Port des Barques

Port des Barques

vendredi 5 février 2016

Patrick Laupin chacun est seul comme le soleil est seul



         La main secourable

         Mais sache nous n'étions pas triste
         nous ressentions seulement l'intuition muette
         jusqu'à l'inaudible
         et comme il est difficile d'écrire
         quand vous ne reconnaissez plus rien
         de ce que vous savez aimer
         dans votre être tout s'élide
         et reste ce trait vague d'intermittence au cœur
         ou la pluie qui témoigne comme une parenthèse
         infinie, ouverte
         un couloir de plein vent, un trou d'irréalité
         des choses coutumières et psalmodiées en vain
         et au plus indolore de soi une chose essentielle
         brûlante de mystère et d'énigme simple
         demande le nom qui la délivre
         Nous en trouvions l'issue seulement
         après bien des naufrages
         dans ce presque gisant linceul
         des blessures de la mémoire
         et l'inertie d'une lettre muette
         comme une chose
         inutile et froide
         jetée à terre
         Et puis chacun est seul comme le soleil est seul
         et un grand trait de distinctivité pure
         éclaire dehors les feuilles d'arbres
         Le ciel est alors le signe même de l'espérance
         car il semble indifférent à jamais
         à notre peur naïve d'atteindre
         et dans ce ciel tout chavire si vite
         des heures d'ancienne gare qui font mal
         un visage derrière la vitre
         des maisons mortes comme si ce n'était rien
         cette amertume sans histoire qui descend
         effeuille vague après vague la consonance froide
         et coupe en plein cœur le passage
         Et l'on regarde les arbres ajourés de blanc
         la galerie ruinée des rotondes
         l'eau goutte à goutte sur les feuilles
         le tocsin têtu des choses
         dans le tremblement presque muet de l'air
         et le corps d'instinct désaccordé aux choses
         Comme si nous ne retrouvions plus la porte secrète
         de notre propre manière de ressentir
         on reste à l'extrémité des choses et du geste
         dans une périphérie gelée & enclose
         On passe des heures à écouter sans mot
         le hiéroglyphe de la pierre
         ou la version italique des arbres
         qui ne connaissent pas ce sentiment natal
         d'être en prolongement de soi
         Puis la migration visible des grands ciels
         où se réfracte étrangement
         en coupole opaque de blancheur
         le bruit des mots qui s'endorment
         On s'égare dans le ravin du monde
         on n'aime rien que l'irradiante opale du vent
         le chemin sous les arbres et le respir du souffle
         le miracle du ciel vide
         deux mains qui se rejoignent loin
         Presque une plénitude de ce vide et de ce rien
         personne ne dénoue les heures
         la prodigalité de la lumière est seule
         Et la découpe oblique des chenaux sur le ciel
         presque trop bleue tranchante
         de sa masse irradiante pourtant d'un seul aplat
         jetée par la main mystérieuse et froide
         avec rien que la grande pureté salubre
         de la pluie lointaine
         Et se voit toute la vision de l'air
         qui semble appeler je ne sais quelle voix
         comme implorer très seule dans ce las mystère
         d'attendre quoi
         On a envie de dire Salut soleil Mais on se tait
         et le grand rire naufragé des intelligences
         qui passe au parapet du rythme
         encore plus près du ballast d'un monde physique
         qu'aucune incarnation ne l'a jamais dite
         Et la lumière dorée sur le mur ocre du chagrin
         fait comprendre si vite que tant de jours
         s'abolissent sans secours
         dans cette lente irradiation du monde blanc
         où le langage se défait mot à mot lettre à lettre
         Et l'on murmure de mi-voix seul
         de peur d'être entendu ou bien montré du doigt
         comme un fou un homme invraisemblable
         de toucher au dénuement du monde muet
         qui tremble en soi
         Et puis chaque trait d'encre sort du néant
         comment ne le voyez-vous pas
         comment n'entendez-vous pas
         ce qui vient à pas vivant
         Mais vous ne pourrez noyer ma tristesse
         ma tristesse seule d'être humain

         in Œuvres poétiques, tome I, La rumeur libre, Corps et âmes, éditions La rumeur libre 2012,  p.p.84 à 87

On chavire tête la première dans ce poème, happé par son souffle épique dans une spirale d'irréversible solitude. Qui osera tendre la main secourable?
Noir mais superbe, ce texte mérite qu'on le lise jusqu'au bout, qu'on s'en imprègne, qu'on le vive de l'intérieur et y revienne. Le déferlement des images, leur âpreté en font un témoignage bouleversant. L'être humain y affronte une à une ses contradictions mais, à l'image du soleil, il n'en cesse pas moins de resplendir.

Étrangement la blancheur est partout présente dans cette anthologie : celle de la lumière blanche ingouvernable, couleur d'opale, que l'on mendie, celle de la pluie criante de blancheur et de la longue nuit blanche que l'on quitte pour s'asseoir face au soleil, la voix par la fatigue devenue blanche. Le bleu, l'ocre et le jaune alternent avec cette frêle blancheur du blanc et ces maisons jaunes dans le soleil.
Derrière un halo de blancheur farouche, il n'est que l'homme qui soit triste de naissance, mais quelle audace pour en parler !

Le texte précédent a été publié pour la première fois en 1993, le suivant en 1985; l'auteur a choisi de ne pas respecter la chronologie lors de la publication récente de ces anthologies I et II. Le ton et l'inspiration restent les mêmes.

         Nous avons longé la nuit. Sans nous retourner. Derrière nous la rive. Toi. Moi.
         J'ai conservé  l'odeur de tes tempes. Le noir de tes cheveux. Un peu de ta salive et de ton sang.
         Comment désormais oublier. Avancer. Avec tout ce que nous avons laissé derrière nous.
         Sans nous retourner. Je suis un peu de ta salive et de ton sang. Qui coulait. Un peu de ta voix.
         Où je revenais. Dans ta gorge serrée. Et qui parlait. Je ne suis pas lavé de toutes ces fuites, de
         tous ces abandons, quand nous partions dans la nuit, toi et moi, poussés par la peur. Je suivais
         tes yeux. Le jour ne venait pas. Nous éloignait. La douleur est restée derrière nous. Un peu de 
         gris reste attaché au souvenir de tes yeux. Je ne sais plus avancer. Aujourd'hui remuer les
         débris de tout ça, de tout ce ciel étouffé dans ma voix. Tout ce qui lentement su nous déchirer,
         nous gagner. Comme ces branches ces fougères que nous frôlions des doigts, du visage, en
         marchant.
         Quelques images demeurent là-bas, tournoyantes, ensoleillées. Les brumes matinales roulant
         au fond du val, ces grands vols de colombes, beiges et blancs, au-dessus du lavoir. La terre ocre
         ravinée par les pluies, l'éboulement des sols, la bruyère et l'éclat de la rocaille comme un
         incendie soudain des voix. Ces pierres refermées sur elles-mêmes, lavées du sommeil. Et le
         bruit de ton pas, enseveli dans cette terre compacte de nuit, d'oubli. De tes deux mains
         encerclant mes genoux, dans ces gares où la voûte transparente gelait les étoiles. L'immobile est
         venu sur ton visage renversé, sur ton sang et sur tes lèvres. Pour ne plus parler. Je garde
         quelques lettres de toi. Sans que tu ne me voies jamais errer, ni me perdre. Le silence de ces 
         matinées. La fenêtre. La faïence pâle de la cuisine...

         in Œuvres poétiques, tome II, Ces moments qui n'en deviennent qu'un, Autobiographie blanche, La rumeur libre, 2012, p.p.61/62

Pour mieux comprendre cette œuvre, il faut savoir l'attachement viscéral du poète à la région minière des Cévennes, où vécurent et travaillèrent nombre des siens jusqu'à la fermeture des exploitations. Deux mondes constamment opposés, nature méridionale baignée de lumière et labyrinthes souterrains, s'affrontent en lui.
 La blancheur s'impose pour contrebalancer la présence de la mine, l'obscurité redoutable de ses galeries, la permanence des dangers qu'engendre le métier.
La même blancheur accueille aussi la remontée du mineur au grand air, à la lumière, à la vie et vaut d'être célébrée.

 Dans la préface de son livre, Les visages et les voix, Le chemin de la grande combe, Patrick Laupin s'en explique:

         La cité des mines fut pour moi ce lieu des signes. Aujourd'hui encore les sensations
         d'alors interviennent comme rythme d'ouverture et de fermeture de mes propres perceptions.
         Comme s'il me fallait déchiffrer, traduire, cette blancheur évasive des choses inécrites.
         Lorsque l'intuition a fini momentanément de résonner en nous, nous sommes momentanément
         libres. Je crois qu'enfant, j'ai pressenti le courage et la fatigue, le corps écrit, le retour du
         nocturne, et le bonheur du jour, toute cette impassibilité muette de matière amoncelée en eux
         tel un cœur mystérieux de l'univers. Là où la présence transmet l'énergie vibrante d'un langage.
         Là où au-delà de l'ordre inversé du monde existent des histoires vraies, d'uniques, de secrètes
         paroles.
         (...)
         Je crois que j'écris parce que j'ai pressenti ce continent muet, quelque chose d'insondable,
         d'inexprimable et qui m'arrive dans la vitesse du langage à fleur de peau. Au moment où
         l'intuition de la vie est ressentie la plus forte, tout le langage semble faire défaut.
         Mais c'est alors que naissent les mots si nous avons la patience de croire et d'attendre.
         (...)
         in Les visages et les voix, Cadex Éditions, 1991, p.p.17/18

Nourrie de ce passé à la gravité douloureuse, l'écriture de Patrick Laupin prend toute sa profondeur.
Elle rejoint la voix d'autres auteurs, tel Jorge Semprun dans L'Écriture ou la vie, qui, évoquant tout autre chose que la vie des mineurs, décrit ce que peut être une vie vécue dans le sentiment constant de l'imminence de la mort: "Personne ne peut se mettre à ta place, pensais-je, ni même imaginer ton enracinement dans le néant, ton linceul dans le ciel, ta singularité mortifère. Personne ne peut imaginer à quel point cette singularité gouverne sourdement ta vie: ta fatigue de la vie, ton avidité de vivre; ta surprise infiniment renouvelée devant la gratuité de l'existence; ta joie violente d'être revenu de la mort pour respirer l'air iodé de certains matins océaniques, pour feuilleter des livres, pour effleurer la hanche des femmes, leurs paupières endormies, pour découvrir l'immensité de l'avenir.

Patrick Laupin est l'auteur d'une œuvre dense et prolifique, qui couvre plus de 593 pages de poésie et de proses pour les tomes I et II de Œuvres poétiques. Il a reçu, à l'occasion de la sortie de ce livre, le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres, en 2013. Il était l'invité du Festival Voies Vives à Sète en 2014. Il vient de se voir attribué le Prix Kowalski 2015, pour son recueil, Le dernier avenir.

 Sur le rabat de couverture de ce dernier livre, l'auteur précise: "Je m'intéresse à la lecture et à l'écriture, tout autant qu'au travail avec les autres, depuis le jour où j'ai réellement compris et ressenti que les voix des autres qui parlaient en nous nous donnaient vraiment quelque chose de mobile et recréateur."
Le style et la mise en page sont tout autres, le ton reste vigoureux. Un dessin d'enfant, placé en couverture s'intitule, tel un cadeau,  La Confidence. La première page se lit comme une déclaration d'amour à la voix de la poésie:
 
           Tu es venue à moi et je t'ai aimée tout
          de suite Un langage comme une barque,
             crécelle, boite à musique, un théâtre
          d'ombres, un manège ou un kiosque Un
            langage qui m'a fait chercher toute ma
           vie qui était derrière la chair parlée des
           choses Qui était vivant dans les petites
           lettres sous la rature et leur mur ébloui
             d'infini La vie n'est pas une option et
             on ne peut pas rétrécir jusqu'à pauvre
             fil sans mémoire Je suis resté celui qui
             t'attend L'éternel étudiant des voix qui
            persuadent et qu'on ne traduit pas J'ai fait
            porte étroite de mes rêves à la passion des
            ponts du soupir Je pourrais même donner
                des dates à mes intervalles et longs
               silences Un nom à cette chambre entre
             le rêve spontané et ton corps Un parfum
             têtu de chèvrefeuille au nu de tes épaules
                         À la manière des amants

             in Le dernier avenir, La Rumeur libre, 2015, p.11

Ces pages libérées, rédigées comme un testament, mais germes d'espoir, semblent écrites pour être lancées à toute volée.  Beauté et bonté – très franciscaines – nous tiendront lieu de conclusion. Leur souffle, dispersé par un brise bienveillante, fera longtemps écho.

           (...)

           Je rêve, passant le portail, à un Livre
           Style allègre, vif, vocabulaire souple,
        intense Un mode direct d'approche Un
      moi non composé Chose fluide qui laisse
        planer les ailes de l'inspiration L'esprit
            prendre son envol Intact Un surplis
       végétal qui rende la sève et la différence
            entre l'ébauche et le règne Nous tel
          qu'on sera à la seconde suivante si on
        passe C'est la fin de la clause du mal des
         Ténèbres Tous ces jadis naguère "Si tu
          me touches Je m'isole" Maintenant je
          prends au sérieux l'habitude des gens
        qui se taisent tellement ils se demandent
             si quelque chose existe vraiment
        Maintenant tu n'es plus là Je fais silence
                   "Si tu souffres je te cache"
        Les mots ne sont pas précieux par le
         seul sens qu'on leur donne mais par
           la différence qu'ils marquent entre
       plusieurs moments de la vie. Ma vérité
       tiendra toujours un peu à l'hélice rose
        des moulins du matin, des prières du
       vent, à la vétusté des choses sur l'étal
          d'un bazar, l'écorce d'érable ou de
      tilleul, les ballots de laine, coton, soie
         allégée, fichu par côté Et ton long
       soupir d'épaule pour monter la pente
       Je ne crois pas en dieu mais au divin
      J'ouvre la porte J'entre Le cou gracile
      des anémones s'incline en vrai sourire
    et invite les oiseaux à franchir la fenêtre
     Ils entrent et font mine de comprendre
       ils disent que pour écrire il faut être
     ensemble se rassembler et ne plus avoir
      peur Faire confiance et deviner qu'une
        âme c'est quelque chose qui tombe

(...)
         ibid p.146/147

Bibliographie:
  • Œuvres poétiques, tomes I et II, La Rumeur libre, 2012
  • Les visages et les voix, Le chemin de La grand-Combe, Cadex éditions, 1991 
  • Le dernier avenir, La Rumeur libre, 2015
sur internet :

vendredi 29 janvier 2016

Béatrice Marchal poèmes pour conjurer le gris

        

         Matière noire de poèmes sans nombre,
         d'une présence aussi dense qu'ignorée,
         votre existence dans la solitude
         comme autant de pierres d'angle soutient le monde

         in Équilibre du présent, Éditinter poésie 2013, p.42

Janvier, sous nos climats et dans les métropoles, est synonyme de grisaille et d'énergies en baisse  mais il se trouve toujours quelque part un poème pour conjurer le gris.
Ainsi, Béatrice Marchal dans Équilibre du présent mobilise celles du lecteur.

         Dans l'incertitude
         du possible
         du souhaitable
         veille!

         Tiens-toi debout
          prêt

          Seule importe une présence
          à la taille de l'évènement

          Veille
          Ta simple attention
          capable de pourvoir
          à profusion

          ibid p.65

          Ciel gris de Paris
          longtemps subi

          Sur la place la proue d'un immeuble
          se désamarre

          Retentit une corne de brume

          Ciel gris de Paris
          mon regard te pénètre
          plus loin que les nuages
          par delà les mers

          jusqu'à la lumière

          ibid p.19


          Au plus bas
          au plus obscur
          brille contre toute attente
          un grain de lumière
          intense étoile sertie dans
          l'énergie noire du désir
          centre d'un ciel inconnu
          à l'infini déploiement

          ibid p.33


                                                         Gravure sur zinc de Roselyne Fritel (2014)



Bibliographie:
  • Équilibre du présent, éditinter, 2013
sur internet:


vendredi 22 janvier 2016

Lionel Jung-Allégret un écart incalculable

         

        
         Derrière la porte ouverte

        
         tout est si étendu
         si infime
         tout est si étrange.


         Comme si l'on pouvait rester à regarder
         comme si l'on ne savait pas
         que nous ne verrions rien


         que l'infini depuis longtemps
         s'est dissipé au-delà des grands lacs gelés du ciel

         in Derrière la porte ouverte, Al Manar 2015, p.13

Ce poème d'ouverture nous introduit dans un monde étrange, dont l'auteur semble ne plus rien attendre mais que le lecteur consent  à explorer avec lui.
Derrière cette porte ouverte, il y a une infinité de portes qui battent...soit! Et s'il restait à découvrir l'envers de l'infini, à tenter encore un semblant de dialogue ou simplement à mettre des mots sur une douleur intime?

Par un écart incalculable, comme si nous marchions sur Mars, la vie goutte à goutte révèle sa présence fragile.

          Une vie d'eau
          naissant d'un reste d'algues

          une vie d'ondulations
          naissant d'un reste de soleil.
         
          Une vie de terre
          d'un reste de fumier et de gaz.

          ibid p.15


         Le reste
         n'était que vie
         tristesses
         bouleversements

         mais chaque heure
         l'a tenu comme un filet d'eau
         bu au creux des paumes

         un peu du ciel
         entre nos mains
         pour étreindre trop d'absence.

         ibid p.19

Il découle de ce constat un somptueux et bouleversant poème, conçu pour être lu et entendu d'une seule traite. Deux voix se font écho. La seconde, rédigée en italique et probablement intérieure, pose un regard différent sur " le même monde, la même blessure vivante".

        ELLE EST TA TERRE de naissance. Elle est
         le soleil et la pierre qui te nomment. La
         couleur qui s'ouvre en toi dans l'aile
         pluvieuse de la lumière.

        Elle est celle qui ne pouvait s'éteindre et s'est
        allongée au bord de la nuit, ensevelie comme
        la douleur profonde.

        Tu la sais lourde de chemins perdus, posée sur
        tant de jours, tant d'inachèvements.

        ibid p.20

Le poète, qui a dédié ce recueil à son père, décédé et à sa mère toujours fidèlement présente à chacune de ses lectures, a pour eux des paroles particulièrement émouvantes.

        Derrière la porte ouverte


        j'ai respiré le ciel
        jusque dans les draps du soir.


        J'ai senti le froid de l'air


        et des jours lointains
        y nidifier l'absence.



        J'ai respiré la peur
        j'ai respiré la vieillesse cruelle


        et senti brûler l'encens bleu
        sur les linges humides
        où naissaient nos mères.

        ibid p.p.26/27


Derrière la porte ouverte est le cinquième recueil de Lionel Jung-Allégret, publié par Al Manar. Le poète en fit lecture, le 17 décembre 2015, à L'Espace de l'autre livre à Paris 5ème, en présence de son éditeur, Alain Gorius et de son illustrateur Jean-Yves Badaire. Une lecture, magnifiquement portée par la voix de l'auteur, révélait la fluidité de l'écriture, amplifiait l'impact des images et des mots.

         J'ai trempé ma vie au langage secret des lavoirs
         mes bras dans la douceur et la lavande

         et dans la pitié tombante du jour
         j'ai vu un vent inconnu
         descendre de vos yeux

         et les oiseaux du soir qui volent bas dans le silence
         et nos vies couchées sous l'envol des oiseaux

         et le silence qui vient
         quand aucune vie ne commence.

         ibid p.29

Une voie se fait jour peu à peu, un au-delà du silence  :
           (...)
          Tu acceptes le silence
          comme un autre coté du ciel posé sur sa peau



          Tu te dis que toute musique
          n'a pas cessé.

          Qu'elle vibre encore,
          infiniment fragmentée
          dans la poudre de son corps.

          ibid p.p.44/45

 Une musique envahit peu à peu l'espace jusqu'à l'ultime poème:

         Au fond du jour
         ce que je vois aujourd'hui
         s'inventera plus tard.

         Un arbre avance un songe
         vibrant entre deux résonnances.

         Une porte de vent s'ouvre
         entre le vent d'hier
         et le vent du soir.

         Un corps dans la terre
         dessine une invisible étreinte

                     

         Je pense aux arbres
         qui pousseront sous l'eau de tes mains

         à cette vie vécue
         entre deux vies
         impensables.

         Et je sais que c'est ici
         que la musique commence.


        ibid p.p.58/59

Dernière la porte ouverte a été mis en musique sous le titre L'autre coté du ciel (quatuor vocal et électronique) par le compositeur Grégoire Lorieux. L'œuvre a été créée, en 2014, par l'Ensemble Regards, au Temple des Billettes.

Depuis son retour en poésie, en 2009, Lionel Jung-Allégret ne cesse d'affiner une méditation de plus en plus profonde sur la vie et la mort .

Bibliographie:
  • Derrière la porte ouverte, éditions Al Manar, 2015
sur internet:


vendredi 15 janvier 2016

Pierre Dhainaut Ce lieu où les mouettes sont plus blanches

        Une alouette grisolle, contentons-nous de l'écouter.                                                  
        Invisible, elle ne se dissimule pas, elle se confond
        avec ce chant qui a rendu le ciel plus large, limpide,
        elle en fait un visage, et nous levons la tête:
        le visage que nous lui tendons, où il se reflète,
        pourquoi faudrait-il le connaître? Nous n'osons plus
        invoquer la beauté, elle est l'avènement d'un chant
        d'un visage. Elle n'est jamais une étrangère
        puisqu'elle ne revendique rien, pas même ce qui la
        vérifie, la pure admiration. Prolixes, en comparaison,
        la plupart de nos poèmes, ostentatoires.
 
 
              Épanoui, le chant, le moindre chant, tu penserais
        malgré tout à la mort, tu aurais pour elle le visage
        d'un hôte.       
 
 
              Tu rêves d'un poème qui ne mettrait en valeur que
        l'aura de ses mots, leur résonance, celle des souffles,
        d'où qu'ils émanent. Ductile, alliant la fougue à la patience,
        il serait l'équivalent de l'unique trait du pinceau qui pour les
        peintres calligraphes de la Chine était la perfection de l'art.
        Ce trait n'a de plénitude qu'en révélant au cœur d'une montagne
        ou d'une grenouille le vide où elles s'intègrent, qui respire à l'aise.
        Ta main est trop maladroite, prédatrice, ton haleine avare, pour
        que les mots se concentrent ou se déploient au point que le silence,
        ce qu'on appelle le silence, soit audible, y palpite.
 
 
              Le poème est accompli quand il éclaire en s'effaçant ce qui l'éclaire.
        Il ne l'a pas voulu, à vrai dire, il est alors inoubliable.
 
        in Gratitude augurale, éditions Le loup dans la véranda, 2015, p.p.12/13

La photo de Pierre Dhainaut, prise juste avant une lecture lors du Festival de Sète de 2015, est la trace fugitive d'un instant de gratitude, elle  accompagne parfaitement le texte qui précède.
 
Le 28 novembre dernier, le poète fêtait ses 80 ans à La Halle Saint Pierre, à Paris. Devant un public de poètes et d'amis, Isabelle Lévesque et lui échangèrent, sur le pourquoi et le comment de son propre cheminement en poésie, depuis ses premiers échanges épistolaires avec le poète Jean Malrieu jusqu'à aujourd'hui. Il dît, à ce propos, à quel point " les poètes, qui nous ont précédés, nous fécondent". 

Lisant alors son recueil Gratitude augurale, cité plus haut, il définît l'essentiel de la démarche poétique.
 
         Une œuvre, s'il est permis sans orgueil d'utiliser ce terme, n'aura de justesse que si elle est
         insoucieuse de son sort, elle n'aura pas peur de sa fin, elle fera mieux que maintenir intacte
         l'énergie, la confiance initiale, elle l'augmentera. Quelle que soit notre activité, cette confiance
         nous est offerte, mais les poèmes ont ce mérite de l'intensifier. 
         (...)
         Un poème ne se laisse pas diriger par des décisions extérieures. Ces décisions, il les récuse.
         Il ne le ferait pas, il ne serait pas un poème.
         Attentif, certes, tu peux le devenir, tu respecteras son rythme, sa tonalité propre, mais
         il ne lui suffit pas d'être écrit. Si, une fois écrit, tu recommences à employer le temps, à le
         borner, tu le renies. Par effraction tu n'entres pas dans un poème, tu l'accompagnes jusqu'à
         ce qu'il te soulève, il ne cesse pas de t'inspirer.
         (...)
         La douleur l'anime ou la joie, qu'importe, chaque poème réclame la forme qui lui convient,
         qu'importe également qu'elle soit brève ou non: chaque fois le poème t'avertit que tu t'en
         approches, il s'aère, il devine avant toi que la poésie le visitera.
 
        Une fécondation réciproque, une amplification, ce qui se délivre de l'étreinte des mots et du
        poème, tu éviteras de le nommer : farouche, il fuirait. Ce nom de "poésie", toute une vie ne
        sera pas de trop pour renoncer à le définir, pour laisser le passage à la voix qui nous porte
        en plein vent.
        (..)
        Les poèmes ne sont les tiens que s'ils disent plus que toi. Perpétuelle, leur genèse. Ce qu'ils
        deviendront après toi, tu n'as pas à t'en inquiéter, tu seras heureux de ne pas conclure, de les
        transmettre.
        (..)
        Tant que tu es à leur service, tu ne vieillis pas. La gratitude est augurale.


 
Au cours du débat qui suivit, Pierre Dhainaut évoqua la présence essentielle de la mer – entrée tard dans sa vie – à Dunkerque, où il enseigna durant sa carrière: "La mer a une voix, je vis au bord, et elle me donne le sentiment de naître".

 Nulle part notre lieu, mais un poème en est la porte, clôt ce mince et si précieux recueil. Il est une ode à la mer, à ses grèves et leurs métamorphoses, au ressac, au vent qui vivifie et alerte tous les sens, aux embruns, aux moirures et striures des basses eaux, à tout ce vivant conjugué qui mène à ce lieu où les mouettes sont plus blanches, la poésie.

         ...Est-ce-donc là, cela, une frontière?
         le mot qui la désigne, c'est à peine
         si l'on s'en souvient, on dit
         "plage" ou "grève" ou "rivage",
         chacun suffoque, sans un écho:
         pour le découvrir, on le sait au moins,
         il ne faut pas se rendre ailleurs,
         le seuil s'invente ici.


         En regardant, on croit se rapprocher,
         les yeux n'ont qu'un secret,
         celui qui passe par les lèvres,
         on doit marcher encore afin
         d'errer, d'ignorer davantage
         ce que l'on traque à l'horizon :
         il n'y a pas de terme
         si l'on ne va qu'à la rencontre.


         On s'aveugle, on n'accorde
         aucune place aux souffles:
         au ras du sable, de flaque
         en flaque, à perte de vue
         ce qui tremble, s'étend, se courbe,
         n'attend pas le retour des vagues,
         l'espace est chez lui,
         l'espace ou l'essor.


         Peser, imposer une marque,
         meurtrir le sol, trop tard,
         il ne l'est pas pour cesser de le faire:
         que l'on se fie aux pas
         qui ne se fient qu'aux vents,
         les vents accourent, l'épaule
         vacille, le corps respire,
         il a tout le temps de s'accroître.


         Désert, l'air ne peut l'être,
         un jour de brume autant
         que de rafales, les embruns y abondent,
         les mains aussitôt se dénouent,
         se réjouissent, leurs paumes,
         leurs faces ruisselantes,
         au loin, prodigues,
         elles n'ont rien à capturer.


         Irrépressible, l'haleine
         qui s'embrase alors,
         qui se ramifie: entre l'aube et le soir,
         entre l'averse et le soleil,
         on choisirait en vain,
         on n'a pas besoin ni de preuves
         ni de traces, la partager,
         la propager, on en aura la force.


         On ne s'interrompt pas
         si l'on se tait, on se livre à l'écoute,
         au large elle reprend vigueur :
         la nuit également, on l'entendra
         comme dans la poitrine
         ce bruit de houle,
         on entend un cœur battre.


         Aurait-il atteint le bord, un poème
         persiste à chercher la syllabe
         qui le fera retentir, rayonner :
         il s'apprête à rejoindre
         ce lieu où les mouettes sont plus blanches,
         où il pourra parmi tant d'autres
         exalter la parole,
         parfaire une naissance...

         in Gratitude augurale, Nulle part notre lieu, mais un poème en est la porte,éditions Le  loup dans la véranda, 2015, p.p.21/22/23

Pierre Dhainaut fit également lecture de son tout dernier livre, Voix entre voix, paru chez L'herbe qui tremble, dont Isabelle Lévesque a fait une belle recension pour Terres de Femmes, que vous pourrez consulter grâce au lien indiqué plus bas. 
 
Bibliographie:
  • Gratitude augurale, éditions Le loup dans la véranda, 2015
 
Sur internet:
  • un article sur La Pierre et le sel de Roselyne Fritel:
  • un article d'Isabelle Lévesque:

vendredi 8 janvier 2016

Gérard Farasse Exercice de rêverie

En tout début d'année, après une pause bienvenue, il est bon de faire des exercices de rêverie. Gérard Farasse est le maître idéal pour ce type d'entraînement.

         On a beau marcher à pas prudents – car on ne sait pas trop ce que peut receler de dangers
         le chemin des phrases qu'on suit, et qui bifurque –, il arrive qu'on trébuche sur un mot. Le
         plus souvent on se relève aussitôt sans grand dégât sinon un peu de poussière d'encre aux
         mains et aux genoux. Mais ce jour-là, avançant paisiblement dans la lecture qui s'ouvrait,
         je tombai entre deux phrases dans un blanc qui s'était creusé soudain, comme une fissure,
         et qui élargissait ses lèvres à toute allure. Me tourner vers l'une ou l'autre des parois qui
         s'étaient formées, pour m'y agripper et tenter de remonter sur la page à la force du poignet,
         n'était déjà plus possible. Je tombai maintenant en chute libre dans le silence, hors des mots,
         tandis que je voyais encore, mais loin, la page que je lisais déployée comme un ciel lumineux
         brouillé de caractères obscurs. Il ne me restait qu'à me laisser glisser dans cette chute, à
         l'accepter, à l'accompagner jusqu'à son terme, s'il existait. Tous les mots m'échappaient.
         J'essayai de me souvenir de l'un d'eux tandis que le ciel aux caractères maintenant minuscules,
         indéchiffrables, s'élevait de plus en plus haut. Savais-je encore mon propre nom? Cependant
         je parvins à saisir au vol un livre dans le gouffre où je descendais, qui était – je m'en rendais
         compte à présent – une bibliothèque en forme d'entonnoir. Toujours en apesanteur, je l'ouvris
         au hasard et m'efforçai d'en lire quelques phrases. J'épelai les premiers mots que je finis
         par comprendre et me retrouvai par miracle dans mon fauteuil, un livre ouvert sur les genoux.
         Il était trois heures. La pluie battait les fenêtres. Je connaissais de nouveau mon nom. Mais je
         savais qu'à tout moment je pouvais de nouveau glisser dans cet abîme d'où l'on ne voit plus que
         le revers des mots.
 
         in Exercices de rêverie, Autoportrait de l'artiste, éditions L'Improviste 2004, p.p.96/97

Rêverie – Photo de Philippe Barnoud
 
Philippe Barnoud, photographe et ami, à la lecture de ce texte, a pensé aussitôt à l'une de ses photos,
prise sur le chantier du Philharmonie de Paris, qu'il a eu la gentillesse de me confier. Qu'il en soit vivement remercié. 
 
 
Gérard Farasse (1945-2014) est l'auteur de proses surréalistes et d'essais critiques sur Francis Ponge et Jean Follain et de plusieurs livres d'artistes. Homme du Nord, il était également Professeur de Littérature française à l'Université du Littoral-Côte d'Opale de Dunkerque.

Exercices de rêverie, est paru avec des encres de René Munch, aux Éditions L'Improviste en 2004.
 
 
 
 



mercredi 30 décembre 2015

Pierre Reverdy en guise de voeux


                                   Beaucoup de sagesse...

            Quels souhaits formuler pour les hommes en ce moment où la folie
         et la brutalité se sont mises, une fois de plus, au premier rang?
            La paix n'est déjà plus qu'une feuille sans poids qui vibre et tourne
         au vent qui annonce l'orage.
            Quels vœux si ce n'est d'abord que leur intelligence et leur sagesse
         politique augmentent en raison directe des merveilleux et inquiétants
         progrès accomplis dans le domaine scientifique afin qu'ils cessent d'être
         pour eux l'angoissante menace d'une effroyable arme à double tranchant.
             Des vœux pour qu'ils soient préservés, par cette lucidité et cette
         force de jugement, du désordre et du chaos où semble les entraîner
         la perpétuelle et frénétique poursuite d'un nouvel ordre dont la
         moindre occasion permet de constater qu'il sera certainement et
         insupportablement pire que l'ancien.
             Et des vœux enfin pour que ne les abandonne pas la chance. Cette
         chance qui fait que le monde existe encore, malgré l'erreur et la
         sottise, les travaux et les peines dont il a eu à supporter la charge
         écrasante de tous temps.
              Mais, cette fois-ci, la chance de pouvoir bien sentir et
         comprendre que la responsabilité et les risques augmentent avec la
         puissance, et que le feu avec lequel il ne faudrait pas trop imprudem-
         ment jouer aujourd'hui est plus ardent que celui dont il fallait se
         méfier hier et qu'il faut plus que jamais savoir s'arrêter à temps.
              Et pour la France, ce sont, bien entendu, les mêmes, avec un peu
         plus de sévérité et de tendresse seulement.

                                                                              (Le Figaro littéraire, 29 décembre 1956)

in Écrits sur l'Art et sur la Poésie, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, Tome II, Flammarion 2010, p.1.323

Le poème qui suit est également de Pierre Reverdy, il célèbre le passage de l'an et le lever de la lune comme cette photo prise de ma fenêtre le 24 décembre dernier.



      
         Fronton

         Le soir se dégageait des murs tournants
         Un long manteau traînait derrière
         Une voix douce le long des portes
         Et sans mélancolie
         On écoutait
         On attendait aussi
         La nuit
         Et le ciel nouveau qui viendrait
         D'un bout à l'autre du cirque l'air vibrait
         Et l'eau glissait sous la fontaine
         Au milieu de la place où naît le jour
         Quand l'horizon s'entr'ouve à peine
         De l'autre coté il y a des ombres qui s'en vont
         Des rumeurs qui s'élèvent au-dessus des maisons
         D'autres portes qui s'ouvrent
         Et les fenêtres boivent
         À la façade où coulent les rayons
         Enfin personne ne regarde
         Pas un seul ne fait attention
         À cette tête ronde et large
         Qui tourne et rit près du balcon

          in Œuvres complètes, tome II, Pierres blanches, Flammarion 2010, p.252

Bibliographie:
  • Pierre Reverdy, œuvres complètes, tomes I et II, Flammarion 2010
sur internet:
  • un article d'Hélène Millien à propos de Pierre Reverdy sur la Pierre et le Sel
 http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/04/pierre-reverdy-un-po%C3%A8te-mystique-%C3%A0-laube-du-surr%C3%A9aliste.html

vendredi 18 décembre 2015

Marie Noël, à l'approche de noël

                                                                    L'œuvre du sixième jour

                                                                                Racontée par Stop-chien à ses petits frères


   Dès que le chien fut créé, il lécha la main du Bon Dieu et le Bon Dieu le flatta sur la tête.
          – Que veux-tu, Chien?
          – Seigneur Bon Dieu, je voudrais loger chez Toi au ciel, sur le paillasson devant la porte.
          – Bien sûr que non! dit le Bon Dieu. Je n'ai pas besoin de chien puisque je n'ai pas encore créé les voleurs.
          – Quand les créeras-Tu, Seigneur?
          – Jamais. Je suis fatigué. Voilà cinq jours que je travaille, il est temps que je me repose. Te voilà fait, toi, Chien, ma meilleure créature, mon chef-d'oeuvre. Mieux vaut m'en tenir là. Il n'est pas bon qu'un artiste se surmène au-delà de son inspiration. Si je continuais à créer, je serais bien capable de rater mon affaire. Va, Chien! Va vite t'installer sur la terre. Va et sois heureux.
Le Chien poussa un profond soupir.
          – Que ferais-je sur la terre, Seigneur?
          – Tu mangeras, tu boiras, tu croîtras et multiplieras.
Le Chien soupira plus tristement encore.
          – Que te faut-il de plus?
          – Toi, Seigneur mon Maître! Ne pourrais-Tu pas Toi aussi, t'installer sur la terre?
          – Non! dit le Bon Dieu. Non, Chien! je t'assure. Je ne peux pas du tout m'installer sur la Terre pour te tenir compagnie. J'ai bien d'autres chats à fouetter. Ce ciel, ces anges, ces étoiles, je t'assure, c'est tout un tracas.
Alors le Chien baissa la tête et commença à s'en aller. Mais il revint.
          – Ah! si seulement, Seigneur Bon Dieu, si seulement il y avait là-bas une espèce de maître dans ton genre.
          – Non, dit le Bon Dieu, il n'y en a pas.
Le Chien se fit tout petit, tout bas, et supplia plus près encore.
          – Si Tu voulais, Seigneur Bon Dieu...Tu pourrais toujours essayer...
          – Impossible, dit le Bon Dieu. J'ai fait ce que j'ai fait. Mon œuvre est achevée. Jamais je ne créerai un être meilleur que toi. Si j'en créais un autre aujourd'hui, je le sens dans ma main droite, celui-là serait raté.
           – Ô Seigneur Bon Dieu, dit le Chien, ça ne fait rien qu'il soit raté pourvu que je puisse le suivre partout où il va et me coucher devant lui quand il s'arrête.
Alors le Bon Dieu fut émerveillé d'avoir créé une créature si bonne et il dit au chien:
           – Va! qu'il soit fait selon ton cœur.
Et, rentrant dans son atelier, Il créa l'homme.

N.B. – L'Homme est raté, naturellement. Le Bon Dieu l'avait bien dit.
Mais le chien est joliment content!

in Contes, éditions Stock 1994, p.p.81/82

Marie Noël – de son vrai nom Marie Rouget – est née à Auxerre, en février 1883 et a grandi au pied de la cathédrale dans une famille cultivée, entre un père incroyant et une mère très pieuse. Elle restera "vieille fille", selon le terme de l'époque – et à son grand regret. Sans jamais quitter sa ville de province, elle écrira, sera lue et admirée par des écrivains de sa génération aussi différents que Mauriac, Colette ou Montherlant. Elle s'éteindra à l'âge de 84 ans, en 1967.


         D'aucuns s'étonnent de mon chant sombre à cause de mes jeux gais et de mes candides
         allégresses.
         N'ont-ils jamais contemplé le miracle de la rose de Noël?
         La rose de Noël triste et sans fleur toute l'année. 
         La rose de Noël qui s'appelle Ellébore –Mélancolie – et serre dans sa racine un poison noir. 
         Mais quand vient la Noël, par une grâce de Dieu, elle sort du  gris de l'hiver
         et des  feuilles sombres, comme autant de petites bougies allumées.
         Et de sa blancheur merveilleuse, elle éclaire le berceau de l'Enfant Jésus.
         Je suis ainsi, noire, et, parfois, lumineuse par grâce. Et j'ai un nom qui le dit bien:
                                                    Marie Noël
         Marie (mara), l'amertume mortelle de ma racine.
         Noël, mon miracle, ma fleur de joie.
        
         Notes intimes, Stock 2008, p.195
 
On l'a longtemps présentée comme le chantre de la piété et de l'abnégation, alors que le feu du désir n'a jamais cessé de crépiter sous la braise des apparences et qu'elle n'a jamais mâché ses mots dans ces entretiens à voix haute avec le Seigneur que sont ses poèmes.

         Ma fille d'où reviens-tu ?

         "Ma fille, d'où reviens-tu?
         – D'un lieu pauvre où j'ai vécu.

         – As-tu mangé ton content
         Ma fille, et passé bon temps?

         – Père, alors il se trouvait
         Que le temps était mauvais.

         – Qu'as-tu dit, or, qu'as-tu fait?
         – Rien, Père. Je vous aimais.

         – As-tu, chez les gens d'en bas
         Trouvé place? – Presque pas.

         – Ma fille aimas-tu d'amour?
         – Oui, Père, un seul, pour toujours.

         – En échange, t'aima-t-on,
         Ma fille? – Oh! non, Père, non!

         – Sans doute alors pleuras-tu?
         – J'ai souri tant que j'ai pu.

         – Entre. Chez moi sont taris
         Tous pleurs et tous maux guéris.

         Hors d'ici le mauvais temps!
         Ici, le bonheur t'attend.

         Entre en fête et chante en chœur
         Avec tes frères et sœurs.

        Tu n'auras plus le cœur gros.
        Chante!  – Je suis lasse trop.

        Faites faire un lit. Dedans
        Je dormirai très longtemps.

        Pendant sept ans et pendant
        Sept ans encore et sept ans,

        Sans souci dans mon sommeil
        De la lune et du soleil.

        – Mais si, pendant que tu dors
        Ton ami vient du dehors?

         S'il voit ton cœur? S'il le voit
         Beau pour la première fois?

         Si le prend l'amour de toi?
         – Père, alors éveillez- moi.

        – Mais plutôt s'il cherche ailleurs
        Qu'en toi son ciel le meilleur?

        –Donnez-le-lui, Père, mais
        Ne me réveillez jamais."

        in L'œuvre poétique, Chants des Temps irréels, Stock 1975, p.p.543/544/545
    
Elle intitule Psaumes ou Chants la plupart de ses textes, et elle en est prolixe, mais son exigence envers la poésie reste constante, en témoigne ce texte, intitulé Le Travail, paru dans ses Notes intimes, chez Stock, édition 2008 p.p. 302/303 :

                   Le Travail

    Un chant m'est né. Un cœur qui bat...un mouvement de mots, de syllabes qui, lointainement ébranlés, se groupent soudain comme une procession ou une danse sans me demander ordre ni conseil.
     C'est ici que j'entre en besogne. Ici, que commence le jeu difficile: saisir le rythme, le fixer – sans l'arrêter – dans sa vie la plus libre, la plus pure, en le dépouillant de tout ce qui pourrait couper ou embarrasser sa ligne de vol.
     J'applique alors la règle d'or que mon père m'a donnée: "Ce que tu as dit en dix mots, tâche de le dire en sept. En trois, si tu peux."
     Je me rappelle le précepte que mon parrain, Périé, me rapporta d'Hésiode :
     "La partie est parfois plus grande que le tout."
     Et je m'obéis à moi-même:
     "Laisse aux paroles leur silence."
     Alors je biffe, rature, efface sans miséricorde. Tous les exercices de l'ascèse : sacrifice, retranchement, abstinence, mortification, clarification, purification, simplification me donnent le chemin et la discipline.
  
       Quand, ligne par ligne, phrase par phrase, mot par mot, le poème enfin semble arrêté entre son  commencement et sa fin, je le jette aux oubliettes pour y mûrir en patience.
       Trois mois passent... six mois...un an... davantage. Puis, un jour, il me rappelle, je lève le sceau. Il m'apparaît avec ses notes fausses, ses taches criardes.
       De nouveau, la voie purgative. Je corrige, je supprime une strophe – même jolie –  une image – même plaisante – Je change le son d'une syllabe, je déplace un accent.
       Je tends de plus en plus à dévêtir le mouvement, à laisser l'émotion nue, à réduire, de proche en proche, l'expression multiple à l'unité.
       Puis, je remets le poème au cloître. De nouveau, je le perds de vue.
       Une fois, trois fois, sept fois, à longs intervalles, je le reprends, je le retouche tant que son superflu gêne son nécessaire.
       Jusqu'au jour où je le revois dans sa nudité natale. C'en est fait. Elle est là, l'œuvre.
       Alors, je retrouve la joie de la première rencontre.
       Il ne m'est arrivé que bien rarement de reconduire une œuvre jusqu'à sa pureté primitive.
       Peu de réussites, beaucoup d'échecs.

Ainsi nous émeut encore la nostalgique ritournelle et sa légèreté invite à chanter à l'approche de noël.

          Chanson sur le tard

           Au Printemps j'avais trois amis
           Un dans le bois, un dans le champ...
          – Au printemps j'avais trois amis –
           Et l'autre au milieu du pays.

           Les ai cherchés venant l'Hiver
           Loin dans les bois, loin dans le champ,
           Les ai cherchés venant l'Hiver
           Où fuit le jour, où l'an se perd.

           Les ai cherchés venant le soir
           Tard dans le bois, tard dans le champ,
           Les ai cherchés venant le soir,
           De lieux éteints en lieux plus noirs :

           Le premier est fol devenu
           – Où dans le bois? Où dans le champ? –
          Le premier est fol devenu
          Il s'est égaré les pieds nus.

          Le deuxième est mort devenu
          – Où dans le bois? Où dans le champ? –
          Le deuxième est mort devenu
          Sous terre ni vu ni connu.

         Le troisième est vieux devenu
         Plus que le bois, plus que le champ,
         Le troisième est vieux devenu
         Et s'en va branlant et chenu.

         À sa porte je l'ai cherché
         – Au loin le bois! au loin le champ! –
         À sa porte je l'ai cherché
         Sur la place autour du marché.

         Mais il a, par le temps qu'il fait,
         Gris dans le bois, gris dans le champ.
         Mais il a, par le temps qu'il fait,
         Oublié tout ce qu'il savait.

         Et ne saura plus jamais,
         Plus dans le bois, plus dans le champ
         Et ne re-saura plus jamais
         Que pour sa mie un cœur avait.

         in L'œuvre poétique, Chants légendaires, Stock 1975, p.p.581/582

        Bibliographie:
  • Contes, Stock, 1994
  • L'œuvre poétique, Stock, 1975
  • Mon Dieu, je ne vous aime pas, Foi et spiritualité chez Marie Noël, de Benoît Lobet, Stock, 1994
  • Notes intimes, Stock, 2008
      sur internet  :