Port des Barques

Port des Barques

vendredi 3 août 2018

André Laude il pleut des pierres précieuses




         La nuit la ville la solitude
         Il pleut des pierres précieuses
         les vitrines ont des lueurs de guillotine
         Les assassins tranquillement assassinent
         les voleurs cherchent l'argent, ils oublient le feu
         les amants s'enfoncent dans les murs pour échapper aux violences
         Nora Nord n'est pas venue au rendez-vous
         Je vais encore être malade
         Nora Nord vient de moins en moins souvent
         Elle n'écoute plus que la pluie et le vent
         Nora Nord n'aime plus ma bouche ni mes paumes brûlantes
         On la voit errer aux barrières où s'égarent des créatures lourdes, lentes
         La nuit la ville la solitude
         La tête sur l'oreiller nie furieusement les accusations
         la sordide conjuration du bruit et du béton.

         in André Laude, Œuvre poétique, Un temps à s'ouvrir les veines, La Différence, 2008, p.331

L'écriture d'André Laude peut surprendre et même bousculer parfois, le verbe en est direct et le ton souvent provocateur. S'il arrive à l'auteur d'injurier son lecteur, il le prie de lui pardonner sitôt après .
Revenant du Festival de Poésie de Sète, je cite avec humour le pamphlet qui suit, qui fait allusion au cimetière marin de Sète :

          Je hais la saleté
          les chiures de mouche
          les chiures de bouche
          je n'aime que l'été
          l'éclat froid de la lumière
          sur la peau de la vipère
          le blanc des mouettes
          la géométrie des tombes au cimetière de Sète.

          ibid Roi nu roi mort, La Différence, 2008, p.505


André Laude, (1936-1995), né et mort à Paris, a été anarchiste, journaliste, insoumis entré en clandestinité lors de la guerre d'Algérie, mais également poète.
Son engagement poétique, résolument d'ultra gauche, traduit sa volonté de bouleverser l'ordre établi, l'ordre social comme l'ordre culturel ! La véhémence de ses textes, lancés tels des cris de rage, fait que ceux-çi demeurent, au delà de sa mort, de redoutables et bouleversants appels à la révolte dans la fraternité :

          si j'écris c'est pour que ma voix vous parvienne
          voix de chaux et sang voix d'ailes et de fureurs
          goutte de soleil ou d'ombre dans laquelle palpitent nos sentiments

          si j'écris c'est pour que ma voix vous arrache
          au grabat des solitaires, aux cauchemars des murs
          aux durs travaux des mains nageant dans la lumière jaune du désespoir

          si j'écris c'est pour que ma voix où roule souvent des torrents de blessures
          s'enracine dans vos paumes vivantes, couvre les poitrines d'une fraîcheur de jardin
          balaie dans les villes les fantômes sans progéniture

          si j'écris c'est pour que ma voix d'un bond d'amour
          atteigne les visages détruits par la longue peine le sel de la fatigue
          c'est pour mieux frapper l'ennemi qui a plusieurs noms.

          ibid Œuvre poétique, Vers le matin des cerises, p.267

J'ai eu l'occasion de dire le texte qui précède, au cours d'une soirée poétique organisée par Hélices - Poésie au Carré des Coignards, à Nogent sur Marne, en 2010 et j'en garde en bouche toute l'intensité. Selon moi ce texte, avec celui qui suit, fait partie des pierres précieuses de l'auteur.

           Je ne t'attends pas
           je t'atteins d'un seul coup d'aile
           je te baigne d'eau douce
           je dénoue tes frondaisons
           chaque secousse du désir me rapproche
           du centre de la flamme
           on parlera bientôt de noces de feux
           qui se sont croisées dans les campagnes
           abordés avec cette fraîcheur de source aux lèvres
           et puis apprivoisés à petits coups de
           silences
           on parlera bientôt d'un pays habitable
           vérifié par le vol des abeilles
           nous n'aurons pas assez de mains ardentes
           pour cueillir le coton blanc des légendes
           nous n'aurons pas assez de nuits transfigurées
           pour faire cet enfant de jasmin et de jour
           qui posera son front sur la mer
           jusqu'à ce que la blessure se taise
           dans chaque homme saccagé par les songes

           ibid Œuvre poétique, Riverains de la douleur, p.p.450/451

André Laude a fait preuve d'une grande exigence envers lui-même et n'a jamais recherché les honneurs. La citation qui suit en témoigne. Il s'agit de sa réponse à J.C Valin, qui sollicitait son témoignage pour un futur hommage au poète René-Guy Cadou :

         En vérité, Cadou – et quelques autres avec lui – m'a beaucoup appris. C'est fou même ce qu'il
         a pu m'enseigner, lui qui ne chérissait que l'école buissonnière. Plus le temps s'écoule, avec ce
         petit chuchotement de sablier, plus j'en deviens conscient. Il m'a ouvert les yeux, m'a arraché
        cette poussière d'or qui me rendait aveugle. Mais par-dessus tout, il m'a à tout jamais convaincu
        que les devoirs du poète sont autrement plus vastes que ses droits, ou pour le moins, que ceux-ci
        n'existent que dans la mesure où ceux-là nous demeurent gravés dans le métal de l'esprit. Il m'a
        livré corps et âme, pieds et poings liés à cette mystérieuse vocation qui n'admet pas de rivale. Il
        m'a rendu le but, la raison d'être de l'exercice du langage : témoigner de l'homme, toujours de
        l'homme, pour que se lève enfin, de toutes les poitrines mêlées dans le même flux d'amour et de
        compréhension, une aurore formidable.

De la femme au rouet à la vieille dame au sein tari, tout lui est sujet à célébrer les plus humbles choses de la vie :
.

        Le silence voltige autour
        des simples ustensiles.

         Autrefois il y eut des amours
         brûlants, fiévreux.

         Le soir, loin des fureurs de la ville
         les gestes
         s'accordent aux couleurs un peu usées.

         ibid Œuvre poétique, Mémoires fixes 1977-10987, 2008, p.579


Il décède un samedi 24 juin 1995, tandis que Place Saint Sulpice se déroule le Marché de la Poésie.
Grâce à la ténacité de quelques amis fidèles, dont le poète Abdellatif Lâabi  et son épouse, l'édition posthume de son œuvre poétique, parait en 2008.

Retenons en particulier cette invite  à poser notre regard sur la beauté des choses et par la même occasion sur la vie toujours à l'œuvre...

           Où poser les yeux, le regard ?
           sur la beauté des choses

            où poser les mains agricoles ?
            sur la pierre chaude
            où se lovent vipère et couleuvre

            le temps détruit visages et roses

            la vie toujours à l'œuvre
            court de métamorphose en métamorphose

            ibid p.579



Bibliographie:
  • André Laude, Œuvre poétique, Éditions de la Différence 2008

sur internet:

plusieurs articles de Pierre Kobel, son plus fervent lecteur, sont parus sur La Pierre et le Sel :

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