Port des Barques

Port des Barques

vendredi 13 juillet 2018

Vénus Khoury-Ghata, un simple trébuchement




         Tu accompagnes ton ombre jusqu'au soir
         emboîtes le pas à toutes les rues pour être équitable

         tu marches du même pas que ton ombre dans le sens contraire du jour
         des hommes suspicieux t'observent à travers les grilles
         des chiens aboient à ton odeur
         la femme nue sur l'affiche t'appelle dans un bruit de papier froissé
         tu lui promets de revenir

         un soleil moqueur perce ton sommeil
         tu voudrais te réveiller alors que tu l'es déjà
         disparus les murs autour de toi
         ton lit sur le trottoir
         ton corps enjambé par les passants

         la mort un simple trébuchement

         in Gens de l'eau, Les dépeupleurs, Mercure de France, 2018, p.77

Le tout dernier recueil de Vénus Khoury-Ghata, intitulé Gens de l'eau, est paru en avril dernier. Il garde ce ton douloureux et énigmatique, qui est le sien, et fait encore allusion au drames familiaux traversés. Il ne peut en être autrement. Vénus Koury-Ghata, syrienne d'origine et exilée de longue date en France, porte en elle un grand cœur à vif.

Le poème, qui suit, est dédié à un peintre syrien contemporain, Ziad Dalloul, dont vous trouverez en note la référence. J'aurais aimé pouvoir illustrer ce texte d'un tableau du peintre mais cela ne m'a pas été possible. Cette poésie, si ardente et imagée, exige du lecteur qui l'écoute de fermer les yeux et de se laisser conduire par la voix de son auteur :

                                                                                 au peintre Ziad Dalloul

          Tu repères ton figuier à travers murs collines forêts
          c'est ton souffle qui agite ses branches
          ta respiration qui embue la vitre de la femme qui dort sur sa propre épaule

          Son sein sur l'oreiller est fragment de lune
          reconstituer la lune attesterait de l'existence de la femme et la preuve que tu n'as pas rêvé
          rampant sur le carrelage froid
          tu ramasses les rais filtrés par tes volets
          les récoltes avec une infinie patience

          ce que tu serres dans ta main n'est qu'ombre racornie de ton cœur

          in Gens de l'eau, Les dépeupleurs, Mercure de France, 2018, p.78

Ce bref poème, d'une grande intensité, illustre parfaitement la qualité de ton de cette écriture et son mystère. Le lecteur touche du doigt la présence évoquée et en est "touché" en retour.

Vénus Khoury-Ghata sera une fois de plus présente au Festival de Poésie de Sète et je me réjouis
à l'idée de l'y retrouver.

           Celui qui revient après des années d'absence est un retourné
           dans quel dialecte s'adressait-il aux loups qui mangeaient les traces
              de ses pas et se sentaient repus
           a-t-il croisé l'ours la neige la fauvette
           et à quel soleil cuisait-il son pain
           a-t-il assez de bras pour arracher l'herbe qui a poussé sur son lit
           assez d'yeux pour dormir
           et un cœur à fendre à la hache lorsque les loups honteux de leur nudité
           appellent l'homme vêtu de leur peau

           in Gens de l'eau, Mercure de France, 2018, p.33

Dans nos têtes d'enfants, le présent se mariait aisément au passé, les rêves au réel, Vénus Khoury-Ghata a conservé ce don de relire ses souvenirs et ses peurs avec des yeux d'enfant extra sensible et de réveiller en nous par son écriture de semblables images .

            Les enfants entre deux terres dorment avec leur cerf-volant
            affirment celles qui déplient du même geste leur linges et leurs champs

            à l'enterrement du vent il n'y eut pas grand monde

            les arbres devenus caduques
            les oiseaux tombés des nids n'étaient pas assez mûrs
            personne ne les ramassait
            les gens avaient d'autres soucis

            ibid p.32

Je vous souhaite de vous laisser gagner par cette évocation poétique débridée d'un monde imaginaire, fruit d'une enfance sans télévision, ni portable, ni tablette.

             Le rossignol invente le jour pour son seul usage
             guetter les trois notes liquides ne t'empêche pas de poursuivre ton rêve

             le monde au-delà du seuil est étendue d'eau
             des vagues inamicales frappent à ta porte
             ouvrir noierait ton sommeil et ton pot de basilic
             vent froid sous ta peau depuis que la femme du miroir te tourne le dos
             balaie-la avec les miettes de ton repas
             chasse-la à coups de pierres
             charge ton lit sur tes épaules
             et pars

             laisse la clé à la vraie propriétaire des lieux
             l'araignée du plafond

             in Gens de l'eau, Les dépeupleurs, Mercure de France, 2018, p.79

Bibliographie:
  • Gens de l'eau, Mercure de France, 2018

sur internet:

vendredi 6 juillet 2018

Ludovic Janvier une branche craque au bord de l'écoute



          C'est ma dernière levée d'oiseaux
          avant de casser le calme de l'air
          et cette parole égale aux larmes
          en forme de mots cristallins
          qui me viennent pour dire adieu
          à la journée couchée sur le sable
          moi retourné vers le futur sans moi

         je vois la mer qui va et vient
         le bleu du ciel qui tombe du ciel

         in Une poignée de monde, Le ciel en marche, Gallimard 2006, p.67


Écrivain, poète et critique littéraire et ami de Samuel Beckett, Ludovic Janvier est décédé à 82 ans, le 20 janvier 2016. Je dois sa découverte aux rayons de poésie de la librairie Tschann, 125 boulevard du Montparnasse, à Paris 6ème.

Vent, mer, sable, oiseaux sont pour beaucoup des mots de saison, évocateurs de départs estivaux vers d'autres horizons.
À ceux qui restent, le plaisir de tendre la main vers un des rayons d'une bibliothèque, d'y choisir un livre et de s'y plonger. Il leur viendra peut-être la joie de vivre une aventure intérieure :

          À supposer que les oiseaux se taisent
          toujours une branche craque au bord de l'écoute

          à supposer que le bois ne s'étire pas
          toujours on y devine une rumeur de vent

          à supposer qu'on n'entende plus le moindre souffle
          dans le calme il y a toujours un bruit qui se prépare

          à supposer que l'imminent demeure imperceptible
          il reste ce murmure en moi parce que je t'attends

          à supposer qu'un jour je renonce à t'attendre
          le silence écoutera toujours venir la fin d'attendre

          ibid p.68

 Fidèle, la poésie vous décharge sa vie en bouche et vous barbouille d'existence.

         Écouté par les oiseaux
         brusque silence à Paris
         le soleil égal sur tout
         un seul pas et tu pénètres
         dans l'instant bleu de lumière
         goutte en suspens sous le ciel
         où parler commence à neuf

         ibid Le ciel en marche, p.57

        
Bibliographie:
  • Une poignée de monde, Gallimard 2006
sur internet:

vendredi 29 juin 2018

Anne Perrier accoudée à l'éternité d'un chant d'oiseau




         Si lasse en ce jardin
         D'interroger l'azur
         Que ne puis-je m'asseoir
         À l'ombre du sorbier
         Dans la simplicité du jour
         Comme l'enfant naguère
         Accoudée à l'éternité
         D'un chant d'oiseau

         in Les Belles étrangères, 14 écrivains suisses, 2001, p.116

C'est toujours un grand bonheur de retrouver l'écriture d'Anne Perrier, décédée en janvier 2017, à Saxon, en Suisse.
         Où me portent mes pas
         Nulle demeure au bout du jour
         Nul âtre nul abri
         Offerts au voyageur
         Mais ces appels
         Mais cette danse
         Mais ce vol éperdu
         Dans l'air des papillons de feu

         ibid p.117


Ces textes, denses et brefs à la fois, invitent à la méditation. À la manière des livres de chevet, ils offrent sérénité, amitié et profondeur à leur lecteur.

         Pourtant quelle douceur
         Quand sous la loupe de la lune
         Le cœur tremble et se fane
         D'entrer dans la demeure
         De pierre tendre sous les feuilles
         – Serait-ce en rêve – et de se perdre
         Au fond du blanc sommeil d'enfance
         Et d'oubli

         ibid p.118

         Si je ne reviens pas
         Dites au merle que je me suis perdue
         L'on ne sait où dans l'épaisse forêt
         De mes pensées de mes désirs
         Qu'un infini soleil d'été
         Consume

         ibid p.119

         Quel est ce signe à l'horizon
         Sois calme Ô ma brûlure mon âme
         Entre dans la félicité
         Tranquille de l'arrière-saison
         Dépose ici tes peurs tes impatiences
         Laisse laisse l'amour
         Régler la danse et ne puise
         Aujourd'hui qu'en la brève abondance
         De l'instant

          ibid p.120

          Et là-bas coule une rivière
          Á la gorge d'ardoise
          De loin je me suis penchée
          Vers son eau limpide – boire
          Ô comme l'oiseau léger ou le vent
          Accouru du désert
          Boire aux longs traits cette eau
          Que me cachent les arbres

           ibid p.12

Faire front, ou tout au moins bonne figure à la vie, reste la devise du poète. Voici quelques échantillons de ces petits bijoux d'insolence et de bravoure :

            Aucune chose ici
            Ne dira oui
            ou non
            Le fil de l'araignée
            Frisonne sur l'abîme…
            Qui peut passer ?
            Seule une abeille
            Met le feu au silence.

            in Le temps est mort, Anne Perrier par J.M.Baude, Seghers Poètes d'aujourd'hui 2004, p.107
 
Il me revient en mémoire à ce propos le souvenir de marches sur les sentiers les plus vertigineux de l'île de la Réunion : des araignées y dressaient des toiles géantes sur le vide, filets irisés que la main humaine peinait à rompre, mais qui se révélaient fatals aux mouches, papillons et autres insectes.

Anne Perrier choisit de faire du "devoir de vivre" un défi, faisons-en autant :

            Si le temps me touche
            Si la mort m'arrête
            Alors que ce soit
            D'un doigt éblouissant

            in La voie nomade, ibid p.159

Puis retournons, comme elle nous y invite, à notre quotidien avec ce lumineux poème :
           
            J'ai repris seule nos beaux chemins
            Ceux que le temps n'aurait pu contenir
            Et qui furent d'éternelle saison
            Sous les abeilles
            J'avance seule où nous allions
            Prunelles bleues
            Dans l'air oiseaux limpides
            Feu

            in Lettres perdues, 1968-1970, p.89


Bibliographie:
  •  Les belles étrangères, 14 écrivains suisses, 2001
  • Anne Perrier, Œuvre poétique 1952-1994, L'Escampette, 1996
  • Anne Perrier, par Jeanne-Marie Baude, Seghers Poètes d'aujourd'hui, 2004
sur internet:









vendredi 22 juin 2018

Silvia Baron Supervielle II, un autre verbe de chair et de sang



                                     VII

                Dans un autre loin peut-être
                le temps s'achèvera à force de céder
                ses jours ses nuits de refaire
                les chiffres de son discours immuable
                de s'inscrire en sens contraire
                de reculer jusqu'à des parages
                inchangeables sans destin
                que lentement l'absence
                réduit en poussière

                je vais et je reviens à l'encontre d'une lumière
                qui me remet dans l'ombre

                (extrait)

                in Un autre Loin, Gallimard, p.28, 2018

       Dans ce tout dernier recueil, Un autre loin, paru en février 2018 chez Gallimard,
Silvia Baron Supervielle semble s'interroger à maintes reprises sur ce que lui réserve l'avenir.
Des préoccupations inhabituelles semblent l'assaillir dès le premier texte. Ainsi, au fil de ma lecture,
ai-je été alertée par diverses allusions à une cécité possible telles que celles-ci :
je cherche à dire la plaine de mon regard muet/ je perds la vue à l'intérieur des yeux, j'essaie de voir les arbres/ pour qu'un éclair s'inscrive dans la pierre/ enfonce mon pas dans une racine/ fixe ma vue comme une amarre/ tout glisse à l'intérieur de l'ombre/ je ne peux plus imaginer la plaine/ mon regard est désert/ où voir ce que je ne vois pas, où accueillir une lumière étrangère, l'eau sombre me ramène au courant sans fond de l'obscurité, je marche contre l'été, contre la mer qui n'arrête pas de tirer vers le large mes yeux usés de ne pas voir .
Quoi qu'il en soit, l'auteur demeure pour ses lecteurs cette vigie protectrice, veillant debout à sa fenêtre en l'île Saint Louis.


                                     II


                Sans savoir où entrer où sortir
                où respirer où mourir
                faut-il choisir les moments du passé
                ou le présent immuable
                qui se succède

                faut-il se déprendre de la mer
                qui me sépare de l'origine
                et avancer à tâtons au ras de l'air
                en quête d'un soleil virginal
                dans l'ascenseur de la nuit
                qui appareille

                faut-il un autre vide pour vivre
                le sentiment d'un rivage
                qui se prolonge dans la brume
                parmi des figures masquées
                où s'occulte la possibilité
                de l'amour
      
                in Un autre loin, Un autre vide, Gallimard, 2018, p.82

Entre un autre vide et un autre loin, il semble que l'auteur ait choisi un autre verbe de chair et de sang, assez proche du lamento :

               parfois quelqu'un comme un cheval
               hagard heurte la table
               parfois c'est moi qui brise les verrières
               et tombe sur l'air blessé

               ibid Un autre loin, p.14

La douleur autant que la pudeur affleurent du début à la fin au travers des mots quand, dans la solitude affaiblie s'infiltre la nuit, mais la noblesse demeure entière : ici nul visage ne me rendra la vue.


                                     I

                Un autre verbe de chair et de sang

                sans utiliser ses figures
                ni incarner ses accents
                ni faire surgir son langage
                masqué

        
                un verbe engendré par les mouvements
                de la mémoire et de l'oubli
                      

                sans savoir où aller où revenir
                où regagner le pays d'autrefois
                que je ne discerne plus
                mais qui demeure englouti
                dans ma gorge à la façon
                d'un sanglot

                où voir ce que je ne vois pas

                depuis une escale qui regarde
                les bateaux appareiller

                la fumée fait des cercles sur le port
                jusqu'à ce que le gris sans destin
                se défasse de sa marche

                où accueillir une lumière étrangère

                j'attends un mandat général
                afin qu'il change mes yeux
                prêts à partir

                 je tente une voix improbable
                 qui assemblerait l'espace et le silence

                 il faudrait que la musique
                 de la distance suspende son circuit

                 j'entends des cloches errantes
                 tinter hors des heures et des sons
                 s'appeler et se répondre

                 grâce aux échos muets qui hantent
                 les voies cosmiques

                 je suis les échos d'une parole
                 collective indéchiffrable
                 qui emploie la langue de la distance
                 d'un rivage à un autre
                 lancée par les feux d'un phare
                 au centre de la mer

                 in Un autre loin, Un autre verbe, Gallimard 2018, p.p.93/94/95

Pour l'auteur, la fenêtre a toujours tenu une place essentielle, elle effleure la blancheur des papiers, atteste du souvenir d'un pays lointain d'où a surgi un verbe engendré par les mouvements de la mémoire et de l'oubli.


                 près de moi une fenêtre inhabitée
                 surveille jour et nuit devant
                 et derrière elle en espérant
                 que quelqu'un viendra l'ouvrir
                 qu'un typhon l'arrachera de ses gonds
                 pour ne pas reproduire en permanence
                 les objets recommencés
                 et usés par le temps

                 ibid Un autre vide p.83

Silvia Baron Supervielle est cette femme, qui a choisi l'exil volontaire pour tenter d'oublier un temps la toute puissance de la mort, la même qu'elle pressent proche, aujourd'hui. Son tout dernier livre s'achève en effet par ces mots :

                 au loin un autre loin m'attend debout sur mon passage
                 l'aube se lève entière de l'herbe de la plaine

                 et je reprends les marches et le jour
                 recommence ses heures ses nuits

                 est-ce un trajet ce ciel

                 est-ce un envol vers le Sud
                 l'amour ouvert

                 ibid Un autre Verbe p.111


Bibliographie:

  • Sylvie Baron Supervielle Un autre loin, Gallimard, 2008.
sur internet:



vendredi 15 juin 2018

Silvia Baron Supervielle, où s'en va ce qui manque



           Une musique inaudible fait des allers et retours sur la mer qui me sépare de mon premier
         rivage. Quand elle s'éloigne, le sillage s'évanouit, l'espace est sombre, la pause est brève. Il
         suffit que je revienne à la fenêtre et que je pose mes yeux sur la Seine pour que le sillage
         rallume sa trajectoire. La séparation est une source profonde de la durée.

         in Chant d'amour et de séparation, Gallimard, 2017, p.27

        
L'auteur, Sylvia Baron Supervielle est née en Argentine en 1934, d'une mère uruguayenne et d'un père de souche béarnaise, cousin du poète Jules Supervielle.
En 1961, elle fait résolument le choix de vivre en France et d'écrire en français. Elle habite depuis, l'île Saint Louis, entre deux bras de la Seine.

                    le chemin aura fini par être celui de quelques phrases bientôt détachées de leur histoire

            Dès l'instant où j'ai vu la Seine à Paris, la coupure entre visibilité et invisibilité s'est éclipsée.
         J'ai compris que j'étais partie afin d'amorcer une seconde séparation sur les rives d'un autre
         fleuve. J'ignore s'il est beau ou transparent, je connais mal sa couleur qui varie du vert au gris
         entre diverses teintes brunes et ocre. Mais il oriente ma main sur les papiers et emporte et
         ramène des scènes et des fantômes.

         ibid p.49


Son avant dernier livre, Chant d'amour et de séparation,  paru en avril 2007, est dédié par l'auteur à Jacqueline Risset, critique littéraire et traductrice de Dante, décédée en 2014.
Des citations en italique, tirées de l'œuvre du poète André du Bouchet, introduisent chacun des chapitres.


                                                        Trouver distance sur la page, c'est recevoir ce qu'elle a donné

            Naguère l'amour occupait une musique identifiable. À présent il occupe toutes les musiques :
         celles qui enferment un visage précis, celles qui partent vers des ports ignorés, celles qui
         attendent, celles qui fluctuent dans l'espace. En m'éloignant, j'ai libéré les portes, les vannes,
         les barrages, et je suis sortie dans les rues, les quais, les allées du passé et du présent afin que
         la musique m'emporte où elle veut et inspire les amoureux, les amis, une mère et sa fille comme
         Madame de Sévigné et la sienne, un enfant et son chien ou son cheval, deux sœurs ou âmes
         sœurs. L'onde se transmet entre les morts et les vivants, les aveugles, les absents, entre les 
         langues, les coutumes, les paysages : elle sustente la création. J'ai entrepris le voyage afin que la
         lumière nouvelle jaillisse de sa source, s'élève et accompagne l'éloignement qui me sépare de
         ma naissance. Qu'elle fende la mer et se répande sur la terre et m'emporte en direction du ciel,
         non pas pour voir Dieu, mais pour constater qu'il est introuvable et qu'il est nécessaire de
         l'inventer.

         in Chant d'amour et de séparation, Gallimard, 2017, p.p.54/55
        

Concision de la pensée, analyse, puissance des images et ouverture au monde caractérisent l'écriture de l'auteur, nous en avions déjà un exemple dans La ligne et l'ombre, paru en janvier 1999, au Seuil :

     "Depuis que je suis dans mon deuxième pays, ma maison de tous les temps est la route de l'espace
   qui traverse l'Atlantique vers le Sud et à l'instant remonte en direction du Nord. Cet espace de la  
   séparation retrouve avant moi ces lieux enchantés de jadis et avant moi retourne à la fenêtre du
   présent. À plusieurs reprises, tandis que les chevaux galopaient sur les dunes, le bateau-bus
   longea le quai voisin, puis, en ayant effectué le virage hors de ma vue, reparut pour aborder
   l'embarcadère de la rive opposée."



                                                        parler comme si la langue n'existait pas

             La séparation suscite le désir. De nombreux philosophes et psychanalystes se sont penchés
         sur le désir et sa signification, mais celui qui a compris ce mot est Yves Bonnefoy lorsqu'il parle
         du désir d'être. On ne peut pas être sans désir bien que le mot ait plusieurs sens. Désir de la
         chair, de l'argent, du pouvoir, du plaisir. Désir spirituel désir de vérité. Or le désir d'être est le
         plus fort. Je ne saurais parler du désir des autres, mais je connais le mien qui se lève de mon
         corps et mon âme confondus. Désir d'être et, en premier, désir d'amour qui résulte du précédent.
         Son sang galope de lui-même dans les veines.
             J'écris avec une main ambulante dans la plénitude du désir. Le désir de la chair et le désir de
         Dieu sont inséparables. Désir de chanter en voyant une image approcher. Désir de beauté. "Ne
         désire que ce qui dépend de toi", disait Épictète. mon désir dépend d'un moi lié au mystère et
         à la mystique. Non pas quand cette dernière relève de la religion mais d'un état qui transgresse
         la réalité. J'aime le mystère et l'absence de Dieu. La quête de Dieu se fraye un chemin à une
         altitude incroyable.
             Je ressens du désir quand je lis, écoute de la musique, contemple un tableau, m'abandonne
         aux fulgurations du crépuscule. Excepté que le feu est quelquefois en attente, il n'a pas encore
         été allumé par le soleil. Incendie de la sève qui remonte des gouffres de la terre et circule dans
         le corps aspirée par les sommets. Aucun  spécialiste ne saurait lui donner un nom. Je parle d'une
         substance, semblable au miel, qui me transporte et sème l'écriture aux quatre vents. Et qui
         germe dans l'âme.

         in Chant d'amour et de séparation, Gallimard, 2017, p.p.125/126



                   traversé.    c'est le fond qui se traverse      c'est le fond        qui traverse       
        Les airs de tango que le bandonéon célèbre à Buenos Aires caressent mes oreilles. Poésie signifie ce que l'on n'oublie pas. Ce qui remonte du fleuve du passé afin de prendre vol sur la mer générale. Les fleuves passent les frontières et renaissent plus loin. J'aime les villes traversées par un fleuve et les fleuves d'un pays qui courent dans un autre pays et changent de nom, et creusent la terre, plongent dans la mer et se perdent à l'horizon. Et renaissent dans
    d'autres terres, sous d'autres cieux à cause d'un reflet. D'un trait qui les blesse. Et rendent
    éternel le temps. (…)

    (extrait)
    ibid p.132
     
Pour l'auteur "écrire en plusieurs langues signifie sortir du temps et de l'alphabet" pour de plus vastes horizons, et "quitter est un moyen d'accéder à soi, à plus que la vie tracée et, par conséquent, à l'écriture. Je peux témoigner personnellement de cette dernière affirmation.
        
              Nous sommes dans l'Ouvert parce que nous avant fui les frontières et écouté les notes d'une
          autre langue et d'un autre silence à travers les vitres de la fenêtre et les reflets du fleuve. Parce
          que nous avons accueilli ces sons avec notre imaginaire transplanté qui les a transformés selon
          sa fantaisie. Parce que l'ouverture, nous l'avions en nous avant de partir. Nous aimions plus
          l'Ouvert que les frontières. Plus la mer que les rivages. Plus les fleuves que les ponts. Plus
          l'invention que la connaissance d'une langue. (…) Les gens qui ont deux langues comprennent
          toutes les langues. Ils sont poètes et traducteurs, leur souffle étant celui de l'univers.

          ibid p.142

Aimer passionnément la langue des poètes, m'y plonger chaque semaine pour vous offrir ensuite le fruit de ma cueillette est pour moi une tâche vitale et voici que soudain, à la page 123 de Chant d'amour et de séparation, me tombent sous les yeux ces derniers mots de Sylvia Baron Supervielle :

           Je sais qu'une main a saisi des mots en vol et les a lancés au vent, et que leurs ailes me
           touchent et se croisent sur les papiers.

Je vous parlerai une prochaine fois du tout dernier livre de Sylvia Baron Supervielle, paru chez Gallimard en février 2018, qui s'intitule Un autre loin.



Bibliographie:
  • Chant d'amour et de séparation, Gallimard, 2017      

sur internet:

vendredi 8 juin 2018

Véronique Daine Extraction de la peur




         j'écris d'un matin parce que c'est toujours de
         là que ça part de cette accroche-là mais peut-
         être qu'écrire d'un matin serait déjà refermer
         le piège alors parler parler attacher bout à bout
         les phrases qui se présentent à l'esprit ne pas
         attendre même qu'elles se présentent à l'esprit
         être dans le flux de phrases dans le déroulant
         des phrases du monde où vont se mêler
         se confondre les miennes pour y disparaître
         ne pas s'arrêter comme si l'on craignait
         l'interruption la séparation des phrases parce
         que dans cette séparation des phrases coulerait
         une eau froide et noire

         in Extraction de la peur, M'endors et merveille, L'herbe qui tremble, 2016, p.47

Surprenante cette première plongée dans l'écriture de Véronique Daine, énumérant ses états d'âme successifs et contradictoires, elle est comme prise de logorrhée ou parfois de panique communicative :
"soudain transpercée par l'eau sombre et glacée où nageaient toutes les terreurs de l'enfance
et après on revenait sur la plage on mangeait des pêches blanches très sucrées dans l'odeur du romarin et la terre était à nouveau chaude".

Un cheminement sensible et douloureux se dessine tout au long de cette lecture.

Ainsi le poète s'interroge sur l'handicap d'une autre :
"et qu'est-ce qui me sépare d'elle ce n'est pas l'âge ni le joli quartier résidentiel qu'est-ce qui peut faire écran à l'eau noire".

         alors je parle de ce qui nous endort émerveille
         tous ce printemps tant attendu ces jeunes
         pousses vert tendre je parle et m'endors
         émerveille de la douceur retrouvée je parle
         m'endors et merveille de moi-même d'avoir
         survécu à cet hiver fait longue cure de ginseng
         rouge et acheté de si jolies chaussures sur
         zalando je parle m'endors et merveille d'avoir
         tout ignoré de l'eau noire je parle m'endors
         émerveille en boucle d'être moi aussi une
         mère aimante dans un joli quartier résidentiel
         déroulant toutes ses phrases du monde en
         bouche pleine cave et bien pensante

         ibid p.51

Au chapitre Récitatif contre la peur, celle-ci est omniprésente malgré le grand puits de bleu de l'été. L'évacuer par extraction s'impose, comme on arracherait une dent gâtée, tentative qui s'avère en partie réussie puisque le dernier chapitre s'intitule : Joie, la petite (Finalement).

À l'image d'Hetty Hillesum, dans son livre Une vie bouleversée, Véronique Daine choisit d'y "tracer de petits aphorismes et de petites histoires vibrantes d'émotion", pour pouvoir bouger comme il faut la langue qui est parfois comme un plateau dans la bouche.

Le dernier chapitre est un hymne à la joie : que la joie la petite d'amour et la langue quand elle bouge bienheureuse comme ça dans la bouche sont une seule et même chose dans la catégorie des choses ce sont celles qui mettent grand vent dans la tête toute jambe dehors et la veine cave à son cou.

Pour l'auteur créer de la joie avec la bouche du cœur est un acte réservé en premier aux oiseaux et accordé en second au poète.  Puissent leurs voix s'accorder et résonner harmonieusement durant les jours à venir sur la Place Saint Sulpice, à Paris, à l'occasion du 36e Marché de la Poésie, où le Québec est à l'honneur !

Bibliographie
  • Extraction de la peur, éditions L'Herbe qui tremble, 2016
sur internet

vendredi 1 juin 2018

Françoise Ascal quelques pages à l'adresse de Camille Corot



                    Camille Corot. La liseuse au bord de l'eau. Musée de Reims.


             Ainsi regardant ta liseuse au bord de l'eau, on ne voit au premier coup d'œil qu'un paysage
          vaporeux, gaze ou tulle. Herbes, frondaisons, ciels dans de sourdes tonalités dont on ne sait
          si elles vont se dissoudre avec la lumière matinale, ou s'intensifier pour rejoindre l'obscur.
          Rivière étale, sans ride. Pas de vent dans les branches. Quelques pâles reflets esquissés sur
          une eau sans vertige. Un univers frappé d'inconsistance. L'arche du pont, au fond à droite,
          semble le seul point de fermeté. Promesse d'un ailleurs. Comme ce bateau endormi, amarré
          sur la rive proche, qui peut-être un jour sortira de sa torpeur pour s'arracher à l'eau morte.
             Il faut du temps pour découvrir l'échappée ménagée pour celle qu'on aperçoit sous le couvert
          des saules, appuyée contre un tronc, à moitié dissimulée par un fouillis d'herbes. Entre ses
          mains, un livre – ou une lettre plus vraisemblablement. Dans le secret végétal, elle se tient
          debout, elle-même secrète et grave. Attentive à déchiffrer les signes qui l'ont conduite ici, dans
          cet espace dérobé où les émois peuvent se déployer, jaillir hors du tableau, hors du temps, loin
          de la tyrannie du réel et plus encore des intentions du peintre. Sans rien troubler du songe
          mélancolique qui l'entoure, la jeune liseuse ouvre l'horizon.

          in La Barque de l'Aube, Camille Corot, éditions arléa, 2018, p.p.28/29

 Contempler un tableau avec les yeux d'un poète, s'interroger et méditer à son propos n'est pas chose commune, le faire avec Françoise Ascal va bien au delà de nos attentes. Les paroles fortes, que nous lui connaissons, interpellent et suscitent souvent notre adhésion :

             La peinture, la musique, l'art pour fuir ? J'ose espérer qu'il est plutôt question de résistance.
          Contre la grande machine à broyer, à effacer ou à noircir.
             Sauvegarder.
             Affirmer.

         ibid p.27

Au cours de ce récit, l'auteur entame "le travail du ressouvenir". Elle choisit de décrire en parallèle la vie de deux Camille; l'un peintre, devenu célèbre tardivement, l'autre, un de ses ancêtres paysan né dans L'Aube et mort  au front avant ses 20 ans. Pourquoi ce choix, à cette étape de sa vie? Pour  écrit-elle :

             Mettre de l'air dans les histoires intimes. S'échapper par le haut. Consoler les morts pour
         mieux les enterrer. En finir avec ce qui ne finit pas. Ciel, eau, barque. Quitter la rive. Te
         rejoindre.

         ibid p.39

             Tu te détournes de la matière lourde, de la glaise où dorment les morts. L'alouette éprise du
          soleil est ton modèle. Et si la mélancolie te rattrape, elle est l'occasion d'une mélodie plus
          douce encore, plus tendre.

          ibid p.50

             Tu finis par peindre toujours le même paysage, délesté de ses caractéristiques locales.
          De ce creusement jaillit une lumière unique. Celle de nos inconscients, par-delà nos origines
          diverses ?

          ibid p.53

              J'écoute le clapotis de l'eau sur les flancs de la barque. Bercement maternel pour celui qui
          bientôt pourrira en terre. Les rames maniées en souplesse font naître des ondes qui se
          répercutent jusqu'à l'autre rive. Sillage luminescent, malgré l'approche du crépuscule. Dans
          une petite crique, les noisetiers font une arche. Une chambre végétale. Puisse la barque y
          accoster.
              De la pointe de ton pinceau, j'écarte le sang à venir.
              Les "minutes heureuses" s'étirent.
              J'étouffe en moi tous les fracas du jour.
              Je demande à la brume de langer les morts.

              ibid p.p.55/56

              Chez toi, toutes les jeunes filles qui ont un jour cueilli des cerises sont à l'abri.
              Les petits dénicheurs d'oiseaux aussi, avec leurs genoux écorchés.
              Les baigneuses, les lavandières, les pêcheurs qui s'attardent au bord de l'eau,
              délestés des soucis du jour.
              C'est ainsi que je te préfère.

              ibid p.40/41

Chacun de ces mots se veut un baume sur une secrète souffrance. Chacun y met ce qu'il veut bien entendre, l'essentiel est de s'en trouver apaisé.

Pour ma part, je choisis cette chambre végétale, peinte par Camille Corot, où il fait bon accoster pour "des minutes heureuses"...et repartir réconfortée.




                        Camille Corot,  Le passeur, vers 1865

Bibliographie :

  • La Barque de l'Aube, Camille Corot, éditions Arléa, 2018
sur internet :

  deux articles de Roselyne Fritel à propos de l'auteur parus sur Le Temps bleu :

 un troisième paru antérieurement sur La Pierre et le sel :