Port des Barques

Port des Barques

vendredi 26 février 2021

Julien Gracq, pour un bref moment d'introspection à domicile

         Comme on entre dans les rangs de vigne lorsqu'approchent les vendanges, soulevant ça et là le pampre pour découvrir, tâter et goûter les grappes, écraser un grain, plus ou moins poisseux aux doigts, j'ai souvent échantillonné au préalable les livres, surtout les livres un peu gros, rarement 
trompé sur ce que promet la récolte. Le livre dans sa masse n'a pas encore libéré le courant jaillissant de la lecture, que le grappillage a presque tout dit sur la physionomie du cru, ou du moins sur sa teneur en alcool. 
 
                                                                     *

         Moments de flânerie absente où on musarde devant sa bibliothèque, atteignant un livre 
sur l'étagère, l'ouvrant, le grappillant, le replaçant, l'abandonnant pour un autre qui révèle à l'échantillonnage plus d'épice et de montant. Picorant là-dedans comme fait l'Espagnol à l'heure 
de l'apéritif parmi les tapas, et quelquefois, comme lui, à force de picorer, déjeunant par cœur. 
Comme les vieux connaisseurs en bourgognes font au moyen de leur tastevin, avec le temps et le long usage on en vient à flairer les livres plus souvent qu'à les lire: moins besoin de nourritures consistantes que plutôt d'une espèce de spiritualisation revigorante de l'odorat. On peut déjeuner 
parfois exquisément de la fumée du rôti, et à qui sait attendre, et vieillir consubstantiellement avec elle, la littérature délivre aussi, assez mystérieusement, sa quintessence. 
        
     Cet homme seul, en pantoufles, qui renifle et qui chipote devant ses rayonnages, tout entier devenu, nez au vent, c'est un détecteur et un juge que plus rien n'embrouille. Et cet homme, c'est aussi un croyant, un fidèle de la secte : nul ne communie vraiment avec la littérature qui n'a pas le sentiment du tout présent chez elle dans la plus petite partie. 

in Nœuds de vie, Lire, Julien Gracq, Éditions Corti, 2021, p.p.93/94 

Ironie du jour, j'étais chez moi, occupée à taper ce texte chez moi, en pantoufles et robe de chambre quand le facteur à sonné à la porte de la rue avec un paquet de livres pour moi et que j'ai dû descendre lui ouvrir sans oublier d'ajuster un masque sur mon nez ! 

Bref intermède, auquel Julien Gracq ne pouvait que faire écho avec ces mots, à la page 96 :

     Pourquoi ne pas avouer que la poésie connaît aussi auprès de ses lecteurs les plus fervents ses fiascos – ces moments de parfaite atonie où elle glisse sans plus y mordre nulle part à la surface de l'esprit désensibilisé, où les vers les plus aimés viennent heurter à la porte de la mémoire sans que s'allume une étincelle, où  le doigt, sans que s'éveille un fourmillement, touche le fil soudain inexplicablement déconnecté ? Pourquoi ne pas avouer que la poésie la plus enchanteresse, la plus certaine de son pouvoir, ne met en train ses amants...qu'une fois de temps en temps ? 

ibid p.96

Bibliographie:

Nœuds de vie, Julien Gracq, Éditions Corti, 2021.

sur internet: 

https://www.babelio.com/livres/Gracq-Le-Rivage-des-Syrtes/4088


vendredi 19 février 2021

Béatrice Marchal et si nous élargissions le présent?


       J'ai vu sur le ciel bleu un arbre aux feuilles roses, 
       panache de fraîcheur que la brise enlaçait 
       au rythme de sa danse, 
       incrédule je m'étais approchée, 

       je suis revenue peu après, 
       l'apparition avait cessé, 
       feuilles brun clair vert tendre, 
       dans l'ordre,

       plus touffu chaque jour le feuillage oubliait 
       sa grâce native, ce qui le fit 
       parfait comme un amour inachevé. 

       in Élargir le présent, Habiter l'instant, éditions Le silence qui roule, 2020, p.43 

Quel bonheur d'apprendre de la bouche d'un poète l'existence "d'arbres à feuilles roses" ainsi que la perfection d'un amour inachevé! 

       On lit aussi dans un regard 
       dans un silence, dans un paysage, 
       dans tant de choses 
       muettes qui attendent 
       des mots 
       capables de dire leur secrète puissance, 

       qui lira le destin 
       de la digitale naguère plastronnant, 
       rustique déesse aux corolles 
       serrées comme une opulente grappe de seins 
       et qui se courbe à présent, aussi efflanquée 
       qu'un marcheur de Giacometti, 
       oui, qui se chargera de pareils déchiffrements 

       sinon le poème, sinon le livre 
       où un lecteur plus avancé 
       partage ce qu'il a appris 

       du monde tout à coup plus clair.

       ibid p.44 

 À l'auteure, qui s'interroge ainsi: 

        "Se pourrait-il qu'il en fût de ce que j'écris 
        comme de provisions assemblées dans la joie 
        pour une fête, un repas où l'on m'attendait ?"

disons combien ses mots nous touchent et nous aident "à élargir le présent" 
en semant derrière nous des petits riens, qui ouvrent à leur tour...

        Midi, fenêtre ouverte au soleil, 
        écoute dans l'air encore frais 
        l'ouverture de ces chants d'oiseaux 
        avant les trilles des merles virtuoses, 

        ils n'ont cure, tu le sais, d'en imposer 
        ils s'efforcent uniquement de 
        de célébrer toujours plus haut, 

        qu'ils se taisent ou s'envolent, 
        ils nous laissent plus légers 
        plus proches du cœur des choses 

        et peut-être des hommes.
   
        ibid p.40 

Comment ne pas être submergée par l'émotion devant de tels mots? Du fond de ce semi-confinement s'ouvriraient à volonté des fenêtres? À nous de les découvrir au plus vite pour élargir notre maigre quotidien!

Je vous convie à lire ou relire, grâce au lien indiqué plus bas, un article rédigé en janvier 2016, paru sur La pierre et le sel à propos de l'auteur sous l'intitulé : Béatrice Marchal, Poèmes pour conjurer le gris. 

Bibliographie:

Élargir le présent, suivi de Rue de la source, de Béatrice Marchal, collection Poésie du silence éditions Le Silence qui roule, 2020

sur internet:

Béatrice Marchal, poèmes pour conjurer le gris, article de Roselyne Fritel, paru sur La Pierre et le sel, le 29/1/2016
http://lintula94.blogspot.com/2016/01/beatrice-marchal-poemes-pour-conjurer.html

vendredi 12 février 2021

Françoise Ascal, telle un "couteau luisant entre les herbes et l'oubli"



    Je ne suis pas celle que je parais. Je ne suis pas cette 
    femme du vingt et unième siècle qui trébuche dans 
    un monde qu'elle ne reconnaît pas. Un monde qui 
    éradique les rêves comme elle broie dans ses jungles 
    les plus démunis.

    Tous les livres lus, toutes les cantates écoutées ont 
     pénétré ma chair. Mots et sons m'ont cuite au feu très 
    doux d'une prairie. J'ignore le nom de cette matière 
    nouvelle, mais je sais que les digitales y fleurissent en 
    liberté. 
    in Variations- prairie, éditions Tipaza, 2020, p.14

La digitale, qui ressemble à un doigtier renversé, a la propriété de ralentir les battements du cœur, tout comme le confinement dont nous sortons tout juste.
Devoir oublier l'extérieur, renoncer à nos enfants et amis, à nos activités préférées, fut une épreuve sans précédent. Et voici qu'elle semble désormais faire partie de l'avenir!


    On peut se languir d'une prairie comme de la mer
    manquer de sève d'iode ou d'embruns 
    avoir le souffle court 
    à l'étroit sous les côtes 
    appeler les graminées à l'aide 
    embarquer sur leurs ondulations 
    désirer le vent convoquer les buses les geais 
    les hoche-queues. 

    On peut entrer dans les eaux vertes 
    percevoir l'infini grésillement des insectes 
    le roulis de la rivière 
    le ciel d'un bleu laiteux.

    Dans la lumière se défaire des loques du jour 
    aborder la splendeur du simple.

    Couteau luisant 
    entre les herbes et l'oubli.

             *

    Une cloche sonne dans le lointain 
    la tourterelle a cessé de se plaindre 
    invisible derrière la lisière des aulnes 
    un chien aboie. 

    On ne sait pas ce qui se trame.

    Des fils se tendent entre les sons les couleurs 
    le silence 
    des fils tissent un berceau à la mesure du ciel. 

    Une naissance se prépare.

    Suffit-il d'aiguiser l'attention pour libérer le passage ? 

     ibid p.p.15/16 

 chacun d'entre nous de trouver désormais ses armes intimes pour mieux affronter l'avenir !

Bibliographie:

   Françoise Ascal, Variations-prairie, suivi de Mille Étangs, Lettre à Adèle, Colomban, peintures de          Pascal Geyre, éditions Tipaza, 2020.

sur internet

http://lintula94.blogspot.com/2016/05/francoise-ascal-le-desir-rayonnant.html



vendredi 5 février 2021

Pierre Dhainaut, le temps d'éveiller un écho

    
 Une éclaircie, le poème; l'éclaircie, par principe, est fugitive :
si tu veux la retenir, tu n'as rien compris, elle te quitte. 

    D'un poème écrit dans l'urgence il y a vingt, il y a quarante ans, 
le sens ne se propose à son gré que le moment venu, il agissait en 
filigrane. Ne te hâte pas de dégager le sens de ta vie, tu ne diras 
plus "ta vie". 

     Qui est-il, l'enfant que de plus en plus tes poèmes évoquent ? 
Jamais tu n'as revu la maison d'autrefois, tu ne regardes jamais les 
les photographies qu'ont prises tes parents, tu n'y retrouverais qu'un 
fantôme. Aussi n'est-ce pas la mémoire, à proprement parler, qui est 
en jeu à travers ces poèmes. Au passé ils empruntent quelques images 
qu'ils projettent vers un horizon inattendu, ils ressuscitent le temps de 
la première fois. Ce temps-là, comme l'enfance est toujours neuf. 
Combien d'années derrière toi, et combien devant toi désormais? 
Tu ne compteras pas, mais ce qui échappe aux calculs, à la possession, 
les poèmes, échappe à l'angoisse de la chute, un enfant t'y précède. 
Il sort de sa chambre, il parcours de longs couloirs sombres, il ouvre, 
ébloui, en reprenant son souffle, la porte du jardin. 

      Tous ceux que tu avais perdus de vue, tu redoutais que leur absence 
ne soit définitive, le poème ne les a pas perdus d'écoute. Il réveille les échos, 
avec eux la vision se ranime, comme en hiver la rumeur d'un feuillage. 

in Gratitude augurale, Pierre Dhainaut, Le loup dans la véranda, 2015, p.p.9 et10.

Le "loup" du jour a pris la forme d'un virus galopant à travers la planète, à nous de le combattre à coups  de poésie, d'amitié et d'intériorité!

Bibliographie:

Pierre Dhainaut, Gratitude augurale, éditions Le Loup dans la véranda, 2015 

 sur internet:

 deux précédents articles de Roselyne Fritel parus sur La Pierre et le sel :

Pierre Dhainaut, Ce lieu où les mouettes sont plus blanches , 15/1/2016

Pierre Dhainaut, en la complicité des souffles, 18/10/2012




vendredi 29 janvier 2021

Béatrice Marchal, et si nous levions ensemble un coin de la nuit

On ne soulève jamais qu'un coin de la nuit 
on n'étanche qu'une partie des larmes 
nos mots sont trompeurs nos efforts insuffisants 

Il reste des chants d'oiseaux à la nuit tombée 
des cœurs malgré l'âge amoureux 
et dans l'ombre l'inconnu d'un poème 

in Progression jusqu'au cœur, Par delà plaies et blessures, éditions L'Herbe qui tremble, 2018, p.128 

Ce sont autant de mots, qui par les temps qui courent, nous sont précieux. Leurs sucs voudraient apaiser toutes nos faims et nous soutiennent avec une extrême délicatesse, à l'image de leur auteur. 

       Parole ouverte 
       à l'attente au silence, 
       silence qui écoute 
       attend 
       écoute encore  

       jusqu'à ce qu'il s'emplisse 
       de mots de notes imprévus.

       in Progression jusqu'au cœur

       restent des mots 
       qu'on garde en bouche, 
       curieux de l'effet des sucs libérés. 

       ibid in Fragments de l'oubli p.114 

Par la grâce de l'écriture, une épaule, parfois, survient :

        Parfois tu voudrais juste une épaule 
        où appuyer ta tête et ta peine, 
        une main caressant tes cheveux 
        en silence avec patience 
        sans chercher à raisonner 
        cette peine qui n'en finit pas 
        de remonter d'un passé 
        plus obscur de ce rayonnement 
        d'alors par-dessus plaies et blessures.

        in Par delà plaies et blessures, p.142 

Avec le temps, il arrive, un jour, que la mémoire qui s'est tant souvenue, se sait enfin plus forte que la nostalgie. Dès lors : 

        Nous nous retournerons chaque soir 
        et graverons dans notre mémoire 
        ce que la journée offrit de bon,
        comment nous avons goûté la vie, 
        quel appel nous parvint, en quel coin 
        de notre cœur fut bêché, sarclé 
        le terreau de notre humanité.

        ibid p.151

Béatrice Marchal vit à Paris et se ressource régulièrement dans les Vosges, où elle a passé sa jeunesse;
elle collabore à plusieurs revues poétiques.

Bibliographie:

Béatrice Marchal, Un Jour enfin l'accès, suivi de Progression jusqu'au cœur éditions L'herbe qui tremble, 2018



        
    
      

vendredi 22 janvier 2021

Lionel Jung-Allégret, un texte pour tenter de cheminer encore un peu


           On se sait là. À peine présents. Presque déjà partis. 
           Entre deux éclats d'une résonnance qui n'est pas tout à 
           fait la nôtre. Qui n'est pas tout à fait visible.

           On interroge l'aube 
           
           de nos bras levés.

           Le chemin d'une saison et puis d'une autre.

           La venue de la pluie, d'un bruit, d'une avancée dans le 
           silence, pour rêver que se frôle une parole au bord de 
           l'ombre. 

           On regarde le monde dans une fraction.

            Une marche si lente. Hors de portée. Presque 
            suspendue. Peut-être déjà l'amorce d'un recul.
            Quelque chose qui vient ou s'en vient et dont on 
            connaît si peu. 


            Une sorte d'étincelle. D'éclair de jour dans le jour. 
            Que l'on ne sait nommer.
            Ne saurait voir.
            À qui l'on s'abandonne malgré sa fuite à l'infini. 

            Chaque existence venante. 
            Chaque existence repartante.

            Là se guette une déchirure 
            l'annonce d'une réplique.

            On ne sait comment ni pourquoi cela.
            On ne sait rien. 

             Ni la lumière 
             Ni sa poussière évasive qui se fragmente entre deux 
             instants de regard sur le ciel. 

             On observe la dissolution de ce qui passe. 
             Le retrait de ce que l'on suppose. 

             in Ce dont il ne reste rien, Poème de Lionel Jung-Allégret,
             encres de Catherine Bolle, Poésie Al Manar, 2017, p.p.13/14/15 

Ce poème s'accorde parfaitement à notre quotidien, plus qu'incertain, et nous offre l'opportunité de reprendre un peu de distance et de philosophie quant à l'avenir. 

Vous pourrez lire ou relire un précédent article, rédigé par moi à propos de l'auteur, et paru sur la Pierre et le sel, en 2013, sous ce titre : Depuis ce corps devenu douleur .
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/11/lionel-jung-all%C3%A9gret-depuis-ce-corps-devenu-douleur.html
ainsi qu'un second article, paru sur Le Temps bleu, le 22 janvier 2016, sous le titre: Lionel Jung Allégret, un écart incalculable.
 

vendredi 15 janvier 2021

Jacques Ancet, "je reviens, une dernière fois, je reviens, le poème n'existe pas, seule existe la trace qu'il en reste"


       Je sais qu'il n'y a plus de temps, que chaque instant ne reviendra pas 

       la lumière s'est posée au bord de mes yeux, et c'est comme si elle me veillait 
       de son feu muet 
  
       je cherche au fond de moi les raisons qui me reste de poursuivre 
       et c'est la même voix que je retrouve 

       je fais silence pour l'entendre, et c'est comme une pièce où elle résonnerait encore 
       où j'entendrai son appel de brume et de lisières 

       je reviens mais j'ai tous les motifs de me taire, de m'enfouir sous les décombres des heures 

       une fois de plus j'ouvre l'espace ou est-ce l'espace qui m'ouvre 

       une fois de plus je salue le jour même s'il ne se ressemble plus 

       je reviens, et avec moi la même chaleur écrase les géraniums et les feuilles immobiles, 
       le même volet penché contre le ciel 

       demain hier aujourd'hui se bousculent entre mes mots et c'est encore, entre eux, 
       la même joie, la même angoisse 

        je reviens dans la pauvreté et la poussière, de passage toujours, assis devant cette porte où 
        quelqu'un doit venir 

        où ceux qui entrent et sortent ne me regardent pas car comment pourraient-ils me voir moi 
        qui ressemble à tous et à personne 

        ils s'approchent, ils me frôlent en passant, je vois pantalons et jupes, jambes et sandales, 
        un ballet interminable 

        j'entends le claquement métallique, intermittent, de la porte, le bruit des voix, le téléphone 

        mais qui peut m'appeler encore dans le brouhaha unanime, dans l'odeur de créosote des 
        couloirs et leur nuit blanche où je ne cesse de me perdre
       
        in 0de au recommencement , Jacques Ancet, Les éditions Lettres vives, 
        Collection Terre de Poésie, 2013, p.p.86/87.

Sans jamais me lasser, je reviens moi aussi à l'un de mes poètes préférés, Jacques Ancet, que j'ai eu la chance d'entendre à plusieurs occasions à Paris et durant l'été, au Festival de Poésie de Sète. Il est de ceux qui me nourrissent tout particulièrement.

Né à Lyon en 1942, le poète vit et travaille près d'Annecy.  Il est l'auteur d'une quarantaine de livres et a reçu de nombreux prix. 
Nous lui devons également, la traduction en français de nombreux poètes de langue espagnole, allant de Jean de la Croix à des contemporains comme Borges, Juarroz ou Alejandra Pizarnik, en d'Amérique latine. 

Bibliographie :

Ode au recommencement, Jacques Ancet, Les éditions Lettres vives, collection Terre de poésie, 2013

sur internet :