Port des Barques

Port des Barques

vendredi 23 novembre 2018

Andrée Chedid dans la forge de son propre feu




         Les saisons du sang

         J'ai des saisons dans le sang

         J'ai le battement des mers
         J'ai le tassement des montagnes
         J'ai les tensions de l'orage
         La rémission des vallées

         J'ai des saisons dans le sang

         J'ai des algues qui me retiennent
         J'ai des hélices pour l'éveil
         J'ai des noyades
         J'ai des leviers

         J'ai des entraves
         J'ai délivrance
         J'ai des combats
         J'ai fleur et paix.

         in Poèmes pour un texte, Fraternité de la parole (1976), Flammarion,1991, p.76

Andrée Chedid réunit dans ce recueil, Poèmes pour un texte, (1970-1991), une grande partie des recueils publiés dans Textes pour un poème, en 1987. Une démarche qui traduit une volonté de creuser toujours plus profond son propre cheminement poétique.
Née au Caire, en 1920, élevée dans des pensionnats, elle obtient un doctorat de L'université américaine du Caire, parle trois langues, l'arabe, l'anglais et le français, avant de rencontrer Louis Chedid, qui devient son époux en 1941. Poète et romancière, elle résidera à Paris à partir de 1946, et y décèdera en février 2011.


À propos de son enfance, elle écrit dans Épreuves du Vivant, paru chez Flammarion, en 1983 :

          Regarder l'enfance

          Jusqu'aux bords de ta vie
          Tu porteras ton enfance
          Ses fables et ses larmes
          Ses grelots et ses peurs

          Tout au long de tes jours
          Te précède ton enfance
          Entravant ta marche
          Ou te frayant chemin

          Singulier et magique
          L'œil de ton enfance
          Qui détient à sa source
          L'univers des regards.

          in Anthologie de la poésie française du XX° siècle, Poésie/Gallimard, 2000, p.164

Si notre avenir se dessine dans l'enfance, notre futur se forge entre choix et épreuves.

         
           Épreuves  du poète

           En ce monde
           Où la vie
           Se disloque
           Ou s'assemble

           Sans répit
           Le poète
           Enlace le mystère

           Invente le poème
           Ses pouvoirs de partage
           Sa lueur sous les replis.

           in Épreuves du vivant, Flammarion, 1963


  Quel beau destin dès lors que celui du poète !


           Épreuves du chant

           Homme de tous lieux

           Otage des mots
           Saisi par des lois
           Arrêté par le temps

           Jamais les meutes ne trancheront ton cri
           Aucun traquenard n'asservira ton rêve

           Toi  dont la voix s'évase
           vers la houle du chant.
         
            in Épreuves du vivant, Flammarion, 1963



          Vivre innove le logis

          Quand l'aube s'éprend de la ville
          J'émerge des linges de l'absence

          Je fracture les serrures du temps
          J'échappe au cerne des mots

          Quand l'aube s'éprend de la ville
          L'avenir élève ses arches
          La mémoire tire braises de l'ombre

          Vivre     innove le logis.

          ibid Visage premier (1970-1972), p.29

La poésie demeure le fondement de sa vie, elle l'anime toute entière.


           L'éclair me tient                                                            

          Je me déchiffre dans les marées
          le va-et-vient des ombres

          Je me nomme
          du nom des noyés
          Tout s'écarte
          Les sables rongent

          Puis       d'un signe
          Je me délie

          Je suis lauriers et certitude

          Le chant plane
          L'éclair me tient.

          ibid p.22

J'ai eu la chance d'entendre et d'approcher Andrée Chedid, à la maison de la Poésie et je peux témoigner de l'authenticité et de la ferveur, qui rayonnaient d'elle.

           Je

          Qui me quitte et m'habite
          Qui me débusque et se dérobe
          Qui dérive tandis que je m'emmure
          Qui se rive alors que je fuis
          Qui est sans grappe
          Qui est la saveur même
          Qui m'assiège et m'écorche
          Me lâche dans les ravins
          Qui est abrupt comme l'écorce
          Humble comme les puits
          Qui est mon bec ou ma lande
          Qui me happe et me traverse
          Me résiste me défie
          Qui me berce et m'emporte
          Qui me réconcilie ?

          in Textes pour un poème, Contre-Chant, Flammarion, 1987, p.263

Se nourrir de ces poèmes ne peut que nous apporter force et ouverture, dans un monde qui a de plus en plus tendance à ignorer l'autre et à se recroqueviller sur lui-même.

Bibliographie:

  • Textes pour un poème, 1949-1970, Flammarion 1987
  • Poèmes pour un texte, 1970-1991, Flammarion, 1991

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