Port des Barques

Port des Barques

vendredi 24 août 2018

Fernando Pessoa, tout le quai est une mélancolie de pierre




         Seul, sur le quai désert, en ce matin d'été,
         Je regarde du côté de la barre, je regarde vers l'Indéfini,
         Je regarde et j'ai plaisir à voir,
         Petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
         Il apparaît très loin, net, classique à sa manière.
         Il laisse derrière lui dans l'air distant la lisière vaine de sa fumée.
         Il apparaît entrant, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve,
         Ici, et là, s'éveille la vie maritime,
         Des voiles se tendent, des remorqueurs avancent,
         De petites embarcations surgissent de derrière les navires qui sont dans le port.
         Il y a une vague brise.
         Mais mon âme est avec ce que je vois le moins,
         Avec le paquebot qui entre,
         Parce qu'il est avec la Distance, avec le Matin,
         Avec le sens maritime de cette Heure,
         Avec la douceur douloureuse qui monte en moi comme une nausée,
         Comme le début d'une envie de vomir, mais dans l'esprit.
         Je regarde de loin le paquebot, avec une grande indépendance d'âme,
         Et au fond de moi un volant commence à tourner, lentement.                                
                                                                                      
        Les paquebots qui le matin passent la barre
        Charrient devant mes yeux
        Le mystère joyeux et triste des arrivées et des départs.

                                                                                         (…)

        in Ode maritime, éditions de La Différence, 2009, p.p 13/15

J'aime tous les quais du monde pour leur ouverture sur l'inconnu, les plus lointains ayant laissés en moi d'inoubliables souvenirs. J'habite depuis en Île de France, une ville bordée de quais, qui se prend parfois pour une île. L'été, elle et moi n'en sommes que plus solidaires.

J'ouvre pour la première fois le recueil Ode maritime de Fernando Pessoa, cet écrivain portugais aux multiples hétéronymes, qui fut un grand solitaire. Il contient des pages brûlantes, qui viennent soudain ébranler le silence.

         Ah, n'importe comment, n'importe où, s'en aller !
         Prendre le large, au gré des flots, au gré du danger, au gré de la mer,
         Partir vers le Lointain, partir vers le Dehors, vers la Distance Abstraite,
         Indéfiniment, par les nuits mystérieuses et profondes,
         Emporté, comme la poussière, par les vents, par les tempêtes !
         Partir, partir, partir, partir une fois pour toutes !
         Tout mon sang rage pour des ailes !
         Tout mon corps se jette en avant !
         Je grimpe à travers mon imagination en torrents !
         Je me renverse, je rugis, je me précipite !...
         Explosent en écume mes désirs
         Et ma chair est un flot qui cogne contre les rochers !

         ibid p.35

Au paroxysme du délire, le poète s'offre alors aux tortures imaginaires les plus sensuelles, se faisant le moussaillon d'un équipage imaginaire, pour échapper à sa vie pacifique, sa vie assise, statique, réglée et corrigée :
    
          (…)

          Ah! torturez-moi,
          Déchirez-moi et ouvrez-moi !
          Dépecé en morceaux conscients
          Renversez-moi sur les ponts,
          Dispersez-moi sur les mers, laissez-moi
          Sur les places voraces des îles !
          (…)

          ibid p.63


Quand il revient enfin à lui, c'est pour dire un dernier adieu au navire :

           (…)

           Passe, lent vapeur, passe et ne reste pas…
           Passe loin de moi, passe loin de ma vue,
           Va-t'en du dedans de mon cœur,
           Perds-toi au Large, au Large, brume de Dieu,
           Perds-toi, suis ton destin et laisse-moi...
           Moi qui suis-je pour que je pleure et interroge ?
           Moi qui suis-je pour que je te parle et t'aime ?
           Moi qui suis-je pour que je sois troublé de te voir ?
           Quitte le quai, le soleil croît, érige son or,
           Luisent les toits des bâtiments du quai,
           Tout ce coté-ci de la ville brille…
           Pars, laisse-moi, deviens
           D'abord le navire au milieu du fleuve, détaché et net
           Puis le navire en route vers la barre, petit et noir,
           Puis point vague à l'horizon (ô mon angoisse!)
           Point de plus en plus vague à l'horizon…,
           Puis rien, que moi et ma tristesse,
           Et la grande ville maintenant pleine de soleil
           Et l'heure réelle et nue comme un quai déjà sans navires,
           Et la rotation lente de la grue qui comme un compas qui tourne,
           Trace un demi-cercle de je ne sais quelle émotion
           Dans le silence bouleversé de mon âme…

           ibid p.91

Un bel article de Jacques Décréau paru en 2012, sur la Pierre et le sel, vous en dira bien davantage !

Bibliographie:

  • Ode maritime, Fernando Pessoa, éditions de la Différence, 2009
sur internet :



vendredi 17 août 2018

Pierre Reverdy quand on a une fois ouvert les yeux

 

         Aux premières lueurs du
         jour je me suis levé lentement
         Je suis monté à l'échelle du
         mur, et, par la lucarne, j'ai
         regardé passer les gens qui
                      s'en allaient.

         in La lucarne ovale, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome 1, Flammarion, 2010, p.99



Les vacances d'été, nous offrent l'occasion de retrouver le temps de relire nos auteurs préférés, d'y faire encore des découvertes et d'éprouver, comme autant de sensations neuves, la qualité des émotions qui nous traversent.
Pierre Reverdy était prolixe, son œuvre complète couvre 3.076 pages, réunies en deux gros tomes dans l'édition, parue chez Flammarion en 2010. La sensibilité, l'originalité et la profondeur y sont toujours de mise et l'engagement tenace.
Ainsi peut-on lire dans le tome II, à la page 917 : "c'est moi, seul homme à mon bord, n'ayant personne avec qui parler et qui parle à tout le monde – en écrivant."

Je vous propose de vivre une de ses journées en poésie :

          Matin

         La fontaine coule sur la place du port d'été
         Le soleil déridé brille au travers de l'eau
         Les voix qui murmuraient sont bien plus lointaines
         Il en reste encore quelques frais lambeaux
         J'écoute le bruit
                                   Mais elles où sont-elles
         Que sont devenus leurs paniers fleuris
         Les murs limitaient la profondeur de la foule
         Et le vent dispersa les têtes qui parlaient
         Les voix sont restées à peu près pareilles
         Les mots sont posés à mes deux oreilles
         Et le moindre cri les fait s'envoler 

         ibid Les ardoises du toit p.160


          Matinée

         L'ombre penche plutôt à droite
         Sous l'or qui luit
         Dans le ciel qui fait mille plis
         L'air bleu
                                         Une étoffe irréelle
         C'est peut-être une autre dentelle
         À la fenêtre
                         Qui bat comme une paupière
         À cause du vent
                 L'air
                                Le soleil
                                                   L'été
         Les traits de la saison sont à peine effacés

         ibid Les ardoises du toit, p.213


         Plus tard

             Le temps passé dans une chambre où tout est noir reviendra plus
         tard. Alors j'apporterai une petite lampe et je vous éclairerai. Les
         gestes confus se préciseront. Je pourrai donner un sens aux mots qui
         n'en avaient pas, et contempler un enfant qui dort en souriant.
             Est-il possible que ce soit nous-mêmes en vieillissant ? Il y a
         quelques morceaux de ruines qui tombent. Ceux-là ne se relèveront
         plus. Il y a aussi quelques fenêtres qui s'éclairent. Et devant la porte
         un homme solide et doux qui connaît sa force et qui attend.
             Il ne reconnaîtrait pas lui-même son visage.

         ibid La lucarne ovale, p.132



             On ne peut plus dormir
          tranquille quand on a une fois
          ouvert les yeux.

         ibid La lucarne ovale, p.119


L'engagement en poésie de Reverdy tenait d'un réel sacerdoce, j'en veux pour preuve ce texte rédigé pour le n°1 de La Révolution surréaliste, le 1er décembre 1924 :

          Je crois que le poète doit chercher partout et en lui-même, la vraie substance poétique et c'est
       cette substance qui lui impose la seule forme qui lui soit nécessaire.
          Mais ce qui m'absorbe plus que tout autre détail du problème c'est cette identité de la destinée 
       poétique et de la destinée humaine – cette marche incertaine et précaire sur le vide – aspiré par
       en haut, attiré par le bas, avec l'effroi à peine contenu d'une chute sans nom et l'espoir encore
       mal chevillé d'une fin ou d'un éternel commencement dans l'éblouissement sans tourbillon de
       la lumière.

       in Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome I, Flammarion 2010, p.601

Il vous est donné par la même occasion de lire ou relire les deux précédents articles écrits à propos de ce poète sur Le Temps bleu ou sur La Pierre et le sel, grâce aux liens indiqués plus bas.


Bibliographie:
  • Pierre Reverdy, Œuvres complètes, Tome 1, Flammarion, 2010
sur internet :

vendredi 10 août 2018

Bruno Mabille, sous l'allant du soleil



         Si seulement de la mer
         il venait un peu d'air

         que remuent les herbes
         et les plumes des roseaux

         que bruissent les fanions
         tout en haut des mâts

         et que le vagabond sur la jetée
         bouche ouverte tête nue
         peu à peu reprenne vie.

         in À celle qui s'avance, chapitre III p.92, Gallimard 2012

Par une journée de chaleur, cloitrée à la maison, je découvre les poèmes de Bruno Mabille, si bien accordés à ce mois d'août. Le poète est né en novembre 1961 à Nancy, et vit aujourd'hui en région parisienne.

          Une sensation de profondeur
          et de souveraine ampleur
          m'a brusquement secoué
          comme l'aurait fait une vague
          de la tête aux pieds
          jusqu'à ce que j'échoue
          après un temps interminable
          au comble de l'abandon
          le long d'un banc de sable
          avec dans les poumons
          l'odeur amère des algues.

          ibid p.93

À cette lecture, me reviennent en mémoire les longues journées d'enfance passées à déjouer la solitude à l'ombre d'une grande maison silencieuse : le temps d'un été c'est notre petit monde plus fragile qu'un château de cartes qui se lézarde et menace de s'écrouler. Depuis,

          Le monde est devenu tel
          qu'aujourd'hui
          les anges battent de l'aile
          et s'asphyxient

          ils peinent à garder l'équilibre
          en haut des cimes
          d'où tombent leurs élytres

          le soufre des nues
          a désuni la cohorte.

          ibid p.90

          Tous ces oiseaux sentinelles
          finiront par tomber avec la nuit
          ou voleront bas

          je me sens quant à moi
          pousser des ailes
          et une force qui résiste à l'attraction

          tout subitement devient plus grand

          je prends le ciel à témoin
          en cet instant me voilà roi.

          ibid p.91

          Le vent nous faisait des yeux de fous
          des yeux d'impatience
          si petits et si lumineux
          qu'il fallait les cacher
          derrière nos mains
          pour chasser les ombres.

          ibid p.67

Il n'est plus rien à exiger ni à cacher, il reste juste à accueillir ce qui vient avec sérénité et gratitude, sachant que le temps apaise toute quête et que la poésie demeure l'amie fidèle de chaque instant.


         Quelque chose s'est perdu
         mais quoi

         le sel coule goutte à goutte
         et glisse entre les doigts

         dans la mouvance de l'air
         le vent disperse et brasse
         le flux limpide des particules

         sous l'allant du soleil
         la vie file son cours
         comme à l'ordinaire.

         ibid p.96

bibliographie :

  • À celle qui s'avance, poèmes, Bruno Mabille, Gallimard, 2012

sur internet:



vendredi 3 août 2018

André Laude il pleut des pierres précieuses




         La nuit la ville la solitude
         Il pleut des pierres précieuses
         les vitrines ont des lueurs de guillotine
         Les assassins tranquillement assassinent
         les voleurs cherchent l'argent, ils oublient le feu
         les amants s'enfoncent dans les murs pour échapper aux violences
         Nora Nord n'est pas venue au rendez-vous
         Je vais encore être malade
         Nora Nord vient de moins en moins souvent
         Elle n'écoute plus que la pluie et le vent
         Nora Nord n'aime plus ma bouche ni mes paumes brûlantes
         On la voit errer aux barrières où s'égarent des créatures lourdes, lentes
         La nuit la ville la solitude
         La tête sur l'oreiller nie furieusement les accusations
         la sordide conjuration du bruit et du béton.

         in André Laude, Œuvre poétique, Un temps à s'ouvrir les veines, La Différence, 2008, p.331

L'écriture d'André Laude peut surprendre et même bousculer parfois, le verbe en est direct et le ton souvent provocateur. S'il arrive à l'auteur d'injurier son lecteur, il le prie de lui pardonner sitôt après .
Revenant du Festival de Poésie de Sète, je cite avec humour le pamphlet qui suit, qui fait allusion au cimetière marin de Sète :

          Je hais la saleté
          les chiures de mouche
          les chiures de bouche
          je n'aime que l'été
          l'éclat froid de la lumière
          sur la peau de la vipère
          le blanc des mouettes
          la géométrie des tombes au cimetière de Sète.

          ibid Roi nu roi mort, La Différence, 2008, p.505


André Laude, (1936-1995), né et mort à Paris, a été anarchiste, journaliste, insoumis entré en clandestinité lors de la guerre d'Algérie, mais également poète.
Son engagement poétique, résolument d'ultra gauche, traduit sa volonté de bouleverser l'ordre établi, l'ordre social comme l'ordre culturel ! La véhémence de ses textes, lancés tels des cris de rage, fait qu'ils demeurent, au delà de sa mort, de redoutables et bouleversants appels à la révolte dans la fraternité :

          si j'écris c'est pour que ma voix vous parvienne
          voix de chaux et sang voix d'ailes et de fureurs
          goutte de soleil ou d'ombre dans laquelle palpitent nos sentiments

          si j'écris c'est pour que ma voix vous arrache
          au grabat des solitaires, aux cauchemars des murs
          aux durs travaux des mains nageant dans la lumière jaune du désespoir

          si j'écris c'est pour que ma voix où roule souvent des torrents de blessures
          s'enracine dans vos paumes vivantes, couvre les poitrines d'une fraîcheur de jardin
          balaie dans les villes les fantômes sans progéniture

          si j'écris c'est pour que ma voix d'un bond d'amour
          atteigne les visages détruits par la longue peine le sel de la fatigue
          c'est pour mieux frapper l'ennemi qui a plusieurs noms.

          ibid Œuvre poétique, Vers le matin des cerises, p.267

J'ai eu l'occasion de dire le texte qui précède, au cours d'une soirée poétique organisée par Hélices - Poésie au Carré des Coignards, à Nogent sur Marne, en 2010 et j'en garde en bouche toute l'intensité. Selon moi ce texte, avec celui qui suit, fait partie des pierres précieuses de l'auteur.

           Je ne t'attends pas
           je t'atteins d'un seul coup d'aile
           je te baigne d'eau douce
           je dénoue tes frondaisons
           chaque secousse du désir me rapproche
           du centre de la flamme
           on parlera bientôt de noces de feux
           qui se sont croisées dans les campagnes
           abordés avec cette fraîcheur de source aux lèvres
           et puis apprivoisés à petits coups de
           silences
           on parlera bientôt d'un pays habitable
           vérifié par le vol des abeilles
           nous n'aurons pas assez de mains ardentes
           pour cueillir le coton blanc des légendes
           nous n'aurons pas assez de nuits transfigurées
           pour faire cet enfant de jasmin et de jour
           qui posera son front sur la mer
           jusqu'à ce que la blessure se taise
           dans chaque homme saccagé par les songes

           ibid Œuvre poétique, Riverains de la douleur, p.p.450/451

André Laude a fait preuve d'une grande exigence envers lui-même et n'a jamais recherché les honneurs. La citation qui suit en témoigne. Il s'agit de sa réponse à J.C Valin, qui sollicitait son témoignage pour un futur hommage au poète René-Guy Cadou :

        En vérité, Cadou – et quelques autres avec lui – m'a beaucoup appris. C'est fou même ce 
        qu'il a pu m'enseigner, lui qui ne chérissait que l'école buissonnière. Plus le temps s'écoule, 
        avec ce petit chuchotement de sablier, plus j'en deviens conscient. Il m'a ouvert les yeux, 
        m'a arraché cette poussière d'or qui me rendait aveugle. Mais par-dessus tout, il m'a à 
        tout jamais convaincu que les devoirs du poète sont autrement plus vastes que ses droits, 
        ou pour le moins, que ceux-ci n'existent que dans la mesure où ceux-là nous demeurent 
        gravés dans le métal de l'esprit. 
        Il m'a livré corps et âme, pieds et poings liés à cette mystérieuse vocation qui n'admet pas 
        de rivale. Il m'a rendu le but, la raison d'être de l'exercice du langage : témoigner de 
        l'homme pour que se lève enfin, de toutes les poitrines mêlées dans le même flux d'amour 
       et de compréhension, une aurore formidable.

De la femme au rouet à la vieille dame au sein tari, tout lui est sujet à célébrer les plus humbles choses de la vie :
.

        Le silence voltige autour
        des simples ustensiles.

         Autrefois il y eut des amours
         brûlants, fiévreux.

         Le soir, loin des fureurs de la ville
         les gestes
         s'accordent aux couleurs un peu usées.

         ibid Œuvre poétique, Mémoires fixes 1977-10987, 2008, p.579


Il décède un samedi 24 juin 1995, alors que Place Saint Sulpice se déroule le Marché de la Poésie.
Grâce à la ténacité de quelques amis fidèles, dont le poète Abdellatif Lâabi  et son épouse, l'édition posthume de son œuvre poétique, parait en 2008.

Retenons en particulier cette invite  à poser notre regard sur la beauté des choses et par la même occasion sur la vie toujours à l'œuvre.

           Où poser les yeux, le regard ?
           sur la beauté des choses

            où poser les mains agricoles ?
            sur la pierre chaude
            où se lovent vipère et couleuvre

            le temps détruit visages et roses

            la vie toujours à l'œuvre
            court de métamorphose en métamorphose

            ibid p.579



Bibliographie:
  • André Laude, Œuvre poétique, Éditions de la Différence 2008

sur internet:

Plusieurs articles de Pierre Kobel, un de ses plus fervents lecteurs, sont parus sur La Pierre et le Sel :

vendredi 13 juillet 2018

Vénus Khoury-Ghata, un simple trébuchement




         Tu accompagnes ton ombre jusqu'au soir
         emboîtes le pas à toutes les rues pour être équitable

         tu marches du même pas que ton ombre dans le sens contraire du jour
         des hommes suspicieux t'observent à travers les grilles
         des chiens aboient à ton odeur
         la femme nue sur l'affiche t'appelle dans un bruit de papier froissé
         tu lui promets de revenir

         un soleil moqueur perce ton sommeil
         tu voudrais te réveiller alors que tu l'es déjà
         disparus les murs autour de toi
         ton lit sur le trottoir
         ton corps enjambé par les passants

         la mort un simple trébuchement

         in Gens de l'eau, Les dépeupleurs, Mercure de France, 2018, p.77

Le tout dernier recueil de Vénus Khoury-Ghata, intitulé Gens de l'eau, est paru en avril dernier. Il garde ce ton douloureux et énigmatique, qui est le sien, et fait encore allusion au drames familiaux traversés. Il ne peut en être autrement. Vénus Koury-Ghata, libanaise d'origine et exilée de longue date en France, porte en elle un grand cœur à vif.

Le poème, qui suit, est dédié à un peintre syrien contemporain, Ziad Dalloul, dont vous trouverez en note la référence. J'aurais aimé pouvoir illustrer ce texte d'un tableau du peintre mais cela ne m'a pas été possible. Cette poésie, si ardente et imagée, exige du lecteur qui l'écoute de fermer les yeux et de se laisser conduire par la voix de son auteur :

                                                                                 au peintre Ziad Dalloul

          Tu repères ton figuier à travers murs collines forêts
          c'est ton souffle qui agite ses branches
          ta respiration qui embue la vitre de la femme qui dort sur sa propre épaule

          Son sein sur l'oreiller est fragment de lune
          reconstituer la lune attesterait de l'existence de la femme et la preuve que tu n'as pas rêvé
          rampant sur le carrelage froid
          tu ramasses les rais filtrés par tes volets
          les récoltes avec une infinie patience

          ce que tu serres dans ta main n'est qu'ombre racornie de ton cœur

          in Gens de l'eau, Les dépeupleurs, Mercure de France, 2018, p.78

Ce bref poème, d'une grande intensité, illustre parfaitement la qualité de ton de cette écriture et son mystère. Le lecteur touche du doigt la présence évoquée et en est "touché" en retour.

Vénus Khoury-Ghata sera une fois de plus présente au Festival de Poésie de Sète et je me réjouis
à l'idée de l'y retrouver.

           Celui qui revient après des années d'absence est un retourné
           dans quel dialecte s'adressait-il aux loups qui mangeaient les traces
              de ses pas et se sentaient repus
           a-t-il croisé l'ours la neige la fauvette
           et à quel soleil cuisait-il son pain
           a-t-il assez de bras pour arracher l'herbe qui a poussé sur son lit
           assez d'yeux pour dormir
           et un cœur à fendre à la hache lorsque les loups honteux de leur nudité
           appellent l'homme vêtu de leur peau

           in Gens de l'eau, Mercure de France, 2018, p.33

Dans nos têtes d'enfants, le présent se mariait aisément au passé, les rêves au réel, Vénus Khoury-Ghata a conservé ce don de relire ses souvenirs et ses peurs avec des yeux d'enfant extra sensible et de réveiller en nous par son écriture de semblables images .

            Les enfants entre deux terres dorment avec leur cerf-volant
            affirment celles qui déplient du même geste leur linges et leurs champs

            à l'enterrement du vent il n'y eut pas grand monde

            les arbres devenus caduques
            les oiseaux tombés des nids n'étaient pas assez mûrs
            personne ne les ramassait
            les gens avaient d'autres soucis

            ibid p.32

Je vous souhaite de vous laisser gagner par cette évocation poétique débridée d'un monde imaginaire, fruit d'une enfance sans télévision, ni portable, ni tablette.

             Le rossignol invente le jour pour son seul usage
             guetter les trois notes liquides ne t'empêche pas de poursuivre ton rêve

             le monde au-delà du seuil est étendue d'eau
             des vagues inamicales frappent à ta porte
             ouvrir noierait ton sommeil et ton pot de basilic
             vent froid sous ta peau depuis que la femme du miroir te tourne le dos
             balaie-la avec les miettes de ton repas
             chasse-la à coups de pierres
             charge ton lit sur tes épaules
             et pars

             laisse la clé à la vraie propriétaire des lieux
             l'araignée du plafond

             in Gens de l'eau, Les dépeupleurs, Mercure de France, 2018, p.79

Bibliographie:
  • Gens de l'eau, Mercure de France, 2018

sur internet:

vendredi 6 juillet 2018

Ludovic Janvier une branche craque au bord de l'écoute



          C'est ma dernière levée d'oiseaux
          avant de casser le calme de l'air
          et cette parole égale aux larmes
          en forme de mots cristallins
          qui me viennent pour dire adieu
          à la journée couchée sur le sable
          moi retourné vers le futur sans moi

         je vois la mer qui va et vient
         le bleu du ciel qui tombe du ciel

         in Une poignée de monde, Le ciel en marche, Gallimard 2006, p.67


Écrivain, poète et critique littéraire et ami de Samuel Beckett, Ludovic Janvier est décédé à 82 ans, le 20 janvier 2016. Je dois sa découverte aux rayons de poésie de la librairie Tschann, 125 boulevard du Montparnasse, à Paris 6ème.

Vent, mer, sable, oiseaux sont pour beaucoup des mots de saison, évocateurs de départs estivaux vers d'autres horizons.
À ceux qui restent, le plaisir de tendre la main vers un des rayons d'une bibliothèque, d'y choisir un livre et de s'y plonger. Il leur viendra peut-être la joie de vivre une aventure intérieure :

          À supposer que les oiseaux se taisent
          toujours une branche craque au bord de l'écoute

          à supposer que le bois ne s'étire pas
          toujours on y devine une rumeur de vent

          à supposer qu'on n'entende plus le moindre souffle
          dans le calme il y a toujours un bruit qui se prépare

          à supposer que l'imminent demeure imperceptible
          il reste ce murmure en moi parce que je t'attends

          à supposer qu'un jour je renonce à t'attendre
          le silence écoutera toujours venir la fin d'attendre

          ibid p.68

 Fidèle, la poésie vous décharge sa vie en bouche et vous barbouille d'existence.

         Écouté par les oiseaux
         brusque silence à Paris
         le soleil égal sur tout
         un seul pas et tu pénètres
         dans l'instant bleu de lumière
         goutte en suspens sous le ciel
         où parler commence à neuf

         ibid Le ciel en marche, p.57

        
Bibliographie:
  • Une poignée de monde, Gallimard 2006
sur internet:

jeudi 5 juillet 2018

Yves Prié, vivre est la tâche de l'instant



                                                                             

                                                                     

Nord Finistère Photo de Roselyne Fritel septembre 2015



                                                       Kerlouan

                                                                     1

                                                       Rien sinon
                                                       ce râle de la nuit
                                                       et le feu consumant le chemin

                                                       Des granits veillent

                                                       Dans un perpétuel sursaut
                                                       ils repoussent la vague
                                                       qui finalement les vaincra

                                                       in La nuit des pierres, Rougerie, 2002, p.60



                                                                       2

                                                        Entends – l'ombre vient
                                                        Au silence des pierres
                                                        tu opposes le chant d'une épaule

                                                        Ignore toute menace
                                                        et du songe de la nuit
                                                        retiens le don

                                                        La porte adoucit
                                                        l'angle des granits

                                                        ibid p.61



                                                                        3
 
                                                         Dans la lente disparition du jour
                                                         nous ne retenons que l'ombre
                                                         de quelques rochers
                                                         réticents à rendre la lumière
 
                                                         Nous ne savons quels chemins
                                                         nous conduisent
                                                         ici
                                                         au seuil de l'horizon
 
                                                         À peine
                                                         nous inquiétons-nous
                                                         d'un mur
                                                         pierre à pierre
                                                         dressé
 
                                                         Nous ne sommes
                                                         qu'un vêtement de la nuit
                                                         ignorant les lampes
                                                         et la lumière éparse des étoiles
 
                                                         ibid p.62
 
                                                           
                                                         Je dénonce un avenir de pierres sèches
                                                         Je veux le refus
 
                                                         ibid p.63


          Le Meneham, à Kerlouan, Nord-Finistère, photo de Roselyne Fritel, septembre 2015


Yves Prié est breton, il nait à 15km de la mer, dans le hameau de Saint Hélen, dans les Côtes du Nord, d'alors. Il cumule résolument, depuis 1981, le métier de poète avec celui d'éditeur. Nous lui devons les recueils parus aux éditions Folle Avoine.
 
                                                              Exilés en vous-même
                                                               vous posez au seuil
                                                                 de vos désirs
                                                                une main muette

Là-haut une floraison d'étoiles
supporte le ciel
 
ibid p.72
 
 
Les éditions de Lune bleue, en la personne de Lydia Padellec, lui ont consacré un recueil, cousu main et illustré par l'éditrice, il a pour titre L'heure lente. Une belle occasion de nous interroger avec le poète sur le sens profond de notre vie :
 
         Quelle mesure nous laisse le temps?
         Nous sommes ici
         délivrés de l'avenir
         goûtant le piment de l'air
         Vivre est la tâche de l'instant
 
         Prenez le temps avec l'attention de celui
         qui sait l'épaisseur des jours.
         Il ne se compte, ni ne se passe.
         Il se goûte avec l'appétit
         que l'on apprend des crépuscules.
 
         Heureuse l'heure lente
         qui nous rend le désir du temps
         et la saveur des mots

         in L'heure lente, Yves Prié, éditions de la Lune bleue, 2015
 
         

 
      Bibliographie:
  • La nuit des pierres, Rougerie, 2002
  • L'heure lente, Éditions de la Lune bleue, 2015
      sur internet: