotte, réflexions nocturnes


          chaque nuit tu te dis les choses sont simples
          tu surveilles un peu la lune d'été
          un inconnu passe à bicyclette il ne roule pas droit
          tu entends le voisin gémir dans son sommeil
          tu quittes la fenêtre et tu reviens t'asseoir
          à cette table où tu explores une autre nuit
          tu écris quelques lignes et tu attends
          que se produise le miracle un infime écho
          tu restes longtemps penché sur le silence
          jusqu'à ce que l'imposte se mette à
          bleuir lentement les oiseaux à solfier
          pour annoncer le jour qui ne console pas
          tu rassembles ta fatigue tu écris : les choses
          sont impénétrables et passagères, tu allumes
          une dernière cigarette et tu éteins la lampe

          in Le promenoir magique et autres poèmes, Chronique douce, Éditions de La Table ronde,
          p.597, 2009.

 Si vous souhaitez en savoir davantage sur ce poète, vous trouverez ci-dessous, sur internet, un bel article de Jean Gédéon, rédigé en 2012 et paru sur le blog de La Pierre et le sel, dont voici le lien :
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/09/jean-claude-pirotte-ou-lart-de-la-fugue.html

Bibliographie:
  • Jean-Claude Pirotte, Le promenoir magique, et autres poèmes, éditions de La table ronde, 2009

vendredi 21 juin 2019

Marie-Claire Bancquart pour une dernière célébration de l'instant



         Tu es ce qu'on imagine au monde
          sans savoir si on rêve
          es-tu vraiment ?
          Une mêlée d'exigence et de douceur
          un monde où chaque jour existerait la tendresse
          mais pas sur la même terre
          ici
          parfois
          dégringole une fureur de travail
          ou de sommeil
          ici
          on pense, on travaille dur
          mais sans oublier le petit mufle blanc de la chatte
          ici des livres et des partitions, comme si
          les vieilles gens comme nous conservaient des rêves.
          Oh pourquoi pas
          le plus le plus loin possible.

         in Toute minute est première, suivi de Tout derniers poèmes, Le Castor Astral, 2019, p.189

Ce poème fait partie des vingt inédits, écrits en novembre 2018 par Marie-Claire Bancquart, qui décédera le 19 février 2019.
Nous devons l'anthologie, parue en mai 2019, à l'amitié, celle qui liait Claude Ber, poète elle-même, à l'auteur.
"N'ayant plus les forces de la mener à bien, Marie-Claire Bancquart m'a fait la grande confiance de m'en déléguer la charge" précise Claude Ber, dans sa préface.

          Pourquoi ce sentiment d'exil
          qui revient régulièrement,
          alors que l'amour et l'amitié
          sont si proches de moi.
          C'est sans doute l'enfance manquée, la maladie
          toujours proxime.
          Et cependant l'amour, l'amitié sont ici, tout proches.
          Mais je ressens je ne sais quel besoin de "plus",
          un "plus" en positivité,
          sûrement impossible.

          ibid p.192

          Un très grand pigeon blanc,
          à l'intérieur de notre balcon
          tous les jours à midi trente,
          que vient-il chercher ?
          Pas de pigeonne par ici,
          pas de nourriture non plus.
          Il s'envole après s'être perché
          sur un grand bouquet de fleurs bleues.
          Peut-être rêve-t-il sur une mer
          dont elles ont la couleur,
          et qu'il aurait connue dans sa jeunesse, puis abandonnée
          pour notre civilisation,
          où en solitaire il se nourrit de rêves
          formés de souvenirs.

          ibid p.193

Je garde d'une visite au domicile de Marie-Claire et d'Alain Bancquart le souvenir d'un accueil chaleureux à sa table de travail, puis d'un thé pris avec eux deux sous le regard du chat, entre des bibliothèques lourdes de livres et de partitions de musique, sans oublier la précieuse vue sur les toits de Paris, avec une belle échappée de biais sur la tour Eiffel.

        Souvent je pense à des oreilles très personnelles, comme
        les oreilles blanches de notre chatte, pointées en avant pour
        mieux ressentir une friandise, et sévèrement droites quand
        un bruit, une chute de livre l'appellent. De quel ancêtre    
        a-telle hérité son pouvoir de sentir, de juger ? Comment
        sait-elle que la cuillérée de crème l'attend chaque jour à sept
        heures exactes du matin ?
        Et comme sans doute, elle nous trouve gauches, poursuivant
        un insecte en mordant maladroitement notre pain !

        ibid p.197

        Si doux, le gris du ciel habité parfois de nuages blancs, qu'on
        voudrait être oiseau pour s'y complaire. Bientôt il fera nuit.
        Ce sera l'heure des oiseaux secrets, du livre cherché dans
        la bibliothèque, et pour finir d'un sommeil mi–transparent,
        mi–chien d'aveugle. Nous règnerons grâce à lui sur les fleurs,
        la nuit et le monde, multiples, souverains obscurs et fragiles.

        ibid p.199

Des souvenirs me reviennent en mémoire, tel celui d'une lecture donnée par un soir glacial de février 2013, à la librairie Tschann, boulevard du Montparnasse, illuminée par sa voix et son sourire face à un public d'autant plus attentif que réduit !
Celui de la soirée du 20 juin 2014, donnée à Reid Hall en l'honneur des 80 ans d'Alain Bancquart, son époux, créateur de musique sérielle, à laquelle elle assista, coûte que coûte, allongée comme une déesse antique sur un divan en rotin!
D'un bref et dernier passage, en juillet 2017, au Festival de Poésie de Sète, j'ai également retenu d'elle ces quelques mots, quand interrogée par Gérard Meudal, rue Haute, à propos de son livre Qui vient de loin, elle dit, haut et fort, comme on dicterait son testament poétique :

          "Le quotidien prend une importance extraordinaire au moment où on va être emporté. Toutes ces choses fragiles sont encore là, c'est nous.
La transparence des choses, des bêtes, c'est ce de quoi nous nous réconfortons, nous vivons. Nous ne sommes qu'un sujet au milieu de tant d'autres. La poésie est une sorte de cadeau: chaque matin bouge au bord de la vie incertaine."
Ces mots nous réconcilient définitivement avec l'inconnu du lendemain, ils me sont d'un précieux soutien et je suis heureuse à mon tour de vous les partager, en souvenir d'elle et de sa ténacité.

Bibliographie:
  • Toute minute est première, suivi de Tout derniers poèmes, préface de Claude Ber, Le Castor Astral, 2019
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