Port des Barques

Port des Barques

vendredi 27 novembre 2015

Nuno Júdice Manuel de notions essentielles

        
         MANUEL DE NOTIONS ESSENTIELLES

         Sers-toi du poème pour élaborer une stratégie
         de survie sur la carte de ta vie. Fais appel
         aux dispositifs de l'image, sachant
         qu'elle te donnera un accès rapide aux ressources
         de ton âme. Évite les enlisements
         de la tristesse, et allume la lumière qui t'apportera
         un matin à venir quand ton temps
         sera en train de s'épuiser. On a besoin de
         remplacer les sentiments fatigués
         de l'existence, de réinstaller le désir
         dans le tableau du corps, et d'imprimer les sens
         en chaque mot nouveau. On n'a pas besoin
         de maîtriser toutes les conditions du système:
         on se borne à avancer dans le viseur de la mémoire,
         recherchant l'aide qui nous permet de sortir
         de l'impasse. Choisis une surface
         plane: et glisse ton regard par
         l'estuaire de la strophe, pour qu'il pousse
         le courant des émotions jusqu'à l'embouchure. Vérifie
         alors si toutes les options sont disponibles: et
         découvre la date et l'heure où le rêve
         se convertit en réalité, afin que le poème
         et la vie coïncident.

         in Manuel de Notions Essentielles, traduit du portugais par Béatrice Bonneville- Humann et        Yves Humann, Atelier La Feugraie, 2015, p.102

Si je cite, en tout premier lieu, le poème qui donne son nom au dernier recueil de Nino Júdice, Manuel de Notions Essentielles et le clôture, c'est qu'il semble apporter une réponse originale aux préoccupations du moment, en suggérant pour stratégie de survie que le poème et la vie coïncident. Belle occasion pour l'auteur de donner libre cours à une sagesse teintée d'humour.

Nuno Júdice, né en 1949 en Algarve, est un auteur contemporain portugais, dont la poésie est largement traduite en français. Il était l'invité du Festival poétique de Sète, en juillet 2012.
(Voir l'article écrit à son propos sur La Pierre et le sel Nuno Júdice,"à la frontière de plusieurs mondes", publié le 28 mars 2013 et consultable sur Google.)


         ESQUISSE D'UNE RELATION ENTRE L'ÊTRE ET LA NATURE

         Ceux qui vivent lentement ne regardent pas en arrière,
         ne savent pas ce qui vient devant eux. Ils s'assoient
         dans la vie qu'ils ramassent lorsque le temps passe
         par eux, et ils la dégagent des branches lourdes
         comme si c'était le fruit qu'ils allaient ouvrir
         avec la fatigue de leurs doigts.

         Ceux qui vivent lentement dessinent
         leurs pas sur le sol là où ils ne regardent pas,
         quand ils traversent l'instant, et savent que
         leur mouvement est comme celui des arbres
         que le vent agite, et jamais ne sortent
         du lieu où ils ont leurs racines.

         Ceux qui vivent lentement ont la hâte
         de la feuille qui tombe, en automne, et flotte
         avec l'ultime éclat d'une vitalité
         estivale, avant de se poser là où la terre
         a préparé son lit, et là, s'endormir
         dans la douce corruption de l'éternité.

         ibid p.13

Ses traducteurs, B.Bonneville-Humann et Y.Humann citent dans leur préface cette phrase du poète:
Le poème que j'écris se sépare de moi pour toujours lorsque quelqu'un le prend pour découvrir un aspect de soi qui, sans le poème, resterait secret.

         LE SON DU SILENCE

         Lentement, comme si le jour durait toujours,
         j'épluche l'orange que le soleil a posée devant moi. C'est
         le temps du silence, dis-je, et j'entends les mots
         qui sortent de celui-ci, et me disent que
         le poème est fait de nombreux silences,
         collés comme les quartiers de l'orange que
         j'épluche. Et quand je lève le fruit à hauteur
         des yeux, et le pose contre le ciel, j'entends
         les vers détachés de tous les silences
         entrer dans le poème, comme s'ils
         étaient les quartiers que j'ai tirés de l'intérieur
         de l'orange, la laissant prête pour le poème
         qui naît lorsque le silence sort d'elle.

         ibid p.16

La poésie a toujours été une nourriture, un guide et un soutien particulièrement en temps de crise et quand nos libertés sont restreintes. Boudée par nos compatriotes, elle n'a jamais été aussi proche par son langage, qui la met à la portée de tous. Bien sûr elle exige un tant soit peu de silence intérieur– ne serait-ce que devant une orange!


         L'ARRIVÉE DE L'AMOUR

         L'amour est arrivé, il a débarqué sur le quai
         où personne ne l'attendait, et il a fait
         trembler la ville entière, comme si
         l'amour l'avait touchée.

         Mais quelqu'un l'a vu sortir
         de la barque, et l'a conduit jusqu'à la file d'attente
         de la douane, où on lui a demandé: "D'où
         viens-tu? Qu'apportes-tu avec toi? Présente
         ton passeport." L'amour n'a pas compris
         ce qu'on lui demandait; il a posé l'arc sur
         la table, et avec lui les flèches.

         Tout a été confisqué: on ne veut pas d'agressions
         dans cette ville; les armes blanches sont interdites. Et
         l'amour, sans passeport, est resté sur le quai,
         entre les poubelles et les vagabonds
         à la recherche de nourriture.

         Et à la nuit tombée, quand la ville
         s'endort, tout le monde se demande
         quand l'amour viendra.

         ibid p.32

La voix du poète suggère plus qu'elle ne dénonce. Elle aide aussi à affronter ses propres peurs.

         LE THÉ DE SAMARCANDE

         Dans une ruelle de Samarcande je rencontrai
         la mort. Elle me regarda comme si
         elle ne m'avait pas vu. Je la rejoignis et lui demandai
         si c'était moi qu'elle attendait. Mais elle se retourna
         de l'autre côté, traversa la rue, et
         je la perdis de vue.

         Un jour, quand la mort viendra vers moi
         dans une ruelle de Samarcande, je ferai comme
         si je ne l'avais pas vue. Quand elle me demandera
         si c'est elle que j'attendais, je regarderai à coté
         et traverserai la rue, jusqu'à ce qu'elle me
         perde de vue.

         Ou il se peut que Samarcande ne soit pas
         le meilleur endroit pour rencontrer la mort, et pour
         que la mort me rencontre. Alors, je lui dirai: allons
         chez un marchand de tapis, et embarquons
         à destination de l'autre coté du monde,
         là où notre rencontre
         pourra avoir lieu.

         Mais la mort me dira que l'autre
         coté du monde c'est trop loin. Elle
         à déjà beaucoup marché pour rencontrer qui
         elle devait rencontrer. Et tandis que nous boirons
         un thé à la menthe, et parlerons de nos vies,
         le marchand tombera mort
         devant nous, d'avoir déroulé
         ses tapis.

         ibid.p.64

L'humour est un bouclier contre toute rencontre inopportune. Grâce au ciel,  Nuno Júdice a l'art et la manière de déjouer la fatalité, à Samarcande comme à Paris, avec le petit sourire en coin qu'on lui connaît.

           ÉPISODE DU CAFÉ

           Tandis que j'attendais le serveur, à châtelet, écoutant s'écouler l'eau
           de la seine dans ma tête (c'est-à-dire que je sentais l'eau battre
           contre les arcs du pont du châtelet, alors que les bateaux chargés
           passaient avec les lumières allumées, dans la soirée sombre de l'Hiver)
           je m'assis devant une fille vêtue de noir ce qui,
           pour moi évoque l'image de la mort, et qui me fit lever et
           sortir du café, sans attendre que le serveur ne vienne me demander
           ce que je voulais. Dans la rue, l'air gelé de l'Hiver m'obligea
           à courir pour arriver rapidement n'importe où je pourrais
           avoir un peu de chaleur, je sentis derrière moi les pas de la fille
           en noir, courant, comme si la mort voulait m'attraper. Je m'arrêtai
           afin qu'elle passe à coté de moi; mais quand elle s'arrêta
           devant moi, pour me parler, j'attendais ce que la mort aurait à
           me dire. "Vous avez oublié vos livres", me dit-elle. Et elle me donna
           le sac que j'avais oublié, quand je sortis du café, après
           l'avoir confondue avec la mort. "Pourquoi êtes-vous vêtue de noir?" Mais
           elle ne m'entendit pas; et quand elle traversa la rue, et commença à
           passer le pont du châtelet, je courus derrière elle, pour confirmer
           qu'elle était bien la mort, ou si c'était juste qu'elle s'habillait en noir pour m'obliger
           à oublier mes deux livres, et pouvoir dire, aujourd'hui, que la mort avait couru
           derrière moi pour me libérer de son image.

           ibid.p.82

 Pour clore cette présentation  un dernier texte surréaliste:

         EXPÉRIENCE

         Je cueille un filament de bleu maintenant
         que la nuit commence à tomber, et je le garde
         dans un flacon où je le vois se débattre
         contre la ténèbre qui traverse la
         transparence du verre. Quand
         toutes les lumières se seront éteintes, à
         cette heure tardive où l'on n'entend plus que
         la pluie et le vent à l'extérieur,
         j'ouvrirai le flacon. Si le bleu
         s'en échappe, et emplit la maison de sa lumière,
         je ne me lamenterai pas d'avoir volé au jour
         ce morceau de ciel; si la ténèbre continue,
         c'est parce que la nuit aura tout effacé. Mais
         je continue à tenir fermé ce flacon,
         dans lequel je ne sais déjà plus ce que j'ai mis, en attendant
         l'arrivée de cette heure où
         il ne reste rien d'autre à faire que l'ouvrir et relâcher le bleu.

         ibid.p.93

 Je vous propose de ranger sur un rayon de votre mémoire le bleu inédit de cette proposition et lance pour ma part un amical merci à Nuno Júdice pour ce dernier recueil.

Bibliographie:

Manuel de notions essentielles, traduit du portugais par Béatrice Bonneville-Humann
et Yves Humann, Atelier La Feugraie, 2015

sur Google:
un article de Roselyne Fritel, Nuno Júdice, à la frontière de plusieurs mondes, paru sur La Pierre et le Sel, le 28 mars 2013, avec un lien pour Recours au poème.
https://www.google.fr/#q=nuno+judice+sur+la+pierre+et+le+sel



          







        

vendredi 20 novembre 2015

Le Haïku selon Alain Lévêque et Minh Triêt Pham

 Les règles du haïku, mise à distance et intériorité, sont les bienvenues après les évènements de la semaine écoulée.
Philippe Jaccottet, qui les découvre en août 1960 dans une traduction anglaise en quatre volumes de Blyth, en est si bouleversé qu'il reste incapable d'écrire pendant longtemps mais note alors: "ces poèmes ont des ailes qui nous empêchent de nous effondrer."

Alain Lévêque, né à Paris en 1942, est poète et écrivain. Il décrit longuement et avec finesse ce qu'est selon lui, le haïku, ce bref poème japonais, dans son livre Ombre portée paru en 1980, aux Éditions de L'ermitage.


         LE HAÏKU, ÉVANGILE DU TERRESTRE

         Le haïku, poème des saisons, poème du temps, mais du temps qui vibre, le haïku poème de l'instant. Car l'on meurt loin des saisons, oui, l'on traîne, hors de l'instant, dans la durée indéfinie, dans le temps mort, décentré de soi, corps et âme, désancré de l'élémentaire, vent, eau, lune, soleil, herbe, sang, en proie à une soif qui est une famine!
         Le haïku, acte de présence au monde. Mise en mouvement, en musique, en harmonie des fibres qui nous unissent à la réalité terrestre et qui tressent le lien premier, la corde originelle de l'arc d'os et de terre que nous sommes et que nous voulons être encore malgré la fatigue d'exister et la mauvaise cendre des religions.
         Et acte, non d'appropriation, mais d'apparentement, de compassion à un tout dont nous sommes partie (de moins en moins intégrante pour notre malheur).
         Le haïku comme un éclair (un flash) dans la nuit de nos journées, comme un rappel du temps tel qu'il doit se vivre, ici et maintenant, comme la note, claire et brève, du temps vécu, du seul, du vrai vécu, celui qui trame une vie : l'instant de l'accord, une illusion, un rien peut-être, mais fulgurant, intense, le moment où le courant jaillit de nouveau entre le dedans et le dehors, inattendue, flèche !
         Le haïku, poème de l'inattendu, et de l'attente (non pas de la quête), de l'improbable, du dérobé, du simple. Le haïku, poème des cinq sens et du sixième, le sens de l'invisible.
         Le haïku dans la ville : une bulle d'oxygène qui éclate, l'ombre d'un nuage entre deux voitures, une mouette au-dessus d'un pont noir de passants, un coup au cœur.
         Le haïku, poème des choses et des êtres d'ici-bas, de leur rumeur, de leurs gestes dans la langue, poème du moindre écart entre les mots et les choses. Mots comme de simples lanternes éclairant le chemin qu'il faut suivre si l'on ne veut pas se perdre dans les sables de l'écriture, ce miroir tendu à soi-même. Mots à dégager du sol, à déterrer, à mettre au jour, boueux, après avoir brisé en soi la croûte froide de l'insensible, de l'abstrait, du jeu vain des vocables entrechoqués. Mots en vie.
         La passerelle tremblante des mots où l'on s'engage. Les mots pour ce qu'ils sont : traits d'union au-dessus du vide jetés d'un bord à l'autre comme un cri. Un appel d'un vivant à un autre. La trace d'un pas. Et pour sens, en eux-mêmes et hors d'eux- mêmes, qui les pousse, qui les leste, qui les enfièvre un instant : la part de vécu, la source et aussi bien, la main qui recueille la petite flaque évanouissante, la bouche qui boit cette fraîcheur.
         Le haïku comme le courant d'un fleuve invisible qui coule en nous et au dehors mêlant le dénommé et l'indicible, bénissant l'indivisible. Et que seule suscite l'attention, mieux : l'adhésion, la dévotion, sinon le consentement, à cette terre malgré la fermeture dans la langue, dans l'espace, dans le temps, malgré les barrages hérissés du quotidien, malgré l'aveuglant, l'assourdissant tout autour de nous.
         Le haïku pour le silence qui laisse entendre le chant du monde et ouvre l'œil intérieur. Et pour le souci de poésie qui prête sa voix, son regard, au silence. Le haïku : le fil du silence.
         Le haïku, évangile du terrestre. Oui, enfin, la bonne parole. La vie retenue comme la terre entre les doigts. Jour après jour, nuit après nuit, le murmure, le bruissement du vivant. Un chapelet d'os, grain après grain. Un collier de coquillages, mais baveux, sur la peau nue, bientôt morte.
         L'eau claire des yeux tombant sur le monde.

in Ombre portée, aux Éditions de L'Ermitage, 1980, p.p 55/56/57

Les haïkus, qui suivent sont ceux de Minh-Triêt Pham, qui fréquente le Kukaï de Paris et se passionne pour la culture japonaise.
Ils sont tirés de sa dernière publication, Journal en Mikado, parue en français et en vietnamien, langue natale de l'auteur, chez Transignum en 2015, et accompagnée d'images de l'artiste Wanda Milhuleac.
Cette publication, très originale, se présente sous la forme de 20 photos d'une partie de Mikado. Tirées au format carte postale et réunies dans un étui, elles portent chacune au verso un haïku de Minh-Triêt Pham.

S'il vous semble que ces haïkus ne respectent pas la règle japonaise traditionnelle des 5/7/5 syllabes, sachez que Anglais, Canadiens et Européens se sont pour beaucoup affranchis de cette règle mais qu'ils ont conservé l'esprit de ce bref poème et aussi l'humour – qu'a omis de mentionner dans son texte Alain Lévêque – et qui reste très présent chez les poètes japonais.

          matin pluvieux
          entre mes mains
          la chaleur du journal

                      **

          cours de dessin
          le modèle africain
          en ombre chinoise

                      **

          dans son box
          la dame pipi lit
          " Libération"

                      **

          parc zoologique
          entre ombres et lumière
          quelques zèbres

                      **

          seul sur la plage
          contemplant le crépuscule
          l'homme à la canne blanche

                      **

           diner seul
           avec 1.000 amis
           sur Facebook

                      **

           à la nuit tombée
           inquiétant est
           le silence

                       **

           in Journal en Mikado, avec des images de Wanda Mihuleac, éditions Transignum 2015

Que ce fil fragile du silence, selon les mots d'Alain Lévêque, vous conforte et vous replace "dans le bruissement du vivant", où par un "acte de présence au monde" nous restons les garants de nos choix et de nos valeurs de liberté.

sur internet:

  1. Alain Lévêque sur Google: https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_L%C3%A9v%C3%AAque
  2. le site de Minh-Triêt Pham sur internet: http://mtpham75.free.fr/
  3. un article de Stéphane Chaumet sur le poème court:http://www.tempslibres.org/tl//docs/SBPoeme-minuscule.pdf


dimanche 15 novembre 2015

Françoise Ascal Des voix dans l'obscur

En ces jours exceptionnels de deuil national, où chacun s'interroge sur l'avenir de notre civilisation, Le Temps bleu vous propose un extrait du dernier livre de Françoise Ascal, paru le 25 octobre dernier chez Æncrages & Co, sous le titre: Des voix dans l'obscur

Ce livre était en vente au Salon des éditeurs indépendants, soit L'autre livre, qui s'ouvrait ce vendredi 13 novembre 2015 aux Blancs-Manteaux à Paris, "un salon qui défend l'exception culturelle, la pluralité et la diversité", comme autant de valeurs essentielles.

           Humanité un drôle de mot Humanité sac de misérables créatures jetées entre ciel et terre frères
           sœurs de poussière humanité visages éblouissants désirs tendresses meurtres argile modelée
           brisée molécules jointes disjointes qui vous fabriquent du Je du Tu du Nous à n'en plus finir
           humanité à foison j'y macère avec vous je voudrais sortir goûter une larme de solitude une
           larmichette qui aurait goût de miel saveur d'oubli ou goût de joie très bleue mais j'ai la bouche
           pleine de vos de nos cris je ne sais même plus si j'ai un cri à moi
 
           est-ce que quelque chose est à moi ici dans ce cachot dévasté du XXI° siècle
           est-ce que j'existe moi qui mâche les mots chaque nuit les miens les vôtres et suis
           sommée de veiller jusqu'au matin
 
           il y a toujours un mur on ne sait pas de quoi il est fait rien ne sert de tendre la main devant soi
           comme un aveugle en espérant toucher sa rugosité ou son lissé trompeur parfois il semble
           s'éloigner la respiration s'amplifie la cage thoracique gagne  quelques centimètres
           un verre de vin une goutte d'eau de vie parachèvent le mouvement le ciel reprend couleur
           l'air apporte des embruns inespérés une odeur d'iode coule dans les veines on se permet de
           rire comme ceux qui toisent l'horizon avec assurance ceux qui parlent couramment
           le "libre-arbitre" réfutent le poids des pierres dans leur jardin ont-ils jamais aperçu le mur
 
           le mur s'édifie quand il veut où il veut s'immisce à l'intérieur subitement sous la peau il occupe
           la chair avec ses moellons d'angoisse ses cailloux-caillots ses os poussiéreux ses morts
           décomposés ses cris rentrés ses silences délétères ses fondations toujours plus profondes
           toujours plus envahissantes
 
           se peut-il qu'il soit illimité
 
           Surmontons avec ces mots nos peurs et nos murs intérieurs et tentons de dire avec le poète,
           à la fin du recueil: "il faut rouvrir les yeux (...) la vie est ronde/ l'avenir attend ton retour."
 
Bibliographie:
 
  • Des voix dans l'obscur, dessins de Gérard Titus-Carmel, chez Æencrages & Co, 2015
 
Sur internet:
 
  • plusieurs articles de Roselyne Fritel à propos de Françoise Ascal, sur Le Temps bleu et La Pierre et le Sel

vendredi 13 novembre 2015

Monique Coudert et je serai ce qu'il vous plaira

Le portrait chinois de la mélancolie, le dernier recueil de Monique Coudert,  publié aux éditions Unicité, durant le  troisième trimestre 2015, s'ouvre ainsi:

            Si vous me rencontrez, enlisée dans le magma des
                    jours et des paroles que je ne dis pas

                                Délivrez-moi

                        Et je serai ce qu'il vous plaira.


Ces mots, proches d'une supplique, retiennent d'emblée l'attention du lecteur.

Qu'est-ce donc qu'un portrait chinois? Il s'agit d'une sorte de jeu, où l'auteur se décrit à travers divers objets, formes animales ou matières. Ce jeu rappelle l'enfance et le : " si on disait que j'étais un...?" Il pose dans ce cas précis une question essentielle: qui suis-je réellement pour moi-même et pour toi, lecteur, afin que tu t'en souviennes".

         Je serai un soleil noir...

         Nerval aide-moi à regarder à entendre à me regarder à
         m'entendre puis à ne plus regarder ne plus m'entendre
         mais toujours à te regarder et à t'attendre

         in Le portrait chinois de la mémoire, éditions Unicité, 2015, p.8


         Je serai un film

        le ciel est blanc
        comme un ruban
         c'est le film de votre vie d'avant
          surexposé
          et sans affiche
           mais je m'en fiche
          tout disparaît
         dans un ciel blanc
        comme un ruban
      le film de votre vie d'avant
 
    un visage accroche
    un moment
    et me sourit
    comme dans Blow up d'Antonioni
   je m'en approche
  et le supplie
 d'impressionner la pellicule
mais il recule
et disparaît
dans ce ciel blanc
comme un ruban
le film de notre vie d'avant
 
je donne un sens à votre vie
comme dans Blow up d'Antonioni
Je supplie
ce visage étranger
de faire partie de vos passés
et de rester
noir imprimé
dans le ciel blanc
comme un ruban
le film de votre vie d'avant 
 
ibid p.11/12
 
 
Je serai 9 rue Leibnitz
 
Les dés d'immeubles
le square en friche
bordant le périf
au hasard
 
9 rue Leibnitz
il est trop tard
 
Une femme triste
et un clochard
esquissent
le début d'un regard
 
9 rue Leibnitz
il est trop tard
 
Malin comme un renard
ce vieux prince zonard
l'aguiche:
"Je ne serai jamais plus riche
mais souriez-moi, un peu, ce soir"
 
9 rue Leibnitz
Il fait moins noir
 
Ils se regardent et se séparent
traîne un goût de pain d'épices
comme un léger parfum d'espoir
 
9 rue Leibnitz
Il est trop tard
 
ibid p.9
 
 
            Je serai trois pies sur le sommet de la colline
 
 
           J'ai tant de jaseuses en moi
           Celle qui sait
           Celle qui ne sait pas
           Celle qui sait qu'elle ne sait pas
           Et celle qui sait que celles qui jasent ne le devraient pas
 
 
          ...laquelle est de trop?
          ......................
          Moi
 
          ibid.16
 
 
          Je serai un chien
 
          Comme si la pluie risquait de dissoudre ma forme et
          mon intensité je me suis précipitée pour m'abriter dans
          une niche à chien La bête a bien compris l'enjeu Elle
          s'est tassée pour me faire la place Nous avons lui et
          moi attendu la fin de l'averse
 
          ibid.p.36
 
 
          Je serai une étendue de neige
 
 
          Blanche
 
          ibid.p.24
 
 
          Je serai la clef de la chambre 437
 
          Je l'essayerai à toutes les portes Et comme elle n'en
          ouvre aucune Je la garderai dans ma main jusqu'à la 
          prochaine lune
 
          ibid p.32 
 
         
 Ce recueil, au ton sobre bien que poignant, s'achève à la page 46, sur ces mots:
 
 
Je vous en prie
Ne m'effacez pas
 
 
Monique Coudert, Mo de son nom de plume, est partie en gardant la clef au creux de sa main, emportée par la maladie, en octobre dernier.
Elle écrivait également des nouvelles ainsi que des haïkus et fréquentait le Kukaï de Paris.
 
 Bibliographie:
 
  • Le portait chinois de la mélancolie éditions Unicité 2015

sur internet
 
 
 
 
 
                   

 


                                

vendredi 6 novembre 2015

Liliane Wouters, être ce qu'il nous fallait être, écorce

         Je vous apprendrai à mourir.
         Voici longtemps que je m'exerce.
         Enfant déjà, retenant mon haleine
         entre les draps,
         étirant mes membres, tendu
         comme la peau sur le tambour,
         la corde au mât,
         l'arc sous la flèche.

         Je vous apprendrai à mourir.
         – Vivre est pourtant plus difficile. Je ferai
         le premier pas.
         Je vous précéderai
         la tête haute
         en partant du pied droit.

        in Changer d'écorce, Journal du scribe, Poésie 1950-2000, éditions La Renaissance du Livre,
        2001, p.283/284

Liliane Wouters a reçu le 13 octobre dernier le Prix Apollinaire 2015, pour son dernier livre Derniers feux sur terre, édité par Le Taillis pré en 2014.
Ce grand Prix français, fondé en 1941, récompense chaque année un recueil, et parfois une œuvre, caractérisée par son originalité et sa modernité.
Je souhaitais célébrer l'évènement, mais il s'avère impossible, pour l'instant, d'acheter un exemplaire de ce recueil, en rupture de stock chez l'éditeur.

Je vous proposerai donc des textes issus de Changer d'écorce, une anthologie personnelle, de plus de 300 pages, parue en 2001, aux éditions La Renaissance du livre, et couvrant une période allant de 1950 à 2000. Le poète y a regroupé elle-même ses poèmes par thèmes.
En ouverture, figurent ces mots : "Revenez dans sept ans car j'aurai fait peau neuve. L'art de vivre, pour moi, consiste à changer d'écorce...".
Quatorze ans plus tard, revenons-y.

Liliane Wouters se présente elle-même dans Fragments  d'une autobiographieau début de ce livre. On ne saurait faire mieux.
     

          Née pauvre, catholique, flamande et bâtarde.
          En plus, c'est une fille. Tous les atouts!
          Au pariétal droit, une faille
          minime, la marque des fers,
          comme un cachet indélébile,
          mon passeport pour l'univers.

          Furieusement je prends le goût de vivre,
          celui de respirer et de me battre.

          ibid p.p 14/15

                          **

          Terrible adolescence.
          Où l'on se voit pousser des seins, des poils,
          où le corps devient lourd et sale,
          où s'éveillent, gauches, les sens.
          Moi non plus je ne permettrai
          à personne de dire: le bel âge.
          Jours d'acné juvénile et de tourments,
          temps de faim, disette de guerre,
          les souliers éculés, les pages
          couvertes dans les marges, faute de papier,
          le vrombissement sourd des bombardiers,
          le froid qui crevasse les pieds,
          les rats de la peur dans le ventre,
          et puis la faim, toujours la faim, la faim au centre
          de tout, la faim aux mâchoires de bête
          qui dénude l'os et fait voir
          le dessin ligneux de la tête
          où ne subsiste qu'un regard.

                             *

          J'étais poète et nul ne le savait,
          même pas moi. Assise au bord des chaises,
          rien qui disait le permanent malaise,
          l'être en sommeil où la pâte levait.
          Aucune trace sur le front, aucun indice.
          Nul pour me dire: mon enfant, ma sœur,
          pour mettre en garde: traitez-la avec douceur,
          détournez d'elle ce calice.
         
          (extrait) ibid p.p.16/17


"En mon bel âge ingrat, je suis inscrite à l'école normale au pensionnat des sœurs de Gyzegem" avec quelques boursières faméliques", poursuit-t-elle.  Par chance, "l'abbé R.M (sulfureux chapelain)" lui conseille: "pas de couvent pour toi. Tu y mettrais le feu, le temps de dire amen"! Elle obtempère.

          (...)
          Printemps du milieu des années quarante!
          Levers du jour poignants à force d'être beaux.
          Les parfums montent du jardin, les oiseaux chantent,
          tout le dortoir frémit entre ses blancs rideaux.
         
          (extrait) ibid p.p.19/20

Le chapitre suivant, Corps, souffles, sangs, faims, est un splendide hommage à la vie, au corps, à soi et au courage de vivre. Sa grand-mère, Clémence, vient de mourir comme une sainte dit-on, une expérience marquante qui lui faire écrire: le visage du monde me frappe au vif.

          Ego

          Rien n'est trop beau pour moi. Songe:
          la mort m'attend quelque part.
          Si mon temps n'est que mensonge
          j'en veux la meilleure part.

       (extrait) ibid p.28

         Le Bois sec

          Je suis né pour cette fête
          barbare, ces rites purs,
          ce mortel assaut de bêtes
          contre le défi des murs.

         J'aime la gloire soudaine
         des flammes, j'aime le bref
         sursaut de passion, de haine,
         du feu saluant son chef.

         (extrait) ibid p.29

Liliane Wouters débusque au fond d'elle-même l'élan vital nécessaire pour se démarquer du commun et rebondir, comme la bûche siffle et chante en se consumant.

          Respirer

          Au plus creux point de toi,
          dans la plus vaste, dans la plus compacte solitude.
          ni feu, ni lieu, la maison vide sous le toit
          béant. Où la pierre de l'être a basculé, où se dénude
          le temps. Passé fossile. Paroi lisse du futur,
          et le présent vertigineux. Un pas. Un saut. Courage.
          C'est qu'il en faut du cœur au ventre. Qu'il est dur
          d'aller ainsi. Viens, reprends souffle. Pâturages
          de la jeunesse, verts espaces, horizons
          perdus. perdue aussi cette douceur de vivre.
          Au plus noir point de toi. dans le tison
          du jour. Tu as jeté tes armes et tes livres.
          Avance, avance, ne t'attarde pas
          à ramasser les morceaux de ta vie.
          Un pas. Un saut. un pas. Encore un pas.
          Très peu de temps te reste. La pente gravie,
          tu te trouves déjà sur le dernier versant.
          Au plus haut point de toi, devins toi-même
          avec ce que tu es, chair, lymphe, sang,
          muscles et nerfs. Si peu de chose. Dans l'extrême
          pauvreté de ton existence mise à feu,
          mise à nu, mise à sac. Tu vas renaître,
          pour la quantième fois? Si tu veux,
          si tu le peux – et tu le peux – reprends ton être
          où tu l'avais laissé. Avance. Avance.
          Le jour tient à un cheveu.

          ibid p.p 31/32

S'il fallait se souvenir d'un unique poème aux heures les plus dures de sa vie, je choisirais celui qui précède. Quelques pages plus loin, ne s'écrie-t-elle pas : je tiens trop à la vie !

Quand vient le temps de l'amour, que son cœur attend, elle en parle, comme une jeune fille de son époque, de façon délicieusement romantique au chapitre Au bout de l'amour, il y a l'amour.

          Le jardin clos

         Mon cœur attend qu'arrête à notre porte
         un cavalier sauvage qui m'emporte.

         Mon cœur attend que sorte de son trou
         le ravisseur de nuit, le loup-garou.

         Mon cœur attend le prince du royaume,
         celui qui cherche l'or entre les chaumes.

        Mon cœur attend le pauvre du chemin.
        Pour lui je garde un trésor dans la main.

       Quand il viendra comment le reconnaître?
       Je n'ai jamais bougé de ma fenêtre.

       J'ignore tout et du bien et du mal.
       Où vais-je aller, dessus son grand cheval?

       ibid p.p85/86

Par la suite, avec plus d'expérience, les poèmes se font plus sensuels: Notre peau nous connaît mieux que nous-mêmes / C'est elle qui trahit comment on aime. Et il en sera ainsi quatre mille jours, quatre mille nuits...sans savoir ce que veut dire " seul". Puis ...c'est la rupture.

         On s'en vient seul et l'on s'en va de même.
         On s'endort seul dans un lit partagé.
         On mange seul le pain de ses poèmes.
         Seul avec soi on se trouve étranger.
         Seul à rêver que gravite l'espace,
         seul à sentir son moi de chair, de sang,
         seul à vouloir garder l'instant qui passe,
         seul à passer sans se vouloir passant.

         ibid p.95

         Chanson de l'amour-phénix

         (...)
         Blessure profonde et rouge,
         toujours y perle du sang,
         toujours y fouille la gouge
         de ce mal, toujours j'y sens
         ma douleur, enfant qui bouge.

         (extrait) ibid p.98

À cinquante ans, elle décide de changer d'horizon, d'habitudes, de peau!

        Je revenais d'une saison d'ardoises,
        de longs hivers à couper au couteau.

        Descendre la rivière de ton sang,
        entendre les grillons de tes silences.

        Tu ne me connais pas encor. Je suis capable
        d'ouvrir des portes verrouillées depuis mille ans,
        de rallumer les feux d'étoiles presque mortes.

        Je rongeais l'os de mon chagrin.
        Je mange le pain chaud, je bois le vin.
        J'habiterai chacune de tes vies,
        dans l'une source, herbe dans l'autre. Pour le feu
        je garderai le dur silex de ma mémoire.
        L'étincelle que j'en ferai jaillir
        brûlera tout ce qui n'était pas toi.

        ibid p.p.111/112

La nouvelle rencontre nous vaut des poèmes d'amour parfois très crus mais toujours superbes.

        Qu'un palmier sorte de ta bouche:
         j'y chercherai mon ombre.

        Qu'une rivière coule entre tes seins:
         j'y lirai mon visage.

        Qu'une vallée apprenne à vivre dans ton ventre:
         j'y creuserai mon lit.

         ibid p.110

Journal du scribe, avant-dernier et très beau chapitre de cette anthologie, nous offre des poèmes plus courts et plus denses. Longuement mûris, ils vont à l'essentiel revendiquant, toujours et encore, le droit de respirer et d'être pleinement soi. À l'approche de la vieillesse, elle use même d'un petit ton évangélique et irrévérencieux.

          Mon royaume n'est pas d'ici.
          Il est tout entier dans ma tête, j'y
          trace des routes, construis des palais
          plus durables que ceux de Pharaon.
          Mes pyramides sont plus hautes que les siennes,
          mes tombeaux plus profonds.

          Pauvre et mortel, je suis le souverain
          de mon domaine intérieur. Seul j'y détiens
          le droit de respirer, l'espace de
          ma liberté.

          ibid p.275

Livrant ses derniers secrets, elle nous dispense l'ultime sagesse du grand âge.

          Il faut savoir
          tout perdre, même soi,
          même le souvenir de soi, il faut
          quitter le lieu, sortir du temps,
          jeter le vêtement précaire,
          ôter les six membranes, accepter
          que la septième avec le grain pourrisse,
          que l'eau du fleuve tout recouvre,
          que le soleil sèche cette eau,
          que le vent du désert efface
          sa trace sur le sable.

          ibid p.282

 Yves Namur, dans sa postface à cette anthologie, écrit : "Une œuvre qui interroge, apostrophe, lance même injures et gros mots à Dieu, au diable et à tous les anges du monde entier. Une œuvre merveilleusement à l'écart des convenances et qu'on se devait de traverser à nouveau en tous sens.
Je partage entièrement ce point de vue et pense que si Liliane Wouters a jugé bon de reprendre la plume, il serait bon d'aller voir ce qu'elle a de plus à nous dire, en réclamant à notre libraire Derniers feux sur terre, son tout dernier livre.

Bibliographie:
  • Changer d'écorce, Poésie 1950-2000, éditions La Renaissance du Livre 2001

Sur internet:
         
         





         
         



         
                      

                       




         
 


      

vendredi 30 octobre 2015

Trois poètes palestiniens: l'éraflure d'une voix



          Qui suis-je pour vous dire
          ce que je vous dis?

          J'aurai pu ne pas exister,
          la colonne aurait pu tomber
          dans une embuscade
          et la famille, diminuer d'un garçon,
          celui-là même qui écrit ici ce poème,
          lettre après lettre,
          saignement après saignement,
          sur ce canapé,
          avec un sang noir qui n'est ni l'encre du corbeau
          ni sa voix,
          mais la nuit entière,
          pressée goutte après goutte,
          par la chance et le don.

         La poésie y aurait gagné
         si lui, nul autre, n'avait été une huppe
         au-dessus de la béance du gouffre.
         Il a peut-être dit:
         Si j'avais été un autre que moi,
         je serai devenu moi, encore une fois.

        (extrait) in Le lanceur de dés et autres poèmes, traduits de l'arabe par
        Elias  Sanbar,  éditions Actes Sud 2010. pp.68/69

Ce long poème de Mahmoud Darwich a fait le tour du monde, dès sa publication en juillet 2008, un mois avant sa mort à Houston, aux Etats-Unis, au cours d'une opération à cœur ouvert.

Il est né en mars 1941, à Birwa près de Saint Jean d'Acre. Son village est rasé en 1948 et remplacé par une colonie de peuplement, sa famille trouve refuge au Liban puis rentre clandestinement, l'année suivante, en Galilée. Scolarisé dans un village proche, il apprend l'hébreu avec son institutrice juive.

En 1960, il adhère au PC galiléen, un militantisme qui lui vaut d'être emprisonné à plusieurs reprises, et interdit de séjour.  Il vit pendant douze ans à Beyrouth, séjourne à Tunis puis à Paris.
En 1996, il lui est possible  de rentrer, non pas en Galilée, mais à Ramallah, territoire autonome palestinien. Il vit alors en alternance entre cette ville et Amman, en Jordanie.
Il a créé au Liban, précédemment, la revue littéraire Al-Karmil, ouverte sur la littérature et la poésie palestiniennes et les littératures du monde, dont Israël. "Débattre avec l'autre, le connaître" est la ligne directive de cette revue. Le centre culturel Sakakini de Ramallah en devient le siège.

Partageant depuis toujours la même terre et la vie instable et itinérante de nombre de ses congénères, il  acquiert auprès de son peuple, par ses écrits, une forte popularité. Ses poèmes sont copiés en éditions pirates, chantés, calligraphiés. Il a sur scène une forte présence à chacune de ses lectures.

Interrogé en mai 2003 par le journal français La Vie, sur sa venue à la poésie, il répond:

          Je ne sais pas au juste comment j'ai rencontré la poésie. Aucun de nous ne sait comment il s'est découvert lui-même. Dans la maison de mon grand-père, j'avais souvent l'occasion d'écouter de grandes épopées populaires arabes, toujours traversées de poèmes. Elles me fascinaient. En particulier, le rythme, la cadence. Si je me lançais dans une analyse plus freudienne, je dirais que j'étais maigrichon et que le seul terrain sur lequel je pouvais espérer battre mes copains était celui du verbe.
J'avais peut-être 12 ans quand on nous a demandé, à l'école, de célébrer le jour anniversaire de l'indépendance d'Israël. Le jour où nous les Palestiniens, sommes devenus des réfugiés. J'ai écrit un poème où je disais toute ma mélancolie d'avoir à fêter un tel évènement. Le gouverneur militaire israélien m'a convoqué. Il m'a menacé. Il m'a interdit d'écrire de nouveaux vers. Il m'a donné ce jour-là ma première leçon sur l'importance et le pouvoir de la poésie.
Depuis, ma conception de la poésie a beaucoup évolué. Ma vie durant, j'ai dû affronter la question de l'engagement en littérature. Je sais désormais, que la poésie n'est pas une arme. C'est une essence. C'est la résidence de l'homme sur terre. Elle évoque ce qui est commun à tous les hommes: la justice, le refus de la répression. Je sais qu'elle n'utilise pas les moyens de la guerre, et qu'elle est pourtant résistance. Célébrer la vie, c'est résister à l'oppression. En ce sens très large, l'engagement ne s'oppose pas à la poésie. En revanche, elle cesse d'être elle-même si elle se change en prédication ou en mots d'ordre.

Dans un autre long poème, Le Puits, il célèbre ainsi la nature et la création:

(...)
          Sois fort mon double et brandis le passé dans tes mains
          Telles les cornes d'une chèvre
          Prends place auprès de ton puits
          Les cerfs de la vallée se retourneront peut-être vers toi
          Et ta voix, ta voix, apparaîtra
          Image de pierre du présent brisé
          Je n'ai pas encore accompli ma brève visite à l'oubli
          Je n'ai pas emporté tous les instruments de mon cœur
          Ma cloche sur le vent des pins
          Mon échelle adossée au ciel
          Mes astres autour des toits
          Et l'éraflure de ma voix brûlée par le ciel ancien
          Et j'ai dit au souvenir
          Que la paix soit sur vous, paroles spontanées de la grand-mère
          Qui nous transportent à nos jours blancs sous sa somnolence
          Mon nom résonne du timbre de la livre d'or ancienne à la porte du puits

         (...)
      in La terre nous est étroite et autres poèmes, traduit de l'arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard 2000, p.324

L'éraflure de ma voix brûlée par le sel ancien, cette voix ardente s'élève toujours du puits et il en reste trace chez les deux poètes palestiniens, présents au dernier Festival de Sète, en 2015, Bashir Shalash et Walid Alwairki, qui figurent, l'un et l'autre, dans l'Anthologie Sète 2015, Voix vives de méditerranée en méditerranée, publiée par Bruno Doucey.

Bashir Shalash est poète, journaliste et éditeur. Il est né en 1978, en Galilée. Il a étudié la littérature arabe et la philosophie à l'université hébraïque de Jérusalem puis les sciences politiques et le journalisme à Berlin.
Depuis 2011, il a créé, à Yaffa, sa maison d'édition et a publié deux recueils.

 Il disait ses poèmes, en arabe, dans la rue des Trois journées, le 1er août dernier, à Sète. En voici quelques vers, relevés lors de leur lecture en français:

           Je suis dur avec les mots, je les fouette et les crible d'oubli (...) Peut-être les entrainerai-je vers les terres de la poésie.

           **
           Nuages

           Comme un agneau menteur, un nuage est venu et reparti, (...) nos ombres fissurées par la canicule, il nous a laissé captif  (...)

            **
           
             L'oubli n'a pas de frère dont il se vanterait (.........) nous sommes les frères de l'oubli (....)
Nous frappons nos torses fendus, quand nous oublions nos noms.

            **
            Statue
           
            Baisse ta voix pour ne pas réveiller les morts de leur somnolence sous l'herbe.

(On retrouve le rythme et la cadence évoqués par leur aîné: "baisse ta voix", prononcé dans sa langue par le poète résonnait comme un roulement de tambour.)

            Baisse ta voix pour que les colombes posées sur mon épaule ne fuient pas

            **

            Aussi loin que tu sois le message parviendra et personne d'autre que toi ne le liras (bis)

            **
   
            Ici finit la terre
            Ici elle commence (bis)

Ces injonctions répétées ne donnent qu'un  bref avant-goût de cette écriture, que vient compléter un poème, traduit de l'arabe par Siham Bouhlal, qui figure dans l'Anthologie de 2015.

            N'écoutons pas...

            N'écoutons pas la huppe
            Et ne croyons pas le corbeau
            Car nos noms nous accompagnent dans les étendues blanches
            Parsemés de sel, et nos jours sont absence
            Nous possédons une poignée d'eau de chaque rivière
            Traversée un jour, et une part
            De la vapeur du mirage
            Quand la terre nous est étroite, nous marchons
            Sur les cadavres des anciens, nous éclairons les nuits
            Par la distraction, le jeu taquin
            Et par le lait des nuages
            Nous dansons sur des chants
            Quand nous vient une inspiration mystérieuse
            Trop fine à décrire et lorsque nos pieds saignent
            Sur le chemin du narcisse sauvage
            Nous gardons nos rêves loin de la fourberie de nos frères
            Et le ressac des mots en nous, et la brume
            Nos amants possèdent tant de royaumes et, eux comme nous,
            finiront poussière.

            in Anthologie Sète 2015, Voix vives de méditerranée en méditerranée, traduit de l'arabe par
            Siham Bouhlal, éditions Bruno Doucey 2015, p.156

La terre nous est étroite fait visiblement allusion au titre d'un des recueils de Mahmoud Darwich, de même l'emploi de mots comme la huppe et le corbeau.
La huppe fasciée est le symbole de la Reine de Saba et aussi l'emblème national de l'état d'Israël. Elle fait partie, dans le Coran, des 5 animaux que Mahomet interdit de tuer.
Le corbeau, dans le Coran, gratte la terre pour montrer au frère meurtrier comment ensevelir le cadavre de son frère assassiné.
D'autres images suggèrent le désert, au propre comme au figuré, ses sables volatiles, ses lumières éphémères, ses mirages en passe de s'évanouir et son inévitable aridité.
Il se dégage de l'ensemble du poème une mélancolique douceur, de celle qu'on éprouve en ces lieux d'une sublime beauté mais où la mort a souvent le dernier mot.
Les étendues blanches, de l'un, rejoignent les jours blancs, de l'autre. L'amour de la terre ancestrale est omniprésent avec le souvenir de tous les peuples qui l'ont foulée.
Quelle émouvante musique que celle du ressac des mots en nous! Quelle preuve d'humour que la place réservée au jeu taquin, et quelle inventive distraction que le lait des nuages!

Autant d'images, qui  rappellent à quel point la poésie est au cœur de la langue arabe.
Un proche, qui apprenait cette langue, m'expliquait que le mot "poésie" en arabe décrit à lui seul le retour du seigneur du désert: " l'homme descend de sa monture, quitte ses sandales et s'assied sous la tente pour faire le récit de son voyage, tandis que les femmes s'empressent, alentour."

"Être palestinien, ce n'est pas une profession, disait Mahmoud Darwich dans un entretien accordé au journal Le Nouvel Observateur, en février 2006. C'est aussi affirmer qu'un être humain, même dans le malheur, peut aimer l'aube et les amandiers en fleur.(...) j'ai choisi d'être malade d'espoir. La poésie est fragile. C'est ce qui fait sa puissance."
Les deux poètes palestiniens, présents au Festival de Sète en 2015 semblent bien de cette lignée.

Walid Alswairki, poète et traducteur, est né en 1967 à Jeftlek en Palestine. Il passe son enfance et sa jeunesse dans un camp de réfugiés palestinien au nord de la Jordanie. On le retrouve plus tard à l'Université de Yarmouk de ce pays, où il étudie la littérature française puis à l'Université de Franche-Comté, où il prépare un diplôme de littérature comparée. Matière qu'il enseigne par la suite, à l'Université de Yarmouk, avant de rejoindre l'ambassade de France à Amman, en tant qu'attaché de presse.
Il a publié un recueil de poèmes, Ailes blanches du désespoir, en 2006.

Je n'ai pas eu l'opportunité de l'entendre mais j'ai beaucoup aimé son Ultime escalier, qui figure dans l'anthologie de Sète.

          Ultime escalier

         Il suffit d'un grand arbre
         Pour que je fixe longuement le soleil

         Il suffit d'une herbe brisée
         Pour que j'avance dans le vent

         Il suffit d'une grande plaine pour que
         L'âme escalade cette montagne

         Il suffit de deux mains amoureuses
         Pour que je descende,
         Paisible comme un ruisseau,
         Le petit escalier de ma mort.

         in Voix vives de méditerranée en méditerranée, Anthologie Sète 2015, éditions Bruno Doucey,
         2015, p.154.

D'une belle fluidité, ce poème reprend les thèmes chers à Mahmoud Darwich et à la poésie arabe en général : l'arbre, l'herbe, le vent, l'eau, l'amour. Survient la chute, bouleversante: il suffit de deux mains amoureuses pour que je descende, paisible comme un ruisseau, le petit escalier de ma mort .
Le lecteur, en suspens sur la marche, est confronté soudain à sa propre mort...Cette trouvaille est la marque d'un grand poète.

Mahmoud Darwich, dans son entretien accordé au Nouvel Observateur, en février 2006, ajoutait :
          La poésie a la fragilité de l'herbe. L'herbe paraît si vulnérable, mais il suffit d'un peu d'eau et 
         d'un rayon de soleil pour qu'elle repousse.

 Bashir Shalash et Walid Alswairki assurent la relève en faisant, tels leur maitre, chanter la beauté dans un pays, où elle a été mutilée, saccagée et où l'on vit en deçà de la vie.
Découvrons-les et faisons-les découvrir.

Bibliographie:
  • Le lanceur de dés et autres poèmes, Actes Sud 2009
  • La terre nous est étroite, Poésie/Gallimard 2000
  • Voix Vives de méditerranée en méditerranée, Anthologie Sète 2015, éditions Bruno Doucey 2015
sur internet

http://mahmoud-darwich.chez-alice.fr/etudes/outre_voix.html



vendredi 23 octobre 2015

Christian Bobin : "cette brusque décision de ne jamais désespérer"

Christian Bobin a ses "aficionados," dont je suis. Chacun de ses livres est une plongée en poésie, prise pour art de vivre. Contempler, méditer, savourer avec lui sont d'inoubliables instants.
L' année 2015 voit la sortie de deux de ses livres, dits de célébration, si différents pourtant l'un de l'autre. J'ai parlé précédemment du premier sur Le Temps bleu, en mai dernier, il s'agissait de L'épuisement, paru en folio chez Gallimard en février 2015.

Le second, Noireclaire se veut un hommage posthume à sa première compagne, Ghislaine. Il parlera bien sûr à tous ceux et celles qui ont perdu un être cher, mais sa prose va bien au delà, il raconte la constance douce d'un accompagnement, qui défie le temps et l'usure des os. Son langage reste infiniment poétique, parce que la poésie lui colle à la peau et qu'il la vit au quotidien.

           J'ouvre un livre et c'est le ciel que j'ouvre: les fantômes chinois marchent sur la page en effaçant leurs pas. Ils ne sont plus eux-mêmes mais confidences de rivières, soies de feuillage, rumeur de nuages blancs.

Je veux tuer Christian Bobin.

in Noireclaire aux éditions Gallimard 2015, p.41

Par bonheur cet assassinat n'aura pas lieu et je vous propose de poursuivre avec moi cette découverte, dans un joyeux désordre.

           Je sens mon visage s'éclairer comme si le livre sur lequel je me penche était une bougie.

ibid p.26

           Lire prend mes mains, mon visage, mon temps, ma réserve d'espérance et change tout ça en silence, en bonne farine lumineuse de silence.

ibid p.46

           Un rien de plus et les poumons du langage éclatent, comme ceux des plongeurs qui remontent trop vite du fond de l'océan.

ibid p.27

          La vie d'écriture, à quoi la comparer sinon à la rêverie de l'oiseau, qui contemplant le ciel vide, oublie un instant la faim qui ravage le minuscule labyrinthe de ses entrailles?

ibid p.24

          L'écriture, quand je ne lui donne pas la main, je lui réserve toutes mes pensées, comme ce paysan qui au fond de son lit pense à ses bêtes, aux soins qu'il faudra leur donner au matin. Qui m'a appris à écrire? Sans doute la voûte bleutée des hortensias, le temps que mettait Dieu à venir et bien sûr ta nonchalance – cette brusque décision de ne jamais désespérer.
 
ibid p.15
 
           Le poète perce quelques trous dans l'os du langage pour en faire une flûte. Ce n'est rien mais le rien parle de l'éternel.
 
Personne n'est aussi seul que le son d'une flûte.
 
ibid p.63
 
            Quand une joie monte du papier blanc jusqu'à ma main, j'ai la certitude que personne n'est perdu.
 
ibid p.49
 
            La pluie fait ses écritures. Derrière le paravent des gouttes d'eau, des oiseaux prophétisent.
 
ibid p.15

 Pour conclure cette relation inédite de son dernier livre, je citerai cette phrase, qui figure sur la quatrième de couverture:
 
           C'est si beau ta façon de revenir du passé, d'enlever une brique au mur du temps et de montrer par l'ouverture un sourire léger.
 
            Le sourire est la seule preuve de notre passage sur terre.
 
ibid p.19
 
 
Bibliographie:
 
  1. Noireclaire, éditions Gallimard, 2015
Sur internet:
 
un article écrit le 2 mai 2015 sur Le Temps Bleu à propos de son livre
 L'épuisement paru chez Folio Gallimard en février 2015, dont voici le lien: