Port des Barques

Port des Barques

vendredi 19 octobre 2018

Paul Verlaine à la fête

 
 
 
 
 
 
 
 
 
Chevaux de bois
 
                                                   Par Saint-Gille,
                                               Viens nous-en,
                                       Mon agile
                                  Alezan.
         
                                       (V.Hugo)
 
 
Tournez, tournez, bons chevaux de bois,
Tournez cent tours, tournez mille tours,
Tournez souvent et tournez toujours,
Tournez, tournez au son des hautbois.
 
Le gros soldat, la plus grosse bonne
Sont sur vos dos comme dans leur chambre ;
Car, en ce jour, au bois de la Cambre
Les maîtres sont tous deux en personne.
 
Tournez, tournez, chevaux de leur cœur
Tandis qu'autour de tous vos tournois
Clignote l'œil du filou sournois.
Tournez au son du piston vainqueur.
 
C'est ravissant comme ça vous saoule,
D'aller ainsi dans ce cirque bête !
Bien dans le ventre et mal dans la tête,
Du mal en masse et du bien en foule.
 
Tournez, tournez, sans qu'il soit besoin
D'user jamais de nuls éperons
Pour commander à vos galops ronds,
Tournez, tournez, sans espoir de foin.
 
Et dépêchez, chevaux de leur âme,
Déjà, voici que la nuit qui tombe
Va réunir pigeon et colombe,
Loin de la foire et loin de madame.
 
Tournez, tournez ! le ciel en velours
D'astres en or se vêt lentement.
Voici partir l'amante et l'amant.
Tournez au son joyeux des tambours.
 
 
                                             Champ de foire de Saint-Gilles, août 1872
 
                                                    version de Romances sans paroles
 
in Verlaine, Sagesse, Livre de Poche 2016, p.247

                                                                                                 avec des photos de Roselyne Fritel
  
 
 



vendredi 12 octobre 2018

Michel Butor, une journée selon l'auteur


 
       Le tonitruant écrivain et poète que fut Michel Butor, décrivait ainsi dans son Anthologie nomade, le défilé des heures :

       Les heures

          D'abord la nuit, sa longueur, sa langueur, les sommeils, les respirations qui soulèvent les
      draps, les retournements, les ronflements, gémissements, les petites lampes des insomnies,
      les cauchemars, les sueurs froides, les apaisements, les tombereaux de souvenirs qui se déversent
      pêle-mêle, se tamisent en rêves et nous construisent ces visions dont nous nous réveillons pantois,
      assistant à leur dislocation-dissolution tandis que nous cherchons à nous les raconter, sauf
      quelques fois où elles traversent ces premières lueurs si froides, la gelée blanche sur le zinc des
      toits qui devient perles sur les capucines, et puis les citrons se mordorent en aigrettes et pennons
      sur la ville où circulent les premiers tramways ou bus, les premiers métros et vélos, pétaradent
      les premiers motards.

           Les persiennes se plaquent sur les pierres des façades anciennes; les odeurs de café et de pain
      grillé montent par les escaliers de service jusqu'aux mansardes où les étudiants se rendorment en
      récitant machinalement leurs codes, leurs tables, listes ou vocabulaires. Après ceux des
      boulangeries les rideaux de fer des autres commerces se relèvent à grand fracas. Les ouvriers
      pointent dans les usines. Les machinent à écrire commencent à crépiter. Ceux qui faisaient la
      queue devant les magasins généraux se bousculent dans les vestibules et se dispersent parmi les
      comptoirs, interrogeant les tissus, essayant les vêtements, écoutant les explications des vendeurs.
      La foule monte et descend les escaliers de métal, remplit les quais en repérant les affiches neuves
      et parcourant distraitement les titres d'un journal par-dessus l'épaule d'un voisin tandis que le
      convoi s'ébranle.

           Les ombres raccourcissent. De longues langues de soleil viennent lécher le fond des cours
      bruyantes du choc des casseroles d'où montent des fumets de bœuf mode, fromages coulants,
      cafés, tabacs. Et tout recommence dans la lourdeur. Les chefs de service à l'haleine vineuse ne
      mâchent pas leurs mots. Les secrétaires étouffent de légers bâillements; les hôtesses deviennent
      acariâtres.

            Les derniers appels de l'astre en perdition transforment les vitres en plaques de cuivre
      sur les fenêtres occidentales. Les lustres s'allument dans les appartements reculés, les
      lampadaires dans les bibliothèques, les enseignes sur les cinémas, les réverbères dans les rues,
      les girandoles dans les restaurants, les flambeaux dans les vestibules des théâtres et les torchères  
      dans les jardins des riches. La délivrance enfin, dans le bruit, la bousculade, l'heure de pointe, le
      retour chez soi avec une autre effervescence; et bientôt les arômes des potages, les journaux
      télédiffusés, les discussions sur la politique et le sport; les phares des voitures qui balaient les
      balcons, les sorties des premières séances, les queues pour les prochaines, on s'écrase sur les
      boulevards.

             Les rues désertes, les ruelles menaçantes, les derniers craquements dans les bois, les derniers
      pas dans les sentiers, le chant du rossignol, le clapotis des vagues sous la pleine Lune, le
      hululement d'une chouette perchée sur les fils électriques, la dégustation des alcools, les dernières
      manches, les derniers adieux, les derniers rangements; encore quelques pages pour terminer le
      roman policier, savoir enfin; les dernières lueurs, les dernières odeurs, le premier sommeil.

      in Anthologie nomade, Poésie / Gallimard, 2011, p.p. 320/321/322

      Voici, contée de manière très prosaïque par son auteur, une journée, qui semble déjà très datée. Par chance, une fois sur scène, Michel Butor animait de sa gestuelle et de la chaleur de sa présence tout ce qu'il disait, et il en disait beaucoup!!! 
La chance de l'avoir vu sur la scène du théâtre de La Maison de la Poésie reste pour moi un souvenir inoubliable.

Je vous invite vivement à consulter, grâce aux liens indiqués plus bas, les autres articles écrits à propos de l'auteur, dont ceux de Jean Gédéon, d'Hélène Millien et de moi-même parus sur La Pierre et le sel .

Bibliographie:
  • Anthologie nomade, Poésie/ Gallimard, 2011
sur internet:

vendredi 5 octobre 2018

Nimrod, à l'origine il y aura le ciel le fleuve l'espace





         Le ciel en octobre raconte le grand fleuve.
         Il fait encore chaud pour la rentrée des classes.
         Ruissellent les jours les heures.
         On y pêche un ciel en attente. L'ange
         Les nuages les pensées l'abandon.
         L'eau raconte le grand fleuve
         sous la paille sous les mimosas.

         C'est un drap suspendu et qui rit.
         Plus vaste que ma vision. Plus serein
         que la remorque des grues couronnées
         Plus souverain que les choses pastorales.

         Menues sont les mailles des filets
         pour un ciel qui bombe le torse sous les oiseaux.
         Il file doux ; le cormoran n'agite plus les eaux.

         J'attends l'accord que prononcera
         le martinet, le grand soigneur du soir .

         Il y aura le ciel le fleuve l'espace.

         J'attends leur accord de tétrarque.

         L'eau coule sur un visage de bonne augure.

         Le grand fleuve sous octobre se raconte.

         in J'aurai un royaume en bois flottés, Art Poétique, Anthologie personnelle, 1989-2016,
         Poésie /Gallimard, 2017. p.50/51

De son vrai nom Nimrod Bena Djangrang est le fils d'un pasteur luthérien. Il naît le 7 décembre 1959, à Koyom, dans le sud du Tchad. Il dira plus tard de son village qu'il fut le seul où tous les enfants aient été scolarisés.
Dans la bible, Nimrod descend en droite ligne de Cham, le deuxième fils de Noé, il y figure comme un personnage biblique de l'après déluge, chasseur réputé et fondateur du premier royaume et de plusieurs villes de Mésopotamie.
Notre poète choisira par la suite d'entrer en écriture sous ce vocable prometteur et sonore.
Faisant des rêves éveillés et des sensations de son enfance un inaltérable trésor, il écrira :
 "J'aurais un royaume tout à moi en bois flottés. Une rivière de diamants en désespoir de cause. Dans le chambranle de la lumière, je ravauderai la porte."


                                        II

         J'ai aimé ma mère j'ai embrassé son destin
         Comme un fils comme un mendiant
         Qui priait en secret les dieux d'allonger
         Ses jours à proportion des miens. Je l'aime
         Comme un exilé saisi par la douleur d'espérer
         Les vœux qu'on remise à peine nés
         Au fond d'un cœur taillé pour le bonheur.
         Au sort, ma mère présentait des comptes
         Sans envier personne     ni même la lune
         Ni même le soleil     elle qui était
         Courageuse sans être mère courage.
         Je pleurais en la voyant si sereine
         Moi que tourmentaient les pressentiments
         En cette zone de l'être où naît un cœur de poète

         ibid Ciels errants, p.80

La mère, le père, le grand frère sont autant de personnages vénérés dans la culture africaine. Nimrod évoque son enfance d'une façon unique avec une richesse de vocabulaire éblouissante et une parfaite maitrise du français, avec des mots qui rappellent les premiers poèmes d'Éloges de Saint-John Perse.

          Certains jours, avec une insistance sans pareil me revient
                             Mon enfance dérobée
          Les routes désertes sans témoin calme plat
          Ce cœur cet espace enivrés au phosphore
                       Mon épitaphe est déjà écrite

          (extrait)

          ibid p.84

          Je t'apprendrai ces pays avares en paroles
          Où la langue s'attache au palais
          comme aux épines d'un verbe osseux

          Je t'apprendrai ces contrées lourdes
          De silence et d'espace, où le cri opère
          Où midi patiemment milite
          Vigilante étant la soif –

          ibid Pluies, etc...p.129


          Ainsi revient le motif des harmoniques.
          Je songe à toi, Faya-Largeau, à tes murs ocre et blanc,
          À tes femmes et leurs lèvres désireuses. Sur les pas
          Des portes, elles nous accueillent le cul à terre.
          Dunes fortes de leur réserve, Tibesti, à l'horizon
          Des dattiers, tu ponctues le charroi du sable.
          Ah, la "déshérente"  richesse et son essaim d'avoine !
          Montagne, voici que je dandine entre deux bosses taciturnes,
          Sollicitant, en aveugle, la grâce de mourir en apesanteur.
          Je cultive le plaisir à bride abattue.

          ibid Tibesti, p.p. 132/133

L'évocation de l'Afrique avec l'éléphant majestueux, dont il fait son totem protecteur, s'oppose alors à son vécu en métropole au cours d'un hiver glacial passé au coin du feu dans ces deux poèmes, qui figurent face à face sur une double page, au chapitre Les superbes :

            L'éléphant                                                          Ma Véranda

            J'ai souvenir de cet éléphant                              Moi le pauvre de ce canton
            Qui s'éloignait comme se déploie                      Je tiens en haute estime
            Le dédain. Il avait vu                                         Cette pauvreté qui m'a laissé
            Senti évalué le petit point                                  Libre de toutes obligations
            Dans l'espace que j'étais                                    L'hiver me rappelle
            Ça n'entravait ni le ciel ni l'herbe                      Au confort bourgeois
            Pas plus que l'infini qui au loin                         Assis là près de mon poêle
            Témoignait de ce qu'on se serait dit                  J'écris un poème
            Moi qui éprouvais si fort                                   Sur l'or qui court
            L'écho d'une parole commune                           Dans l'herbe jusqu'au
                                                                                       Pied du grand tilleul
            ibid Les superbes, p.94                                      ibid Les superbes, p.95


La solitude poignante de l'éléphant évoque à l'évidence la sienne : le destin mien n'a pas résisté au dépeçage. Lui reste l'allure, métronome des émotions. La douleur, cependant, n'a pas réussi à le vaincre. Chaque jour, l'éléphant s'éloigne, s'éloigne mon autoportrait…
Il est toujours cruel d'être amené à rompre avec ses origines. La plaie masquée, qui s'en suit, demeure inguérissable malgré tout l'apport d'une double culture.

                                               8

           Qui me redonnera l'odeur de la maison d'enfance
           Ses murs maculés de mes peintures naïves
           Cette feinte fraîcheur cette réelle présence
           Quand la pénombre devient une amie de haut lignage

           J'inhale une forme d'angoisse sans lendemain

           Dieu est mon orgueil je ne manquerai de rien
           Toutes les peines du cœur ne valent pas
           La douleur d'avoir à composer avec le soleil

           L'espérance l'usure la pensée – quelle barbarie faite
           Aux murs quel danger gravé sur leur partition
           J'inhale une forme de bonheur sans raison

                                               9

             C'est toujours près des murs que la vieillesse survient.
          Près du grand âge – et sa dîme de paille, sa redevance de
          bonheur rapaillé. Le sourire édenté d'une grand-mère se
          réchauffe au soleil de décembre comme un lézard, le lézard
          le véloce...Grand-mère l'enlève d'une main attendrie, qui
          est l'art de sourire des vexations. Et quand tu reviens à la
          maison sous le coup de dix heures, quand la faim te creuse,
          révélant quelque chose en toi de très vieux, mais que tu
          accueilles dans l'accueil que te fait grand-mère, tu éprouves
          le sentiment du retour, l'abandon qui est le retour au cœur
          du pays patient. La paille vient reposer à tes flancs comme
          une attelle.

             Car les dieux sont là, au milieu des gens de peu, des gens
          de paille, ceux qui n'ont ni discours ni recours à la pensée,
          et qui se contentent du mur chaud où ils réchauffent leurs os.

          (extrait)

          ibid Les murs, p.p.189/190

La modestie, la culture et la chaude humanité de Nimrod nous valent ces merveilleux passages, qui dilatent le cœur et l'esprit et réchauffent le cœur.
Je vous conseille très vivement de lire également le très bel article de Jacques Décréau, écrit et paru en mai 2012, sur La Pierre et le sel, dont vous trouverez le lien internet plus bas.

Bibliographie:
  • J'aurais un royaume de bois flottés, Anthologie personnelle 19896-2016, Poésie/Gallimard, 2017
sur internet:

       






vendredi 28 septembre 2018

Un automne en poésie avec Mireille Fargier-Caruso


 

         À nos trousses
        nos chemins de traverse
        nos lignes de fuite
        nos renoncements
        tout ce qui peu à peu
        a émacié le jour

        on voudrait recoudre
        ces moments sans grâce
        nier le trop tard
        rattraper la vie
        sans se retourner
        retracer le parcours
        on ne s'habitue pas
        aux lointains abolis

        cet au-delà de nous
        lentement engourdi
        une écharde
        qui nous poursuit
        dans nos sommeils
 
        in Rendez-vous Septembre, Les éditions TranSignum, 2004
 
                   ***


       Septembre revenu
       déjà les voix se voilent
       une accalmie de givre
       dans l'allée
 

        on se souvient du miroir de l'été
        de la lumière exacerbée des corps
        violence de midi
        dans l'écho des sourires
 

        tant de couleur
        déchire la distance
        toute limite éparpillée
        coïncidence du cœur aux lèvres
        plénitude de l'air
 
 
        les graminées s'envolent
        avec nos gestes égarés
        ailleurs n'est plus si loin
 
 
        vertige
        on met la main devant les yeux
        fragile
        un désir vif
        à épuiser le ciel
 
        ibid


          ***
        Dimanche sur le sentier aux cigales
        que reste-il leur chant éteint
        l'odeur sucrée des immortelles
        fleur d'aloès morte à vingt ans
        la nudité perdue
        dans la respiration du soir
 
        au-delà de l'étendue
        offerte refermée
        le souffle haletant
        de tous nos visages
 
        ibid
 
 
Je vous invite vivement à relire les précédents articles rédigés à propos de Mireille Fargier - Caruso en ouvrant les liens indiqués ci-dessous.
 
Bibliographie:
  • Rendez-vous septembre, illustrations de Christophe Makridadis, TransSignum, 2004
 
sur internet:

 
 

 

vendredi 14 septembre 2018

José Ensch, la poésie ce chant de l'inouï



         Les yeux oblongs du matin
         Épousent la peau de la mer

         Ô solitudes conjuguées
         Avant l'appel des cloches
         Mais pour quel départ…

         Voici le roi et la reine
         De mouettes parés
         Et le vent qui monte
         Leur fait référence

         in Les façades, éditions Estuaires, 2009, p.12

Luxembourgeoise, née en 1942, professeur de Français, José Ensch s'est éteinte le 4 février 2008. Ce dernier recueil réunit des poèmes inédits, écrits entre septembre 2007 et janvier 2008. L'éditeur précise qu'elle en avait, elle-même, choisi le titre Les Façades.


Je découvre son œuvre peu d'années auparavant, grâce à un article de Poezibao, qui précise qu'elle fut une ardente lectrice de Saint- John Perse. J'acquiers par la suite plusieurs de ses recueils.

         C'était la nuit à la gorge nue, à la gorge de cire loin du feu
         Et elle marchait dans le noir, lentement, dans le souffle qu'il
              prend à chaque pas
         C'était la nuit à la nuque de tige et de fleur, à la nuque de ciel
              si haut que nulle main ne la touche
         Ô l'absence du temps ! Vertiges sur les cailloux des pentes et
              ces désirs de fruits, mots ronds comme la lune,
         la lune qui ment sur ses portées de silence, fragile faïence sur
              l'aube déroulée…

         in Le profil et les ombres, poèmes, Librairie bleue, 1995, p.61

D'une voix âpre et sensuelle, l'auteur affronte les éléments comme s'il s'agissait de ses propres dilemmes.

         Quelqu'un parle à l'air
         et au vent
         quelqu'un dedans
         et qui ne sait pas

         Ô défunte dans les glaces
         et les jungles
         quelqu'un se fend
         au cri des mouettes

         Il est l'ombre
         et la cime
         il est l'air
         et l'océan

         Et quand le ciel avale
         son plaisir
         c'est un œil qui se rompt
         comme un pain dernier.

         ibid p.27
        
Gisèle Prassinos écrivait au dos du précédent recueil : José Ensch, à quinze ans, était déjà poète. mais pour elle seule, elle ne montrait pas ses vers. Ce fut seulement après trois années d'amitié qu'elle osa m'en proposer à lire, tant elle doutait de son talent . Aujourd'hui, le souffle puissant du poète continue de stimuler son lecteur.

 Plusieurs de ses poèmes sont également parus, au Luxembourg, aux Éditions PHI  :

         L'eau court si vite
         que le ciel ne la voit
         mais elle lui donne ses yeux

         Ô les miroirs en amont
         les bords gorgés de son chant
         et les feuilles

         C'est la terre inventée
         et la neige
         Amour, c'est le vent

         Mais les nœuds de soie
         que les langues délient
         et l'enfance des poissons…

                      ***

         Et les pays allaient à la mer
         d'embruns voilés et de brumes
         la langue du vent autour du corps

         Ce fut la nuit en son désir
         la lumière nouée de son fruit
         ô noire clarté de l'eau
         et ce souffle d'ailes comblé

         Dentelle où perle la mort.

         in Dans les cages du vent, Vois, ta laine couvrira les bergers, éditions PHI, 1997, p.p.143/144,


Le poème, qui suit, se présente comme un paisible adieu au monde, comme toutes les choses essentielles, il convient de l'inscrire au fond du cœur :

         Quand la saison sera de joues rugueuses
         je m'en irai
         seul dans les regards
         et les pages de tempête

         Je serai mémoire
         dans les lits déserts
         tour d'alarme
         sur les chemins de halage

         Que tombent les silences
         tels des corps de nuit
         La mort n'a pas de tête
         sa lumière n'est pas dans les yeux.

         ibid p.95

 Il revient toujours au poète de nous confronter à l'inévitable.

Le poème d'ouverture évoquait la mer, le dernier en fait de même, bien qu'il n'y ait pas de mer au Luxembourg à part celle qu'un poète s'invente pour survivre. Il est tiré du recueil Le profil et les ombres et parle d'un automne à venir, qui pourrait être le nôtre, au propre comme au figuré :

          La mer a travaillé tout un été
          sur sa peau un troupeau de cornes
          où coulaient les reflets…
    
          Robe empreinte de lumières
          elle repose à présent
          amidonnée avant l'équinoxe

          La terre ne cesse de boire
          les lauriers de tendre leurs derniers bouquets
          et lentement je touche ton sol
          – la bouche fermée sur un éclair

          Les ancêtres sont trop nombreux qui te réclament
          mains jointes sous le soleil
          Un mime t'a souri un soir
          de toutes ses rides noires

          Tu arpentais la ville la nuit
          et maintenant tu renonces à tes pas
          pour glisser dans l'ailleurs gris
          où règnent les orages

          Les images apparues puis disparues
          tu les relègues
          et les ranges dans le grand coffre
          de l'automne

          Ô la mer charriant ses triomphes épars !

          in Le profil et les ombres, Librairie bleue – Poésie, 1995, p.16

Bibliographie :

  • Dans les cages du vent, éditions Phi, 1997
  • L'aiguille aveugle, éditions Phi, 2008
  • Le profil et les ombres, Librairie bleue, 1995
  • José Ensch, Les façades, éditions Estuaires, 2009
        

sur internet:

vendredi 7 septembre 2018

L'exposition Peinture et Poésie à Sète en 2018





 
Le port de Sète, 1948. François Desnoyer
 
Toutes voiles dehors
 
                                       pour François Desnoyer
                     qui me fit rêver
 
– dans l'air marin – midi bleu de Sète –
toi l'emmuré – les gabians dérivants –
quai des marchandises – vent se levant –
ma peau colle à ta peau d'or – Sète
 
tu bats d'un cœur tranquille – cœur posé
tu bats dans la douceur de l'air léger –
or le temps semble s'être arrêté
de douceur l'éternité te berce –
 
tes bateaux attendent ton Ulysse –
ne t'endors pas! – toi l'aventureuse –
ton bleu de mer chante au bleu du ciel
– ta langue me brûle d'ocre jaune –
 
ma ville – poisson – ville-cœur–debout
le haut-vent – le retour du noir soleil
le vent criant – à contretemps – debout
ta lumière – ta langue acide –
 
au-dessus des toits de rouge tuile
sonne la cloche bleue – du grand libre –
un bonheur que ta clarté – tes couleurs
la liberté du large – haut-large
 
Serge Venturi (France)
 
 in Pleins feux sur les collections, Peinture et Poésie, Les peintres vus par les poètes, Musée Paul Valéry, 2018, p.p.342/343
 
Le Musée Paul Valéry de Sète présente cette très originale exposition, visible jusqu'au 4 novembre 2018. Sa directrice Maïthé  Vallès-Bled a en effet proposé à un grand nombre de poètes, présents aux précédentes rencontres poétiques du Festival de Poésie de juillet, d'écrire à propos d'un des tableaux exposés au musée. Le résultat de ce mariage entre peinture et poésie est fort réussi.
 

L'Entrée du port de Sète, 1942. Gabriel Couderc
 
Le bleu, disait-il, le bleu...Son index montrait le ciel, la digue, la
voile inclinée, le phare, les silhouettes arrêtées…Tout est taillé dans
ce même bleu : le jaune, le gris, le blanc… Les toits, les murs,
les barques, les nuages… Quant au rouge – il hésitait –, comme le
Sang, il est partout mais il faut le deviner… Sauf sur le drapeau…
Comment ne pas le voir ? Et comment oublier ? Il se taisait, puis il
ajoutait : mais le bleu… le bleu.. Il n'a pas d'âge, ce bleu, il a mon âge – et j'y suis toujours.
 
Jacques Ancet ( France)
 

 
Les joutes sétoises (1950) François Desnoyer
 
Turquoise – pâle/soutenu – turquoise
Turquoise – pâle/soutenu – turquoise
Oh cette lumière ! On y est
(lunettes/chapeau...le petit, oui)
Rouge – rouge –rouge – orange
Marine – brun/roux – jaune – rouge
On ne rêve pas : ça bouge vraiment avec
ces couleurs qui excitent – claquent – palpitent :
du rouge au turquoise l'œil faisant le tour
de la toile – et sur la toile même
on fait la course pour trouver la meilleure place pour
tout voir/tout entendre
dans la couleur – couleur/bonheur
( ils arrivent –regarde –regarde !
Peur aussi : le beau coup de lance bientôt…–)
Turquoise – rouge – rouge– rouge orange
Marine – brun/roux –jaune
Ressentir/ voir/regarder/observer/restituer :
tout à la fois explose dans le geste véloce.
Geste du peintre pour un tenace effet retard de la fête
par le grand jeu vibratoire de la couleur.
 
Anne-Marie Jeanjean ( France)
 
 
 
Remorqueurs au pont de pierre, 1954. Lucien Puyuelo
 
Âme flottant sur l'eau
 
La mer me conduit vers ce que je veux
Accompagné du vent et de la faconde des vagues
Accompagnée de mes pensées qui s'élèvent au ciel
Blanches...blanches comme une nuée de mouettes
Moi l'énivré de l'odeur originelle de la création
Le temps se détache de moi
Je deviens âme flottant au-dessus de l'eau
De son bleu l'espace fluide m'emplit
Alors je deviens l'idée bleue de l'existence
Moi l'énivré de ma plénitude
Je me réveille sur la voix de la mer :
N'oublie pas de bénir le vert
Il est temps que tu ailles à qui attend ton retour
Alors prends ce que tu veux de mes fruits
Prends le souvenir de l'extase éternelle
Et retourne à ton cœur laissé là-bas.
 
Khalel Jbour (Palestine)
 
 
 
Le gris de Sète (2015) Topolino
 
Gris de Sète
 
L'orchestre suspendait sa clameur
les hommes secrètement esquivés
dans une rumeur de deux roues
l'air fut bleu d'une bleue caravane
 
Et nous des hauts quartiers rêvant
par-dessus les toits
aux grues intranquilles
en marche sur l'horizon
 
Nous entendions la chanson grise
de la vie sous la ville
tuilant ses légendes
 
Dans le grand dessein
les chevaux du port couraient
plus loin que leurs silhouettes
 
Meredith le Dez (France)
 
 
 
Route montant à Gordes (1946) André Lhote
 
dans la surabondance végétale
comment trouver son chemin
 
saison excessive
saturée de parfums
éclat solaire
réjouissant l'œil
 
saurons-nous rejoindre
une maison fraîche
avant le ciel
 
faut-il emprunter
à l'angle gauche
les frondaisons hautes
gonflées comme des voiles
 
jaillir hors cadre
dans le bleu caché
le bleu de surchauffe
 
Françoise Ascal (France)
 
 
 
 
Vu du Mont Saint-Clair, 1950. Raymond Espinasse 
 
Jardin d'un siècle  
 
Dans le figement de l'aube
Les odeurs des lauriers roses et
Des oliviers mêlés
Verticales dans l'air mûr
Un homme que la journée ne me prendrait pas
Éden sans contrainte et son jardin d'un siècle et du soir 
Bleu dans les arpents de la ville
Sous les muettes intentions des arbres
Au bord du monde
Ton cœur au bout de ton bras
 
Emmanuelle Guattari (France)
 
 
 
 
Vue de Sète, le canal 1938. Henri Barnoin
 
où mène la petite rue qui se dissipe
dans l'instant obscur de la matinée
qu'en savent les gens les barques et les pierres
qu'en disent la brise et l'eau étale
qui restent muettes à l'horizon d'un temps autre
aucune chaleur et aucun froid ne les menacent
seul l'écroulement éternel de leurs vies
la vérité absolue de leurs regards
le souffle dépenaillé de toutes leurs certitudes
afin de dire la vacuité de leurs gestes et de leurs yeux
 
Jean-Yves Casanova (France-Occitanie)
traduit de l'occitan par l'auteur

 
 


Le Vent des hautes mers, 2013. Madeleine Molinier-Sergio
 
Trinité de la Haute Mer
 
Le Père est sur le pont
Les chevaux du Déluge ont pris le mors aux dents
Ruade après ruade
La houle essore l'équipage
 
Le Père est à la barre
Le Fils n'a plus confiance
En voulant sauver le filet
Le Saint-Esprit a bu la tasse
 
Tenir le cap coûte que coûte
Confit dans son ciré
Le capitaine se cramponne à l'auréole
Du mousse dessalé
 
Malgré les crêtes et les creux
Il en est sûr
Le tableau s'en sortira sauf
Et tous les trois reverront la cale du musée
 
Frédéric Figeac (France / Occitanie)
traduit de l'occitan par l'auteur


Et pour finir, ce rappel au premier devoir de tout poète :
 
 

 
Albert Deman Le Clown, (sans date)
 
 
Pénétrer tout doucement
la lune.
 
Sortir pour l'explorer.
 
 
Trouver le contour  familier,
l'indication des routes.
 
 
Mais
par-delà
 
c'est tout blanc
c'est le mur de la chambre
dans la demi-clarté
qui vous laisse honteux
de votre imaginaire approche
 
Marie-Claire Bancquart (France)
 


Un grand merci à Maïthé Vallès-Bled grâce à qui le Festival Voix Vives de Méditerranée, après Lodève, continue de résonner en juillet, depuis 9 étés consécutifs, sur les places, dans les cours privées et les rues de la ville haute de Sète, pour notre plus grand bonheur.
 
 
Bibliographie:
  • Pleins feux sur les collections, Peinture et Poésie, Les peintres vus par les poètes, Catalogue anthologique de la Collection des Peintures, sous la direction de Maïthé Vallès-Bled, Musée Paul Valéry, 2018
 sur internet:
 
 
 







vendredi 31 août 2018

Jean Debruynne, la voix engagée d'un poète



         Nous ne croirons jamais

         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais"
         car nous ne croirons jamais
         aux chants fêlés de vos sirènes.

         Nous ne croirons jamais
         à la puissance des puissants,
         au droit du plus fort et des armes,
         ni à la race, ni au sang,
         ni même à la peur du gendarme :
         nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine…
         Nous ne croirons jamais
         à l'ordre de la pauvreté,
         au régime des privilèges,
         que lutter pour sa liberté
         soit forcément un sacrilège.
         Nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais"
         car nous ne croirons jamais
         aux chants fêlés de vos sirènes.

         Nous ne croirons jamais
         que la peur, la guerre ou la faim
         soient forcément inévitable ;
         que les cours de l'or ou de l'étain,
         le hasard en soit responsable.
         Nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine
         aux chants fêlés de vos sirènes.
         Nous ne croirons jamais
         que le dollar n'y est pour rien,
         au ciel gagné au prix des larmes,
         aux fins justifiant les moyens,
         aux consciences des marchands d'armes.

         Nous croyons à la Paix.
         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais".

         Nous ne croirons jamais
         qu'un assassin soit un héros,
         qu'il est bon d'avoir fait la guerre,
         qu'un soldat soit un numéro
         et la bombe un mal nécessaire.
         Nous croyons à la Paix.

         Nous ne croirons jamais
         qu'un goulag soit un paradis,
         qu'un tortionnaire soit un juge,
         qu'un rebelle soit un bandit
         et puis qu'après nous le déluge.
         Nous croyons à la Paix.

         Ne vous donnez donc pas la peine
         de vos "si" et de vos "oui mais"
         car nous ne croirons jamais
         aux chants fêlés de vos sirènes.

         Nous ne croirons jamais
         que la torture ait ses raisons,
         que la guerre ait forgé des hommes,
         que de penser vaut la prison,
         qu'un dictateur soit un surhomme.
         Nous croyons à la Paix.

         in Jean Debruynne, Les quatre saisons d'aimer, les Presses d'Île de France, 2010, p.p.136/137

Le poète Jean Debruynne se trouve être enterré au Liban. En effet, il y décède en juillet 2006, peu après son arrivée à Beyrouth.
Accompagné d'un groupe de scouts et de guides, il venait assister à la représentation d'un spectacle, écrit par lui et monté sur place. En raison de la guerre, déclarée juste après, son corps n'a pu être rapatrié en France.

Véhémente, sa parole continue d'interpeller tous les meneurs de guerre ainsi que tous les tyrans de la planète.
Ici, à l'image de Jésus, retiré au désert et tenté par le diable, il rédige avec ironie cette seconde tentation :

          La seconde tentation

          "Dis à la Paix qu'elle ne soit que l'intervalle entre deux guerres", dit la seconde tentation.
  
          Dis à la Paix qu'il faut commencer par faire la guerre si l'on veut faire la paix.
          Dis à la Paix que le soleil noir de la guerre doit d'abord se lever et saigner
          pour que puisse descendre la paix du soir.
          Dis à la Paix que la guerre, c'est bon pour les jeunes et que ça leur manque.
          Dis que la guerre est une vertu virile.
          Dis à la Paix que pendant qu'ils feront la guerre, ils nous laisseront en paix.
          Dis à la Paix que la guerre est un mal nécessaire.
          Dis à la Paix qu'il n'y a pas de paix sans guerre
          et pas d'omelette sans casser d'œufs.
          Dis à la Paix qu'elle n'est qu'une parenthèse, un entre-deux-guerres.
          Dis à la Paix qu'elle est prisonnière, liée, menottes aux mains,
          condamnée, enchaînée, emmenée en convoi entre deux guerres…
          Mais la Paix ne peut-être qu'avant et après la Paix,
          car la Paix est un chemin pour relier la Paix et la paix.
          La Paix vient avant la paix comme le souffle précède le souffle.
          La Paix vient après la paix, comme le battement de cœur suit le battement de cœur.
          La Paix est avant et après, comme chaque pas est un pas de plus.

          Ainsi la Paix doit-elle ruser même avec elle-même,
          car la Paix établie n'est déjà plus que la paix des cimetières…

          ibid p.p. 153/154
         
Sans relâche, il se voudra de son vivant un artisan de paix auprès de tous ceux qu'il côtoie, allant jusqu'à la parodie quand il écrit, il y a plus d'une décennie :


            Si

            Si tu veux la paix,
            cache tes cheveux, cache tes cheveux;
            Ils sont crépus, ils sont épais,
            cache tes cheveux, cache tes cheveux.
            Mon enfant, si tu veux la paix,
            c'est à tes cheveux qu'on en veut.
            Ils sont frisés, ils sont trop noirs,
            cache tes cheveux, mon enfant ;
            si tu veux la paix, ne te fais pas voir,
            mon enfant, mon enfant.

            Si tu veux la paix,
            cache bien ta peau, cache bien ta peau ;
            déjà ton père ils le frappaient,
            cache bien ta peau, cache bien ta peau.
            Mon enfant, si tu veux la paix,
            cache ta peau dans le troupeau.
            Ta peau est sombre et basanée ;
            il aurait mieux valu, mon enfant,
            si tu veux la paix, ne pas être né,
            mon enfant, mon enfant.

            Si tu veux la paix,
            ne dis pas ton nom, ne dis pas ton nom ;
            rien qu'à t'entendre, ils t'inculperaient.
            Ne dis pas ton nom, ne dis pas ton nom,
            mon enfant, situ veux la paix ;
            un nom de peur, lourd comme un plomb,
            non d'immigré ou d'étranger ;
            il faut dès demain, mon enfant,
            si tu veux la paix, redéménager,
            mon enfant, mon enfant.

            Si tu veux la paix,
            éteins tous tes jeux, éteins tous tes jeux,
            les escaliers vous regroupaient ;
            éteins tous tes jeux, éteins tous tes jeux,
            mon enfant, si tu veux la paix.
            Les gens d'ici sont orageux,
            surtout ne faites pas de bruit,
            éteins tes rires et tes jeux, mon enfant,
            sinon, ils les feront taire au fusil.

            ibid p.p.172/173

En combien de lieux de la planète, hélas! ces mots sont-ils encore de mise ?
Depuis le décès du poète, les membres de l'association En Blanc dans le Texte, continuent de se faire les porteurs de son message.
        
Pour en savoir plus sur le poète et le prêtre-ouvrier, qu'il fut, je vous invite vivement à lire ou relire un précédent article, intitulé Jean Debruynne, un audacieux pionnier de la paix, paru sur Le Temps bleu, le 28/10/2016, dont vous trouverez plus bas le lien internet.


Bibliographie:
  • Jean Debruynne, Les quatre saisons d'aimer, Les Presses d'Île de France, 2010
sur internet :