Port des Barques

Port des Barques

mercredi 8 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (9)

Je pleurais tout en nageant au travers de la masse visqueuse étincelante de couleurs, je pleurais en nageant avec désespoir, sans savoir si je pourrais arriver quelque part, s'il existait seulement un endroit où l'on pouvait arriver. Mais j'avais enfin compris que la matière fondue ne me souillait pas, que les couleurs n'osaient pas me toucher, que je n'étais pas devenue folle et que je n'avais pas disparu moi aussi, parce qu'ainsi en avait décidé la force maléfique qui avait dirigé cet épisode d'apocalypse dont elle m'avait élue, destinée à être le témoin. J'existais afin de pouvoir observer, j'existais afin de donner un sens à ce spectacle. J'étais le spectateur maintenu en vie afin d'applaudir aux prodiges et qui applaudit pour la simple raison qu'il a été gardé en vie. Mais je ne voulais pas applaudir. Je ne voulais pas être le spectateur émerveillé de ces cataclysmes splendides et écœurants. L'immense beauté qui me faisait pleurer d'admiration ces larmes ridicules me hérissait de douleur et d'une révolte impuissante. Ma seule chance était de tourner le dos à ce spectacle admirable de beauté dévastatrice, de ne pas le reconnaître, de m'éloigner, de l'oublier, de rompre tout sentiment à son égard, de ne pas l'admirer, de ne pas le haïr, de ne pas me laisser fasciner, de ne pas accepter la vie offerte avec tant de cruauté, de nager contre cette force que je ne comprenais pas, contre mon corps vivant qui ne m'écoutait plus, de nager, de nager. Je nageais de toutes mes forces sans savoir vers quoi je me dirigeais, en un ultime et définitif geste de refus; je nageais avec mes dernières ressources d'énergie cependant que mes yeux se fermaient, alors qu'un léger rougeoiement perçait encore au travers de mes paupières, et mon corps se sentait glisser, impuissant, vers le bas, vers les profondeurs inconnues de la matière.
    Je revins à moi sur la même plage. Je n'avais rien oublié. Le soir était tombé. Les algues paraissaient noires et les détritus dévastés offraient un profil porteur de sens, pour ainsi dire, mystérieux. La mer respirait lentement, avec quelque chose de coupable dans la façon dont elle ne semblait ne pas vouloir attirer l'attention, et renfermer un secret dans son flux trop régulier et prévisible. L'air se colorait, se condensant en un bleu intense. J'étais allongée sur le dos, les bras largement ouverts, mes muscles parcourus de douleurs cuisantes s'allongeaient à leurs extrémités et donnaient l'impression de s'écouler dans le sol par les bouts inertes de mes doigts et par la peau craquelée de mes talons; mes cheveux s'emmêlaient dans les éclats de coquillages, ils étaient pleins de sable et de minuscules coquilles d'escargots, ils gonflaient de temps à autre sous l'effet d'une rafale de vent, comme une voile effilochée qui serait encore capable de s'élever, mais non plus de mettre en branle le fardeau vivant qu'elle accompagnait; ma tête, comme détachée de mon corps, légère, reposait presque avec tendresse sur une boîte carrée, à moitié pliée et qui portait une étiquette indéchiffrable. De temps en temps une vague plus allongée arrivait jusqu'à moi, léchant avec un respect craintif la main qu'elle pouvait atteindre, mouillant le bout des mèches étalées jusque-là et les laissant recouvertes d'un sable fin presque invisible; parfois une vague touchait ma joue et faisait fondre le sel de mes larmes, puis s'enfonçait brusquement dans le sol avec une sorte de complicité suspecte. On commençait à apercevoir les étoiles, encore peu nombreuses et pâles, frêles, comme si elles étaient prêtes à renoncer à tout instant, à disparaître. J'étais allongée sur le dos, le visage tourné vers elles, vers l'immense vide dans lequel elles déversaient goutte à goutte leur timide scintillement, et je sentais la terre, avec ses mers et ses océans oscillant sur leurs grands fonds, tourner doucement , précautionneusement, craintivement, suspendue dans l'abîme, tout comme moi, tout juste accrochée, sur une plage, au-dessus de l'immensité qui m'attirait, dans laquelle je pouvais m'effondrer à tout moment, tomber sans espoir au milieu de ces étoiles inconnues. Je n'avais pas peur, je savais que ce serait une chute qui ressemblerait à un envol, mais sans le vouloir, fascinée et prête à m'élancer dans les nues, mes doigts se cramponnaient désespérément au sable, aux algues, aux détritus, à l'eau. Mes cellules, composées des mêmes éléments chimiques que les molécules de ces résidus, et de ces pierres, et de ces plantes, se sentaient solidaires ici et refusaient de me suivre... Mes cellules malades de fatigue et d'effort étaient envahies du désespoir qui à un moment donné avait été un état d'âme et, maintenant, était une sorte de plasma organique, une sorte d'humeur de tout mon organisme abandonné au dégoût et à la révolte, mais tout ceci était trop épuisant pour pouvoir les exprimer, pour pouvoir les libérer des tissus cachés où elles fermentaient. Je n'avais rien oublié. La stupéfaction continuait à se déposer, comme du marc de café, de plus en plus épais au fur et à mesure que chaque heure d'incompréhension s'insinuait en moi.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été,  – La ville qui fond, nouvelle de Ana Blandiana, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, éditions Le Visage Vert, 2013, pages 113, 114, 115.

lundi 6 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (8)

Une démence joyeuse orchestrait les cris déchaînés des passants qui se ruaient d'un coté à l'autre en se montrant les désastres, au milieu d'éclats de rire, avec les mains tendues, et cherchant sans cesse à voir un spectacle encore plus incroyable, encore plus total. Il n'existait pas de spectacle plus total que le spectacle offert par cette masse d'êtres qui semblait immune à la douleur, à la frayeur, à la mort même, inconsciente au point de transformer la déroute en jubilation. Et pourtant, beaucoup d'entre eux mouraient, à moins qu'ils n'aient découvert une autre modalité d'existence en dessous, recouverts par les vagues informes de la matière. Ils disparaissaient purement et simplement sans laisser de traces, sans désespoir, ils riaient, et leurs bouches ouvertes se remplissaient, du magma qui pénétrait partout, ils s'embrassaient, ils s'accouplaient, ils se laissaient tomber volontairement, avec des spasmes de plaisir et d'hystérie, dans cette tombe fluide et collective. Au-dessus d'eux, pendant une seconde, la vase bouillonnait et tourbillonnait, puis s'apaisait définitivement. Quels monstres allaient naître sur l'autre rive après ces copulations délicates et répugnantes, quelle sorte de créatures, adaptées à cette vase sans empreintes, à cette substance pâteuse apocalyptique, allaient apparaître afin de la peupler, comme des larves capables d'attendre des millions d'années pour donner naissance à une nouvelle faune, qui sait, à une nouvelle espèce humaine?...Les derniers survivants se dissolvaient comme des fantômes dispersés par la brise du matin. Leur chevelure commençait à se répandre, leurs mains s'allongeaient à l'infini, la chair glissait de leurs os restés debout un instant de plus avant de s'effondrer à leur tour dans l'océan visqueux. J'étais réellement suspendue à la contemplation de ce spectacle, loin de tout sentiment, j'étais prête à m'élancer au-dessus de lui. La ville avait probablement été construite en pente, car la matière fondue avait commencé à glisser, comme un grand fleuve qui s'écoule lentement vers on ne sait quels abîmes, entre des rives pas très élevées, et les anciennes maisons, elles aussi érodées et ramollies, étaient tacitement disposées à céder.
    C'est ainsi que je découvrais, tout en avançant, en nageant presque, au travers de ce paysage en voie de liquéfaction, la disposition bizarre de la ville, avec ses rues semblables à des rubans attachés au sommet de la colline de la cathédrale et flottant du haut vers le bas en une liberté symétrique. Étonnamment la cathédrale résistait encore – il est vrai que ses croix avaient fondu, et que ses tourelles s'étaient comiquement tordues –, malgré tout elle avait encore des formes, étranges, ridicules, certes, mais miraculeusement présentes au milieu de ce désert informe et presque silencieux. Pas pour très longtemps, évidemment.
    Même le ciel avait commencé à couler, liquéfié en bleu, en larges traînées de couleur qui ruisselaient sur tout le paysage. Comme répondant à un signal, sous cette averse, la cathédrale encore si vigoureuse commença à s'abîmer lentement, sans perdre son relief, abaissée par une trappe mystérieuse qui semblait avoir été activée par le poids de tout ce bleu qui venait recouvrir les dômes d'une cuirasse spectaculaire. Une fois cet ultime renoncement gratuit accompli, plus rien ne faisait obstacle à la plaine infinie et visqueuse dont j'étais l'ultime habitante. Je crois que c'est à ce moment que je me suis mise à pleurer. Ce n'était pas à proprement parler une souffrance qui se faisait jour dans mes sanglots de plus en plus incontrôlables et dans des larmes qui ne m'appartenaient plus. C'était une libération de mes nerfs crispés par le désir de faire quelque chose, de sauver quelque chose, une détente infinie, alors que rien ne pouvait plus être sauvé, et un immense regret pour toute cette fabuleuse beauté vide de sens.
    Le ciel s'en était allé. Il avait coulé sur la terre. Ou peut-être était-ce seulement la couleur qui le cachait. À sa place, on pouvait voir au-dessus de ma tête un immense vide, sans couleurs ni limites, un vide que l'esprit ne saurait concevoir et dans lequel le soleil flottait – comme un petit œuf de feu – dans le plasma vitreux, infini. Le crépuscule approchait. La fin d'une journée pendant laquelle la face de l'univers avait changé et qui se terminait calmement, avec la sérénité du devoir accompli. À la surface de la matière qui s'écoulait, lasse, le soleil apaisé se reflétait avec sagesse, on le voyait bien. Les couleurs que le jour avait dissoutes, annihilées, mélangées pour obtenir ce blanc horrible, les ombres les faisaient à nouveau apparaître, se distinguer les unes des autres, exister. La gigantesque steppe fluide les laissait jouer, courir, se cacher, se dévoiler à sa surface, troublée seulement par la respiration de la terre, et tout ce glissement de nuances autour de l'image du soleil reflétée dans la matière, autour du soleil qui se préparait à mourir en se dédoublant et en s'adoucissant, me comblait de sa beauté sans limites et sans retour.

(à suivre)

in Les Saisons, L'Été – La ville qui fond, nouvelles d'Ana Blandiana, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, parues aux éditions Le Vert Visage 2013, pages 110,111, 112, 113.

Ana Blandiana, pour une canicule (7)

L'univers ne disparaissait pas encore. Il ne faisait que se transformer. Les rues n'avaient même pas commencé. Elles n'étaient que légèrement humides, comme s'il venait de pleuvoir. À cause de la canicule, l'asphalte s'était ramolli. Comme tous les ans. Personne ne semblait s'alarmer de quoi que ce soit. J'attendais la suite avec une sorte d'excitation douloureuse. En moins d'une demi-heure les trottoirs avaient tellement fondu que les chaussures s'y incrustaient, refusant parfois de s'en extraire. Il était impossible de ne pas remarquer l'effort nécessaire pour avancer. Et pourtant les gens marchaient en s'arc-boutant avec le même naturel qu'ils avaient mis à se promener. Rien ne leur paraissait plus normal. Les murs des maisons commençaient  à s'infléchir légèrement, ils ondulaient imperceptiblement, les auvents s'inclinaient dangereusement. Les colonnes devenaient spirales et s'affaissaient vers le sol comme des câbles emmêlés. En une heure le paysage s'était  métamorphosé et aucun regard ne pouvait prétendre ne pas le voir. Évidemment, tous voyaient. Peut-être même comprenaient-ils. Manquaient-ils à ce point d'énergie pour être encore effrayés, ou bien ce qui se passait entrait-il dans leurs calculs, dont ils connaissaient le résultat d'avance? En tout cas, ils semblaient atteints d'une frénésie pour le moins étrange et déplacée. Ils pataugeaient presque gaiement, en essayant d'avancer et sans y parvenir, sans que cela ne les inquiète. De temps en temps ils tombaient et se relevaient, collants, sales, méconnaissables, mais avec une sorte de fierté bizarre d'avoir participé à cet étrange évènement. Ils en savaient évidemment bien plus que moi là-dessus. Une corniche trop inclinée au-dessus du trottoir finit par se détacher comme une grosse goutte, comme une immense larme visqueuse, opaque (je voyais pleurer la matière!) et surprit sous le coup pesant de sa chute deux personnes dont on put voir les corps immobiles et rigides quelques instants avant que la substance pâteuse et épaisse de l'asphalte ne les recouvre complètement. Leur disparition se perdit dans le vacarme irresponsable, le grand chœur de cris émus qui guettaient, le cœur au bord des lèvres, l'instant palpitant auquel un bâtiment imposant à plusieurs étages, qui semblait être l'immeuble des Téléphones, allait s'effondrer. Ils s'étaient rassemblés par centaines, par milliers tout autour, ne se ménageant que l'espace nécessaire à la vue, sans réfléchir qu'ils pourraient être écrasés sous la pression de son déferlement, et ils attendaient, les pupilles fascinées, le déroulement du spectacle. Le colosse de pierre et de marbre avait perdu ses angles et ses arêtes, il s'était adouci, il s'était arrondi en un écoulement presque invisible. Les fenêtres avaient commencé à perdre leur symétrie et s'inclinaient, attirées vers le bas par le courant secret, les unes d'un coté, les autres de l'autre, quittant les rangs, s'entassant, s'entrechoquant. Par l'une d'elles on voyait un étage entier onduler comme un harmonica, il était resté là, dans un flanc à l'intérieur du bâtiment qui conservait encore sa ligne verticale, bien que perdant toujours plus de hauteur, raccourci seconde après seconde. Aucun effondrement spectaculaire, brusque, ne se produisit. Tout se passa progressivement, lentement, on aurait pu dire que le palais s'abaissait en toute connaissance de cause, de plus en plus large, de plus en plus rond, il s'aplatissait avec la meilleure volonté du monde, il n'en resta plus qu'un monticule, un tumulus tout mou, une bosse, qui continua à se résorber doucement jusqu'au moment où, par une dernière aspiration, comme un soupir, elle fut définitivement engloutie dans le magma général. Un vacarme affolant accompagna ce spectacle inimaginable, un vacarme de hurlements, de sanglots, de notes aiguës, de syllabes disparates plutôt que de mots. Les sons paraissaient collés les uns aux autres, on avait de plus en plus de mal à les distinguer les uns des autres, des sons gutturaux, modulés avec difficulté, par des gosiers serrés. Je sentais qu'il se passait quelque chose de plus étrange et de plus effrayant que l'effondrement des murs et la fonte de la rue. Ces sons, que je ne réussissais plus à distinguer entre eux, n'étaient pas déformés par le vacarme, ne devenaient pas incompréhensibles à cause de leur superposition, non, ils naissaient comme ça, c'était absurde, incompréhensible. C'étaient les signes d'un bonheur désarticulé, c'étaient les signes d'une décomposition. Je tendais désespérément toute mon attention afin de comprendre malgré tout, afin de discerner quelque chose, mais quand je réussissais à isoler deux syllabes, la troisième s'évanouissait et détruisait la malheureuse signification que j'avais supposée avec une bonne volonté désespérée. J'écoutais et je concentrais toute ma lucidité, toute ma volonté, pour me convaincre que c'était impossible. Il faisait chaud, bien sûr, il faisait horriblement chaud, mais tout de même, il n'était pas possible que la parole, que le cerveau de ces gens se dissolvent comme les pierres, il n'était pas possible que les phrases perdent leur articulation, que les pensées deviennent extensibles et pendouillent mollement, il n'était pas possible que je ne trouve plus personne à qui hurler un avertissement, que jusqu'alors je ne pensais pas devoir donner moi-même.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été – La ville qui fond, nouvelles d'Ana Blandiana, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, parues aux éditions Le Visage Vert 2013, pages 107, 108, 109, 110.

samedi 4 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule ( 6)


L'air dans ma chambre était devenu dense, presque visible, brûlant, et sifflait comme une lame de couteau au plus petit geste, au plus faible mouvement. Je voulus prendre un livre sur l'étagère et mon bras s'éleva péniblement, comme s'il était dans l'eau, rencontrant une résistance invisible, mais évidente, une certaine adversité inédite et obstinée des éléments. Le livre lui-même refusait de se détacher des autres, et quand j'essayai de l'arracher, je me pétrifiai avec la main à demi-levée; collé à mes doigts, le livre ne s'était pas détaché non plus de la bibliothèque et s'étirait comme une pâte élastique, s'allongeait, une gomme molle et informe, une matière visqueuse. Fascinée, je tirais sur ce bout de pâte à modeler chaude qui, en s'allongeant, perdait sa couleur. Je tirais sans arrêt, avec une curiosité d'animal en chaleur, et je voyais les lettres de la couverture s'allonger, s'élargir, devenir de plus en plus fines jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que quelques traces qui finissaient par disparaître elles aussi. Je crois que c'est à ce moment-là que la panique m'a envahie, à l'instant où j'ai compris que les lettres avaient définitivement disparu avant que je n'aie pu les lire. Horrifiée, j'ai commencé à replier, à dévider en une pelote absurde cette corde toute molle que j'avais déployée dans la pièce et qui, quelques instants plus tôt, était encore la pensée de quelqu'un. J'essayais de ranger dans la bibliothèque cette boule difforme, dans l'espoir absurde qu'en reprenant sa place elle pourrait également reprendre sa forme perdue de façon tellement inexplicable. Mais en poussant ce morceau de matière entre les livres, les autres volumes, qui semblaient encore tellement certains de leurs dimensions et de leurs angles, se laissèrent comprimer de façon fort peu naturelle, commencèrent à s'amincir, à s'étirer en hauteur pour faire place à la boule qu'ils avaient l'air de reconnaître, et ce geste de solidarité étrange n'était que le funeste début d'un phénomène absurde. Le mouvement imprimé par la pression de la main semblait se transmettre d'un livre à l'autre, d'une étagère à l'autre, tout comme un caillou jeté dans l'eau fait apparaître des cercles repoussés toujours plus loin. Et tout comme ces cercles quasiment immatériels, qui représentent le mouvement même de la matière, quand ils atteignent le rivage, disparaissent pour donner naissance à d'autres cercles mystérieux dans la direction opposée, qui semblent avoir une autre origine et un autre épicentre que l'impulsion initiale de l'eau – les ondes qui se propageaient vers le mur, une fois arrivés là, tout au bout, s'entrechoquaient et façonnaient d'autres épicentres, à partir desquels les cercles nouvellement apparus semblaient se diffuser de façon toujours plus absurde dans le matériau de plus en plus confus des livres. Toute la bibliothèque ne fut plus bientôt qu'une étrange masse visqueuse soumise aux lois qui régissent les fluides, et ce passage brusque et menaçant d'un état compact à un autre semblait plutôt se produire en rêve, que dans la vie que j'avais choisie avec tant de présomption et de superficialité. C'était terrifiant, justement parce que c'était incompréhensible. Était-ce une révolte de la matière ou bien la conséquence logique de règles que je n'avais jamais connues, ni même soupçonnées? J'étais comme ces héros de conte ridicules qui abandonnent leur jeunesse et leur vie éternelles pour revenir dans un monde qui s'est transformé entre-temps et dont ils ne se souviennent plus. De quoi ne me souvenais-je plus? Est-ce qu'il y avait dans ma mémoire, quelque chose qui, avec un peu de chance, pouvait être découvert et appliqué à résoudre l'énigme répugnante qui évoluait tout autour? Je savais où je devais chercher le bien et le mal et je ne m'étais jamais demandé ce qui se passerait si je ne les trouvais plus à la bonne place. C'est peut-être pourquoi je ne les avais pas cherchés non plus. Mais maintenant j'avais besoin d'eux. Il était impossible que tout disparût et se brouillât avant que je n'aie connu ce que je perdais. Impossible que tous ces livres, dont je savais qu'il suffisait de les ouvrir pour tout comprendre, disparussent d'un coup, avant de m'avoir transmis ce qu'ils avaient à me transmettre...
    La bibliothèque avait commencé à se répandre lentement sur le tapis, ou plutôt dans le tapis, car, semblable à une paisible étendue d'eau qui reçoit un affluent tranquille, le tapis absorbait la lave coulant de la bibliothèque en la mélangeant doucement et uniformément à sa propre substance pâteuse qui, sans qu'on ne distingue pratiquement aucun mouvement, augmentait insensiblement. Les ondes du lit elles aussi s'élevaient, sans hâte, mais de façon constante, en m'enveloppant souplement, comme un liquide un peu gras qui n'adhère pas. Il n'était pas encore décidé à me recouvrir, une certaine timidité, ou la circonspection, l'obligeait à se rider légèrement à l'approche de mon corps, il hésitait encore à passer sur moi, la surface épaisse et limpide du liquide reculait et faisait des bulles tout en cherchant à m'éviter. Mais il ne fallait pas que je le mette trop longtemps à l'épreuve. Ma stupéfaction et mon désespoir étaient tels que la terreur ne réussissait pas encore à m'envahir. Une curiosité mauvaise, dirigée surtout contre moi-même, me donnait un sentiment d'impatience malsaine, je voulais voir ce qui allait suivre, comprendre cet univers, au moins d'après la façon dont il disparaissait.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été – La ville qui fond, Nouvelles, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, aux éditions Le Visage Vert, 2013, pages 104,105,106,107.

vendredi 3 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (3)

Un troisième épisode de la nouvelle d'Ana Blandiana, L'été, La ville qui fond.

   C'était un matin enveloppé de cette lumière livide, de ces ténèbres diluées jusqu'au bleu par les reflets du soleil qui se trouvait encore sur l'autre rive. Le ciel trouble était peut-être couvert de nuages ou seulement des dernières traînées de la nuit. Il faisait assez froid, mais je ne me rendais pas compte si le léger frisson qui m'électrisait de temps à autre était dû à l'air frais ou simplement à l'attente fébrile qui flottait dans l'air et faisait trembler l'herbe frêle alors même qu'il n'y avait pas un souffle de vent. Les maisons avec leurs étages et les stores, leurs terrasses couvertes et leurs parasols, les maisons fermées et endormies ne s'accordaient pas avec cette atmosphère extraterrestre – ou peut-être trop terrestre pour elles, pour leur entendement – avec la lumière qui pour le moment avait cette nuance cadavérique propre au rêve plutôt qu'à la vie. La mer était presque immobile, tellement immobile que les vaguelettes qui s'agitaient doucement en touchant le rivage semblaient entraînées par une force extérieure et miraculeuse. De temps à autre, de plus en plus souvent, passait sur l'étendue grisâtre et calme un éclair à peine perceptible, étincelant, rougeâtre, une idée peut-être, ou bien juste une impression, comme une inquiétude. Le lever du soleil était tout proche. Et je me mis tout à coup à courir au bord de l'eau, vers le nord, là où je savais qu'il n'y a plus ni maisons ni tentes, là où je savais qu'il n'y a plus qu'un champ immense plein de résidus, et, un peu plus bas, la plage, elle aussi pleine des détritus de la mer, d'algues et de coquillages, de pierres polies et tranchantes, de méduses échouées et de bouts de bois pourri rejetés par des naufrages oubliés. je me mis à courir, et je courais de plus en plus vite, terrifiée à l'idée que le lever du soleil puisse me trouver sur cette plage labourée et nivelée avec soin, enrichie de sable étranger laborieusement transporté par camions, je courais comme si j'avais eu peur que le soleil me prît pour un émissaire de ces fenêtres verrouillées et de ces murs isolants.
   Sur environ trois kilomètres le rivage était désert et conservait, à coté des déchets provenant des hôtels s'élevant à chaque bout, un peu du caractère sauvage et libre propre au rivage éternel. Étrange, ce que l'on pouvait se sentir libre dans ce paysage désolant, au milieu des boîtes de conserves vides, des algues desséchées et des coquillages à l'odeur âcre dans leurs coques. C'était un chaos qui ne vous obligeait à rien, pas même à l'admiration – une tendre indifférence, un abandon amical. En apparaissant, le soleil découvrait, lui ôtant tout son mystère, ce paysage de décomposition joyeuse, il me le dévoilait dans toute sa laideur bienveillante, ce qui me calmait et me donnait un étrange sentiment de sécurité. À une vitesse étonnante par rapport à la très lente dégradation de l'obscurité jusque-là, une fois qu'il eut été trahi par l'horizon qui ne voulait plus le cacher, le soleil se laissa envahir par une impatience fébrile, il commença à s'élever avec une hâte évidente, on aurait dit qu'il récupérait des territoires qui ne l'avaient pas tenté jusqu'alors. Tout d'abord ç'avait été une calotte rousse aux ombres violacées, dépourvue d'éclat, puis un hémisphère d'un rouge intense qui essayait de briller, mais ne parvenait qu'à se consumer, comme un regard trop intense pour réussir à voir, et bientôt, finalement, ce fut un globe entier à la forme souple et incertaine, telle une membrane emplie d'un liquide qui ne serait pas capable de tendre uniformément l'enveloppe qui le contient. Pendant quelques instants il y eut même une lutte silencieuse entre l'horizon qui s'obstinait à garder un petit point de contact et cette sphère bien décidée, partie dans les hauteurs, et, tout en affrontant les forces contraires, l'horizon s'arc-boutait, ployait afin de se retenir dans un ultime effort, alors que la membrane arrondie s'allongeait au risque d'éclater à cause de la tension. Quand elle se détacha, la force de recul de l'effort fourni fut si grande que la sphère délivrée de cette étreinte, commença à monter en tournant sur elle-même à toute vitesse dans le ciel, de plus en plus certaine de la trajectoire que jusque-là elle ne semblait que deviner. Mais une nouvelle lutte commençait tout juste, d'un autre genre, plus fragmentaire, plus subtile. De fins voiles de nuages, fondus jusque-là dans le gris général, commençaient à se laisser entrevoir à l'horizon, passant sur la face du soleil, peu préparée à cette insulte, avec une sorte de timidité insolente. Parce que c'était bien le soleil, il n'y avait pas l'ombre d'un doute, bien que son visage pâle, plutôt mesquin, se reflétât en moi comme une découverte humiliante, comme une frustration. Il passait sans se défendre, sans même essayer de se défendre, d'un nuage à l'autre, il sortait patiemment de derrière un rideau, pour être rapidement absorbé derrière un autre, comme dans un jeu de cache-cache, un jeu en rouge et gris, sans rien de vraiment exaltant, sans émotion particulière. Et pourtant, comme si cela n'avait rien à voir avec ces chamailleries quelque peu pénibles, le jour se levait implacable et triomphant, dissimulant sa source, mystérieusement vainqueur.

(à suivre)

in Les saisons, nouvelles, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, aux éditions Le Visage Vert, 2013, pages 96/97/98
   

Ana Blandiana, pour une canicule (5)

Au fur et à mesure qu'elle augmentait, la chaleur faisait fermenter sans pitié la chair brûlante des coquillages, et les sécrétions liquéfiées des escargots, et la substance visqueuse des algues, noircie par la macération. Une puanteur coupable et agressive s'élevait sous le soleil triomphant, et lui, sadique, semblait orchestrer cette pourriture et illuminait les flaques formées par la gélatine des méduses et le sable souillé des écailles de poissons morts. Une puanteur victorieuse, triomphante, qui me parut tout d'abord s'élever de ce rivage à la sauvagerie minable et ambiguë, mais il me suffit d'essayer de m'éloigner de l'épicentre supposé de cette pestilence pour comprendre que l'odeur venait d'en haut, tout comme la chaleur de plus en plus insupportable, et que le soleil métallique, lançant sur le monde des flots de laves transparents, annonçait son déluge meurtrier par cette appropriation repoussante de l'air, par l'infestation de l'atmosphère. Je n'aurais pas dû me réveiller, je n'aurais pas dû chercher à retrouver cette acuité de mes sens révoltés. Je me hâtais de rentrer en moi-même, dans ma somnolente inexistence, mais j'avançais péniblement, arrachant avec effort mes semelles au sable devenu collant, visqueux, absorbant. Il me fallut un certain temps, il fallut que je prisse conscience que ma respiration commençait à devenir haletante, que mes forces m'abandonnaient pour que tout me parût, finalement, étrange et anormal. Certes, c'était la chaleur torride qui m'épuisait et m'enveloppait à chaque nouveau mouvement d'une membrane bouillante et trempée de sueur, mais il n'y avait pas que moi, le sable aussi semblait être en sueur, moisi et visqueux là où la mer ne pouvait l'atteindre. Jetant un coup d'œil en arrière, je vis la plage que je venais de quitter à travers l'air rendu vitreux par la chaleur; un magma étrange, les algues, les méduses, les coquillages et les détritus s'étaient fondus en une seule et unique pâte bizarrement colorée, qui brillait doucement et était animée de façon à peine perceptible d'une sorte de pulsation secrète, comme une respiration. Je ne comprenais pas ce qui s'était passé, ce qui était en train de se passer. J'essayais de me dépêcher et j'avançais le plus vite possible, arrachant chacun de mes pas à la morsure molle du sol, comme une ventouse brûlante. Mes semelles étaient imprégnées de cette substance inconnue, visqueuse, une substance qui semblait cacher la surface du sol d'une couche de plus en plus épaisse. Quand je fus près des maisons, je vis que leurs façades étaient humides, scintillant vaguement en couleurs au soleil, que les feuilles des arbres aussi avaient l'air d'être huilées, brillantes et collantes. Tout le paysage avait un éclat immédiat, dangereux, glissant. L'herbe semblait avoir été arrosée récemment, mais si fine, anormalement fine, une masse verte dans laquelle on ne distinguait plus les brins les uns des autres et sur laquelle, en marchant, je laissais des traces claires qui se résorbaient doucement, comme dans une pâte. En montant dans ma chambre, je sentis mes pieds s'enfoncer légèrement, imperceptiblement, dans le ciment, c'était presque agréable, et ils y laissaient des empreintes vertes, les traces de la pellicule verte et collante de l'herbe. Tout cela était trop inédit, trop impensable pour que je puisse ne serait-ce que prendre peur. Je suis entrée dans ma chambre, contente d'être revenue et de la retrouver inchangée, et je me suis étendue sur le lit, libérée de moi-même, et capable de m'élancer vers le sommeil.
    Mais ce n'était qu'une impression. Il me manquait cette sorte de douce indifférence transparente, j'étais trop emplie de visions et de sensations, d'idées et de pressentiments. Cette matière collante inexplicable, venue de Dieu sait où, était en train de sécher sur mes jambes et elle m'empêchait d'oublier les moments que je venais de vivre. Je n'étais pas prête pour le sommeil, c'est en vain que je m'étais imaginé que la voie qui y mène était libre à tout instant pour moi, c'est en vain que j'avais cru que, quoi que je fasse, j'étais au nombre de ceux qui sont doués pour le sommeil. Je l'avais quitté au petit matin pour rejoindre la vie, je ne pouvais le retrouver comme si rien ne s'était passé. J'avais osé me révolter contre lui, regretter le plus miraculeux des dons, souhaiter m'avilir et vieillir en échange d'une présence inconnue et éphémère. Voilà, j'étais présente. Les instants passaient au travers de mon être, je les sentais se déposer dans mes cellules, sur ma peau, mes cheveux. Le sommeil était devenu un rivage lointain, comme un paradis incompris, presque oublié. Je m'étais bannie volontairement, de moi-même j'avais abandonné le seul refuge qui me protégeait de l'univers incompréhensible et séduisant. Je sentais le soleil pénétrer dangereusement  au travers du toit surchauffé. Je connaissais un autre univers tout aussi apaisant, dans lequel je pourrais également disparaître en étant certaine d'en revenir.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été, – La ville qui fond, nouvelles traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, éditions Le Visage Vert, 2013, pages 101, 102,103, 104.

jeudi 2 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (4)

D'ailleurs, de plus en plus souvent, d'entre les couches de nuages de plus en plus transparentes, la face du soleil réapparaissait toujours plus brillante, toujours plus impériale, avec de fines rides dessinées par des nuages extravagants, puis limpide, puissante, de plus en plus difficile à retenir et à supporter. Au début, l'œil pouvait l'envelopper du regard sans difficulté, ce n'était qu'une bille colorée en rouge cardinal, et puis progressivement les couleurs s'incendièrent, s'intensifièrent jusqu'à perdre leur nuance, pour devenir lumière universelle. Mais en attendant, pendant les répits entre chaque disparition, la mer était brusquement inondée d'un rose intense qui s'éteignait de façon tout aussi inattendue, pour laisser place au gris lui aussi accentué par comparaison. Tout s'était liquéfié, tout se déployait dans un même agrégat soumis à des flux incompréhensibles, mais laissant l'impression désagréable qu'une loi obscure menait le jeu. Une sorte de rivalité entre les fluides de différentes couleurs semblait se dérouler rythmiquement sur la surface, fluide elle aussi ,de la mer.
La lumière palpitante ressemblait à l'une de ces sources intermittentes au débit régulièrement interrompu, et s'écoulait comme une eau pourpre qu'un immense orifice invisible inspirait et expirait alternativement sans aucun bruit, répandant cette lumière et la rappelant à lui par des ordres muets. Et puis, une fois ce seuil dépassé, le soleil arrivait assez haut pour pouvoir se refléter entièrement et nettement dans la mer, et la mer le reprenait, l'accueillait en elle, le nourrissait, magnifiait son éclat de ses baumes magiques et bienfaisants. Le soleil céleste était terne et dolent, incolore et livide, à coté du soleil marin. L'œil s'opposait à l'un, avec pitié presque, mais était transpercé, défait, mis hors de combat par l'autre. Et pourtant, il y avait dans la présence étrange de ces deux soleils quelque chose de malsain, quelque chose qui ne pouvait pas durer, il y avait dans l'inégalité injuste entre les deux quelque chose de dangereusement prémonitoire et troublant. Leurs destins étaient contraires, leur présence simultanée illusoire. La réalité de l'un niait violemment celle de l'autre. Ce n'était pas une journée avec deux soleils que j'étais en train de vivre, mais un moment de rivalité féroce à l'issue duquel l'un d'entre eux devait être définitivement liquidé. Et je ne saurais jamais si c'était le vrai qui était resté en vie. Pourtant le résultat de leur implacable concurrence ne dépendait pas d'eux. Chacun évoluait selon sa propre loi. Chacun suivait sa propre destinée. Alors que le soleil céleste s'élevait de plus en plus éclatant, bien que de moins en moins chatoyant, de plus en plus objectif et triomphant sur le monde, le soleil marin se dégradait lentement et merveilleusement en une myriade de nuances liquides et diverses, frémissantes, changeantes, subjectives, elles s'unissaient et se séparaient, elles se mêlaient, elles essayaient de définir leurs limites, et elles périssaient en toute beauté, séparément  et fièrement. Le soleil marin s'éteignait tout doucement, c'était si beau, si douloureux qu'en le regardant, l'œil s'emplissait d'une grande larme colorée, venue au monde pour le pleurer et refléter ses couleurs. À travers elle je voyais la mer charitable et infatigable tenter de ramener sur le rivage les derniers flots de sang, en un geste pieux et affectueux, je la voyais, vague après vague, effacer au large les traces de la mort et disperser les preuves du crime. Moi, je soutenais le soleil mort. Celui des nuées m'était indifférent. Je ne comprenais pas son assurance. Je ne comprenais pas son désir de rayonner si crûment sur toute chose, sa façon d'arracher sans pitié les ombres douces et mystérieuses en laissant les objets à découvert, sans défense, ridicules et dénudés sous cette lumière atroce. Mon soleil marin avait péri en héros parce qu'il avait refusé de mélanger ses couleurs pour faire naître ce blanc impersonnel et impitoyable, cette lumière sans identité ni sentiments. combien de temps avaient duré l'agonie et l'ascension, le simulacre de lutte au cours duquel le soleil avait vaincu tout ce qui, en lui, était beau, émouvant et vulnérable? Une heure?
Une saison? Ou peut-être moins? En tout cas, suffisamment pour que le monde se soit radicalement transformé entre-temps. Quand je m'éveillai de ma contemplation, la plage autour de moi paraissait brusquement étrangère et hostile, humiliée que je voie son néant complet, sa lamentable barbarie faite d'ordures et de détritus, ses pauvres secrets percés à jour et devenus écoeurants.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été, La ville qui fond,  Nouvelle, traduite du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, aux éditions Le Visage Vert 2013, pages 98,99, 100, 101