Port des Barques

Port des Barques

dimanche 26 avril 2015

Ara Alexandre Shishmanian "sur la bordure du labyrinthe"

Une fois n'est pas coutume, dans la famille Shishmanian, il se trouve qu'on est poète, père, mère et fils.
Ara Alexandre, le père, est à l'honneur aujourd'hui pour son recueil Fenêtre sur esseulement, paru chez L'Harmattan, en juillet 2014. Ce recueil présente une sélection de poèmes provenant d'un volume original, paru en Roumanie, en 2012, sous le titre Nestiute I, soit en français Méconnues I, aux éditions Ramuri. Ces poèmes ont été traduits du roumain par son épouse et poète Dana Shishmanian.

        En souriant

        Étrange comment un grain de raisin s'écrase
        un grain de raisin s'écrase comme un cafard vert
        comme une araignée au miroir liquide
        une balle à une seule paupière tout autour de sa douce pupille
        une évasion brillamment échouée
        ou comme le personnage dostoïevskien mono-schizophrène
        d'une colère filmée
        avec toutes ses absences explosées par la tribu au pouvoir

        Une fois écrasé, le grain de raisin est aussi
        une variante extraterrestre du sang
        le grain de raisin est un grain spécial, plein de mystères
        de la transparence et de la transpiration de l'effroi
        où l'autre ne peut être rien qu'une terreur écrasée –
        rien est un grain-objet débordant d'une réification victorieuse
        personne est le grain déjà écrasé –
        déjà balayé et au jus effacé à la serpillière
        personne est un autre nom de la victime
        personne est un autre nom du prix du mépris

       (extrait) in Fenêtre avec esseulement aux éditions L'Harmattan, 2014, p.13

Les images sont superbes, elles évoquent les dessins de la période noire d'Odilon Redon, en particulier l'Araignée qui pleure, un fusain de 1881.

Le ton est grinçant, mordant à l'occasion, tout au long des 114 pages de ce recueil. Il convient à qui a dû fuir une dictature ou vivre en rongeant son frein. Les temps ont forgé sa langue comme on forge  l'épée sur l'enclume, même s'il s'agit, ici, d'une âme. Rien et Personne en sont jusqu'au bout  les acteurs principaux.
Fissuré par l'invisible je deviens invisible à mon tour – transparent comme la perplexité ou peut-être aussi opaque qu'elle, la tristesse se fait un fouet de lettres échevelées, écrit-il dans Neige de cendres à la page 89 du même recueil. Mais, dans le même mouvement, il sort de sa poche la femme de tous les évènements, Dana, l'épouse dévouée et aimante, qui traduisant  en français ces lignes, nous en délivre la clef.

Ara Alexandre Shishmanian est également historien des religions, auteurs de plusieurs études sur l'Inde védique et la Gnose, parues dans des publications de spécialités dans de nombreux pays.

Je citerai pour finir le poème poignant d'ouverture, qui, selon le poète, nous conduit d'emblée au delà du labyrinthe. Une figure peut-être de l'exil choisi. Une page héroïque en tout cas, qui m'est tombée dans les mains à un moment décisif de ma vie, et dont je le remercie infiniment. Toujours, en toute chose, l'humour sauve.

        Sans

        Un morceau de lâcheté noire – rien – aucune solution
        personne, personne est une solution
        le morceau de lâcheté noire est une solution
        anonyme, peut-être, est une solution
        non seulement absent – méconnu
        solitaire             personne            insoluble
        oui, au fond l'insoluble est une solution
        je me vois au-delà – au delà de la fenêtre – au delà du labyrinthe
        et des couloirs de métaphores
        je me vois monter dans la Jaguar, dans la Cadillac,
        dans la Rolls-Royce – dans James Joyce
        je nage en vitesse dans la rivière aberrante de la route
        je ne sais pas nager – je ne sais pas conduire une voiture
        je me vois mourir – je suis à pied –
        mon cortège funèbre est motorisé
        je suis seul dans le cortège – seul dans le corbillard
        je me lève du cercueil pour me donner la main – pour me perdre
        aucune solution – personne serait peut-être une solution –
        personne serait peut-être à faire
        ou rien
        méconnu de personne – méconnu de rien
        méconnu serait peut-être une solution
        temporaire
        une révolution serait peut-être une solution – temporaire
        la destruction –
        une utopie de plus, une réalité de moins

        Je me promène sur la bordure du miroir –
        sur la bordure de la fenêtre –
        sur la bordure du labyrinthe
        ou sur leur ordure
        aucune solution
        traditionnellement l'autre était la solution – l'attente –
        l'espérance –
        le calcul intervalle
        le coup de feu, oui, ça c'était une solution
        je suis le poète-révolver – le poète-néant – le poète sans solution
        indissoluble insoluble c'est la seule solution
        les balles sont la solution
        les balles gueulent – aveuglent
        les balles sont des syllabes oratoires
        les balles sont les pierres que Démosthène crache de sa bouche –
        les messages blanchis de syllabes –
        le mirage est une solution
        je me vois avec mes yeux enfoncés dans le visage de l'autre
        je me vois avec les yeux du miroir – autrement aveugle
        je me vois avec tous les éclats qui m'ont trompé
        je sors du mirage pour rentrer en moi-même
        non-moi en moi
        moi je suis une solution – moi plein de non-moi,
        je suis une solution
        vu que je suis une question
        mais pour qui – pour quoi– à quoi bon
        personne peut-être est une solution – ou rien

        ibid p.p 7/8
      

 
 

samedi 25 avril 2015

Dana Shishmanian : "la cible existe tant que tu la vises"

        Couteau suisse ou comment (se) manger frais

        Un poème est comme une boîte de conserves
        faut savoir l'ouvrir
        alors même que tu n'as pas d'outils appropriés
        débrouille-toi improvise avec un couteau (suisse) un
        tournevis un ouvre-huître un casse-noisette
        faut percer un trou et ensuite suivre les cercles prédestinés
        en spirale en rondelette
        la trajectoire d'un poème préexiste mais personne ne la
        connaît
        c'est pourquoi en fait tu l'as découvres en le créant
        et ça dégouline forcément c'est bon signe d'ailleurs
        ça coule ça jaillit ça déborde ça délice
        faut seulement (une fois ouverte) tenir son souffle avec respect
        le temps de bien s'habituer à ses arômes à ses épices
        jamais partir trop tôt à déguster ni se fier à son aspect
        plus il est sobre plus il t'enivre
        plus il est sec plus il t'ensource
        plus il est sale plus il te lave
        plus il t'égare plus il te trouve
        plus il te perd moins il te perche
        moins il t'accroche plus il te soûle
        plus il t'emballe moins il te tient
        moins il t'écoute plus il te plaît
        plus il frétille moins il poissonne
        mieux vaut le manger tout cru sans rancœur
        tant qu'il est ton propre cœur
        comme cela t'as une chance de rester frais
        (serait-ce ne pas mourir en vrai)

        in Les poèmes de Lucy, L'Échappée Belle Édition 2014, p.15

Avec humour, audace et liberté, Dana Shishmanian, s'adresse au néophyte et lui confie la dernière recette poétique. Il fallait oser.
Ce quatrième recueil,  Les poèmes de Lucy, placé sous l'égide de l'âme de notre lointaine ancêtre, est paru en septembre dernier aux éditions L'Échappée belle. Livre de maturité, il s'interroge et va à l'essentiel. L'insolence badine et inventive du ton est plaisante mais le but n'en demeure pas moins grave et réfléchi. La cible existe tant que tu la vises. Et pourtant...

       Autoportrait à la chaise vide

        On souhaite quoi quand on commence un poème
        rien on ne souhaite rien
        on accomplit quoi – on ne sait on se doute rien
        on n'est pas transformé on ne vit pas différemment
        pas plus riche pas plus pauvre ni spirituellement ni autrement
        plus aimant à peine plus haineux ça dépend plus comment
        plus nullement si drôlement librement sauf certainement
        occupé
        oui on est occupé quand on écrit un poème
        on est occupé par le poème comme une place de concert
        temporairement non libre
        après, rendue à sa nullité mais là occupée
        par qui par quoi pourquoi comment – vient et passe
        le poème jamais le temps de t'expliquer
        pas son affaire t'es qu'un moldu c'est tout il te salue
        gibus tendu à bout de bras
                               à la prochaine madame

         ibid p.16

Toute l'originalité de ce livre est là. Le poète use d'un langage parlé imagé mais, avec l'air de ne pas y toucher, ouvre des chemins détournés. Une  surprise et un tour de force quand on connaît la douceur et la réserve de l'auteur. Une parole libérée de l'angoisse également par la sagesse du vent, la folie de l'eau, qui monte aux lèvres et lui fait dire : je serai la trace de la larme, tombée au creux de ta main, absoute.

        Fruits inversés

        Le trop plein d'une vie
        s'est déjà déversé
        j'ai de moins en moins
        de contenu
        propre
        au fur et à mesure
        que je grossis
        on dirait que je me remplis
        des autres
        je devrais les déverser
        autrement
        mes poèmes sont déjà pleins
        de moi
        y a plus de place
        même pas dans les futurs
        eux je les remplirai
        de la sagesse du vent
        de la folie de l'eau
        je les donnerai aux petits
        comme des cerfs-volants
        qu'ils courent sur la plage
        un poème accroché à la corde
        qui les suspend au ciel
        tels des fruits inversés

        ibid p.23

        La mort en bandoulière

        J'ai toujours eu ma mort avec moi
        tel un livre de poche sous le bras
        tel un mouchoir dans l'embarras
        advienne que pourra
        le plus dur c'est de comprendre
        qu'amour et néant ne font qu'un chaos froid
        et flot de flamme corps pourri
        et cœur de l'âme tais toi t'es qu'une
        vieille dame après tout ni homme ni femme
        mon Père qui es aux cieux
        donne-moi aujourd'hui pour l'avent
        les rimes de ce jour et le pain d'antan

        ibid p.34

Bien entendu les calices sont bus, souvent avant même d'avoir vécu, mais par bonheur, les vieux poètes portent encore, accrochés à leur dos, tels des poissons d'avril, les contours des anges, l'air de ne même pas s'en apercevoir.
Quant à Lucy, elle déclare:

         (...)
         ci-gît maîtresse de maison
         et nourricière de mots bidon
         maintenant la boucle est bouclée
         de mes poèmes de mes corvées
         et l'autre univers je le forgerai
         sur la pointe d'une dent de lait

        (extrait) ibid p.50

Dans cet autre univers, celui de la poésie, les barrières seront abolies. La langue sera polyglotte et l'accueil généreux .

        La fugue

        Ma joie vous ne la connaîtrez pas
        là où je danse vous ne me suivrez pas
        mes pantoufles usées vous ne les retrouverez pas
        mes plaisirs vous ne les éprouverez pas
        mes poèmes vous ne les lirez pas
        j'ai décidé de partir
        en moi-même
        dans mon rêve à moi
        dans ma vie à moi
        dans ma mort à moi
        dans ma pensée à moi
        dans ma langue à moi
        n'y entreront
        que des gens que je ne connais pas
        des gens qui ne me connaissent pas
        qui n'ont cure de moi
        ma porte cachée ne se fermera pas
        ne s'ouvrira pas
        elle sera là
        pour qui entre et sort
        sans passeport

        ibid p.51

C'est à nous tous, inconnus, que le poète s'adresse, car de temps en temps, oui il faut faire des gestes, comme tendre la main, jeter des mots par la fenêtre.

        En face de toi

        Arrête-toi juste un instant
        de tes pensées, de tes gestes habituels

        ne parle plus

        n'explique plus

        ne dis plus
        ce que tu penses
        savoir

        ne réclame plus
        ne calcule plus
        tes faits et gestes
        ne compte plus tes sous

        juste arrête

        regarde l'homme en face de toi

        tâche de sentir
        sa peur
        sa peine
        sa colère

        laisse-le parler

        écoute
        juste un instant
        en silence

        ou sinon
        laisse-le pleurer
        sans rien dire

        ou sinon
        laisse-le te regarder

        peut-être lui aussi
        a envie
        de s'arrêter
        pour juste se sentir
        être
        en face de toi

        ibid p.p 55/56

Je n'ai pas hésité. Je me suis arrêtée. Nous nous sommes longtemps regardées.

N.B
à lire ou relire également deux articles de Roselyne Fritel, paru sur la Pierre et le sel, à propos de deux recueils de  Dana Shishmanian. Le premier, daté du 4 avril 2012, pour Mercredi entre deux peurs paru chez L'Harmattan, en mars 2011, le second, daté du 5 mai 2014, à propos de Plongeon Intime, paru aux éditions du Cygne en 2014.








       


jeudi 23 avril 2015

Jan Skácel, "sans être invité ni reconnu"

        les poèmes adultes arrivent debout
        mais des quatrains comme les miens
        arrivent à quatre pattes
        comme l'agneau, l'âne, ou l'enfant
       
        in Le Poète Jan Skácel, par Reiner Kunze, aux éditions Calligrammes 2014, p.64

Les éditions Calligrammes, par l'intermédiaire du poète allemand, Reiner Kunze et des traducteurs Gwen Darras et Alena Meas, viennent de permettre aux lecteurs français d'accéder à la poésie de Jan Skácel,  poète tchèque, né en Moravie du Sud en 1922 et décédé le 7 novembre 1989, peu avant la chute du mur de Berlin.
Le livre nous donne à lire deux des conférences données par Reiner Kunze à propos de Yan Skácel, en 1995 et 1996, avec de nombreux extraits de son œuvre.
Ils ont de nombreuses affinités, et leurs vie furent similaires, tous deux ayant connu dans leurs pays respectifs, l'Allemagne de l'est et la Tchécoslovaquie, l'interdiction de publication  et ses lourdes conséquences.

Le poème qui suit Ligne de nuit, est tiré d'un recueil écrit après la répression du bref Printemps de Prague.

        Pris par la bouche à la ligne de nuit comme un poisson
        j'attends jusqu'au matin l'arrivée des pêcheurs
        qui cherchent dans l'herbe les cordes entassées

        Longue cette nuit, de toutes la plus longue

        Et l'eau coule, et coulent la nuit et les étoiles
        les rives éclaboussées s'écroulent au printemps
        la terre s'effondre en de sombres méandres

        Longue cette nuit, de toutes la plus longue

        Dans la fraicheur les petits ventres des pierres promettent
        l'arrivée du jour et l'aube se perd au bord des bois
        les chevreuils s'enfuient
        Longue cette nuit, de toutes la plus longue

        Douloureusement pris par la bouche comme un poisson
        j'attends jusqu'au matin les bons pêcheurs
        qui vont chercher sur la rive des signes

        Longue cette nuit, de toutes la plus longue

        ibid p.59
 
  
 Les quatrains, ici, présentés ont été écrits par Jan Skácel, tandis qu'il était condamné au silence durant douze années. Il proviennent de deux séries de cents poèmes, de quatre vers chacun, rédigés sans réel espoir d'être publiés. Deux recueils, contenant une centaine de quatrains, paraîtront cependant sous forme de tapuscrit entre 1975 et 1976.

 L'éditeur,Yvan Guillemot, écrit dans la préface du livre:

 Par dessus tout, ce qui peut rendre ses poèmes inestimables pour un lecteur du XXI° siècle, c'est
 leur inattaquable intégrité, comme si la grande Histoire avait atteint les couches intermédiaires  mais non les couches profondes, là où le poète rencontre les absents et le monde au delà des apparences. 

        la toute dernière porte
        si on regarde au-delà
        une larme d'enfant revient
        qui roule sous la paupière

En lisant les poèmes de Jan Skácel, une plénitude grave s'instaure comme un apaisement ou un réconfort mais toujours "à travers une petite douleur". Que sa voix nous soit parvenue grâce à l'amitié de Reiner Kunze est un don immense.

         Oppressé, au bord des larmes
         Et soudain, je ne sais rien


Voici donc quelques uns de ces quatrains:

        les crapauds de leur cri rauque chantent
        (le matin restait impassible)
        la voix pleine de rosée ils prient
        pour ceux qui dans leur cœur sont pieds nus

                            //

        les gens se marient pour le silence
        que l'on entend seulement à deux autrement non
        autrement il les accable, autrement l'homme
        s'effondre dans le silence

                           //
       
        ce n'est pas rien se laisser couvrir d'une pluie de pierres
        sans avoir l'âme blessée
        et toute la vie il pleut du granit
        une pluie qui nous trempe jusqu'à l'os

                           //

         si tu ne veux pas te pétrifier
         sois une pierre dans ton cœur
         ils auront pitié de toi
         on ne jette pas la pierre à une pierre

                          //

         laissons leur la honte
         la sueur sur le visage qui salit l'âme
         nous attendrons à coté du violon
         sans être invité ni reconnu

                          //

         on n'invente pas de poèmes
         il y a des poèmes sans nous quelque part
         quelque part derrière ils sont de toute éternité
         le poète trouve le poème

         ibid p.p.62, 63, 64, 65

Qu'une vie commencée sous le régime du troisième Reich tombe ensuite sous la menace policière d'un parti unique, qu'une existence faite de misère, vexations et persécutions engendre une écriture si pleine de douceur, fierté et dépassement semble un cadeau inestimable.

        Homme interdit

        Je suis inaudible tel la lumière encore

        Je médite sur le silence
        jusqu'à tordre le cou à la peur

        Celle de l'autre et la mienne intime
        Ainsi, on dirait que je suis
        comme les aveugles qui se retournent

        En secret nous glissons dans les ténèbres par le chas de l'aiguille

        ibid p.60

Imprégnons-nous de l'âme de chacun de ces poèmes, transmettons-les autour de nous afin qu'ils rayonnent et circulent "au milieu de la foule", selon le propre désir de leur auteur:


     " Je n'ai jamais écrit un vers dans mon appartement, j'ai besoin de marcher, de la pluie..., la
       poussière des routes en terre, le balancement des feuilles dans les arbres, j'en ai besoin, ainsi
       que de rencontrer des gens inconnus pour les évaluer et de passer parmi eux, d'entendre
       quelques mots, d'autres mots à dire à haute voix, se débarrasser de la sagesse et de la 
       perception  rationnelle pendant un certain temps, me trouver seul au milieu de la foule."

       ibid p.11

À signaler un bel article de Jacques Josse, à propos de cette parution :" le poète Jan Skácel", sur remue.net, et relayé également par le scoop-it de Poezibao.
    

dimanche 12 avril 2015

Henri Michaux, en partage

 Dans le présentoir extérieur du libraire d'occasion de la rue Bréa, sous sa couverture de papier écru fané, dans une édition de la NRF de 1935, trônait La nuit remue d'Henri Michaux. Je l'ai prise entre mes mains comme on accueille un ami de longue date. Sa tendresse masquée et son art subtil de la dérision me revenaient alors en mémoire. J'ai su que la journée sera inhabituelle. Ce fut le cas, même si radieuse mais polluée, elle m'invitait à une lecture entre quatre murs.
 
            En respirant
 
  Parfois je respire plus fort et tout à coup ma
distraction continuelle aidant, le monde se soulève
avec ma poitrine. Peut-être pas l'Afrique, mais
de grandes choses.
  Le son d'un violoncelle, le bruit d'un orchestre
tout entier, le jazz bruyant à coté de moi, sombrent
dans un silence de plus en plus profond, profond,
étouffé.
  Leur légère égratignure collabore (à la façon
dont un millionième de millimètre collabore à
 faire un mètre) à ces ondes de toutes parts qui
 s'enfantent, qui s'épaulent, qui font le contre-
fort et l'âme de tout.
 
in La nuit remue, éditions Gallimard 1935, p.31
 
            Colère
 
  La colère chez moi ne vient pas d'emblée. Si
rapide qu'elle soir à naître, elle est précédée d'un
grand bonheur, toujours, et qui arrive en frisson-
nant.
  Il est soufflé d'un coup et la colère se met en
boule.
  Tout en moi prend son poste de combat, et mes
muscles qui veulent intervenir me font mal.
   Mais il n'y a aucun ennemi. Cela me soulagerait
d'en avoir. Mais les ennemis que j'ai ne sont pas
des corps à battre, car ils manquent totalement de
corps.
  Cependant après un certain temps, ma colère
cède...par fatigue peut-être, car la colère est un
équilibre qu'il est pénible à garder... il y a aussi
la satisfaction indéniable d'avoir travaillé et l'illu-
sion encore que les ennemis s'enfuirent renonçant
à la lutte.
 
ibid p.117
 
             Crier
 
  Le panari est une souffrance atroce. Mais ce qui
me faisait souffrir le plus, c'était que je ne pou-
vais crier. Car j'étais à l'hôtel. la nuit venait de
tomber et ma chambre était prise entre deux autres
où l'on dormait.
  Alors, je me suis mis à sortir de mon crâne des
grosses caisses, des cuivres, et un instrument qui
résonnait plus que des orgues. Et profitant de la
force prodigieuse que me donnait la fièvre, j'en
fis un orchestre assourdissant. Tout tremblait de
vibrations.
  Alors, enfin assuré que dans ce tumulte ma voix
ne serait pas entendue, je me mis à hurler, à hurler
pendant des heures, et parvins à me soulager
petit à petit.
 
ibid p.137
 
            Emportez-moi
 
Emportez-moi dans une caravelle,
dans une vielle et douce caravelle
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.
 
Dans l'attelage d'un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.
 
Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs, et des articulations.
 
Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.
 
Ibid p.182
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

samedi 28 mars 2015

Omar Youssef Souleimane: "Je ne suis plus personne"

Le 15 mars dernier le théâtre de la Comédie Nation accueillait, entre ses murs pour un récital poétique, le poète irakien Salah Al Hamdani, réfugié politique vivant en France depuis 40 ans, ainsi que le jeune poète syrien Omar Youssef Souleimane, réfugié politique, en France depuis trois ans.

L'un et l'autre disaient leurs poèmes, tantôt en français tantôt en arabe. Ceux, inédits, d'Omar Youssef Souleimane, traduits de l'arabe au français par Salah Al Hamdani et Isabelle Lagny, étaient repris en français, par cette dernière.
Arnaud Delpoux accompagnait magnifiquement ce récital à la guitare et au piano. Un moment de chaleureuse amitié nous était partagé.
La musique voilait de nostalgie les regards des exilés. 

    Une seule frappe sur le piano
    Fera fondre autour de moi les pierres de l'oubli
    Afin que se glissent hors de leurs nids les serpents de la mémoire

écrit Omar Youssef Souleimane dans son recueil bilingue, La mort ne séduit pas les ivrognes, édité par L'Oreille du Loup, en 2014. Cette maison a l'art de faire découvrir des talents et des voix étrangères.
Je souhaite en faire de même en mettant l'accent sur la poésie d'Omar Youssef Souleimane, afin de donner une plus large audience à ce jeune poète, dont les mots parlent d'eux-mêmes.

               Je ne suis plus personne

    Je connais ce couchant qui sommeille sur le dos d'un chien roux
    Je connais ce nuage aguicheur comme les vêtements d'une adolescente
    Je connais les murs blancs de l'enfance
    Je connais l'odeur de propreté qui se promène nue devant les boutiques
    Je connais la griffure du chat gravée sur le trottoir de l'immeuble
    C'est mon village
    Mais où sont les pierres lavées par la fumée
    Où est l'odeur de poudre si proche
    Où est mon frère, je nous vois debout sur le balcon à attendre les égorgeurs
    Où sont les doigts déchiquetés de l'enfant
    La bombe a-t-elle raté sa cible aujourd'hui
    La balle du sniper a-t-elle atteint ma mémoire
    Je me frotte les yeux derrière le balcon du temps
    Je tends ma main vers la rose dans son verre pour retrouver le sens de la vie
    Je le touche à peine qu'il redevient sable
    Et mes doigts pierre
    Depuis un an je vis dans une banlieue près de Paris
    Mais elle est mon village
    Mon village!
    Peut-être le miroir du village qui est en moi
    Peut-être le miroir du village où je suis toujours
    Mais il a disparu

    Peut-être, peut-être
    Une seule certitude confirmée par le couloir sombre devant la porte de l'appartement:
    Je ne suis plus personne

     in La mort ne séduit pas les ivrognes, L' Oreille du Loup 2014, p.11et 13

La quatrième de couverture de ce recueil nous apprend l'essentiel à propos de l'auteur. Ses poèmes se chargeront du reste:

Omar Youssef Souleimane est né en 1987 à Qutayfeh (Syrie) sur les plateaux du Qalamoun, au nord de Damas. Après avoir étudié la littérature arabe à Homs, il est correspondant pour la presse syrienne de 2006 à 2010 et collabore à plusieurs journaux arabes. Il est l'auteur des livres de poésie, Chansons de saisons (2006), Je ferme les yeux et j'y vais (prix koweitien Saad Al Sabbah, 2010), Il ne faut pas qu'ils meurent (2013).
Après avoir participé aux manifestations pacifiques en mars 2011, il a été recherché par les services de renseignements syriens. Il entre alors en clandestinité, quitte son pays et obtient en 2012 l'asile politique en France. Il suit actuellement une spécialisation en langue et littérature arabes à Paris 8.

             Il s'est passé quelque chose

     Quelque chose est survenu en un temps lointain
     Je ne me souviens ni de son nom ni de sa forme
     cette chose est présente devant moi
     Comme l'éclat d'un couteau à midi dans le désert

     Et sans avoir mon apparence
     Elle me suit comme mon ombre

     Entre des murs recouverts de boue et de folie
     Sous un toit d'où la solitude goutte en abondance
     Et fort peu la rouille
     Cette chose m'apparaît comme un trou dans la mémoire
     Je l'entends comme un murmure circulant dans les caves étouffantes
     Son écho rebondit dans ma bouche
     Comme s'il sortait de moi

     Peut-être un dieu qui me rendit visite un jour sous l'aspect d'un être aimé
     Ou bien une fourmi qui salua de ma part un enfant d'un battement de paupières
     Sans que j'y prête attention
     Une chose qui ne cesse de m'animer
     Comme une partie de moi
     Oubliée en un temps lointain

     ibid, p.55

Cette écriture se passe de tout commentaire, il suffit de s'y plonger pour mesurer ce qu'est l'exil forcé, l'ampleur du désastre, sa douleur et toutes ses conséquences.
      
      Au matin
      Avec du verre brisé le vent écrivait quelque chose qu'alors je ne compris pas
      Maintenant, deux ans ont passé
      Dans cet exil ma voix est devenue sans voix
      Le vent creuse dans les ruines de ma bouche
      La vie est une vie mitoyenne de la mort
      La vie loin de la mort est une mort
 
      (extrait) ibid p.21, traduction d'Aïcha Arnaout
 
Le poète rejoint une parole universelle, qu'il nous revient de relayer et faire circuler. Elle dénonce l'intolérance, l'injustice, la haine, la violence, la guerre, les dictatures, qui jettent hors de chez eux des peuples entiers.
 
Plus loin, tel Salah Al Hamdani qui sut l'accueillir en frère, Omar s'imagine après des années d'exil:
 
            La tombe du réfugié
 
      Demain quand je serai vieux
      De jeunes réfugiés d'un pays lointain me rendront visite
      Leurs paupières la liberté
      Leurs yeux des étoiles
      Leurs bras des mots
      Que j'ai oubliés sur les herbes de mon pays depuis de longues années
 
      Je distinguerai sur leurs traits mes yeux que je ne vois plus désormais
      Et je verrai
      Le réfugié n'est enterré que dans sa langue
      Il l'a enterrée comme une graine dans son cœur quand il est devenu réfugié
      Elle s'épanouira quand son corps s'anéantira
      Et grandira
      Grandira au point de devenir une tombe
 
      J'ignore cela maintenant
      Je le saurai quand ils m'interrogeront sur mon pays
      Je leur répondrai avec des feuilles de citronnier enfouies dans un vieux cahier
 
      ibid p.49

Plusieurs poèmes inédits d'Omar furent dits durant cette soirée. Il a bien voulu m'en confier quelques uns que je reproduis ici, dans une traduction de Salah Al Hamdami et Isabelle Lagny.

            Nous n'avons plus le temps

      Oui! J'avouerai tout ce que tu voudras
      Je suis l'assassin des idées
      un agent du diable ou d'Allah
      un trafiquant de nuages en Méditerranée jusqu'au nombril de ma bien-aimée!
      Fais ton réquisitoire, nous n'avons plus le temps

     De la fenêtre
     vois-tu les yeux des soldats exploser comme des feux d'artifice?
     Et la fumée qui reste, dessine-t-elle des verres pour trinquer dans le ciel?
     Oui, tout ceci nous attend

     Nous n'avons plus le temps
     Remplis ma tête avec quelques balles
     Cette poudre nous servira aussi à fabriquer le pain
     Et de nous deux, on sait déjà qui mourra le premier
     Alors buvons le thé avant que nos cadavres soient gelés!


                              ***

            Tout ce qui a existé

     Tout ce qui a existé
     n'est qu'un film
     Il se terminera aussi brusquement que la visite d'un obus
     Alors nous sortirons simplement de la salle

    Il n'y a pas de sens dans les scènes de serpents enroulés
    Ni dans des tours d'illusionnistes en représentation perpétuelle

    La balle a pénétré la chair
    jusqu'à devenir rouge à lèvre dans la main du thanatopracteur
    et la vie à l'orifice du canon est restée suspendue comme une balançoire
   
    Tout ce qui a existé

    n'a jamais existé

                              ***
          
            Message le long des fibres optiques

     Lavez-moi dans la fontaine des noces éternelles
     vous les fenêtres de chêne immémoriales

    Je possède un arbre qui s'est désaltéré aux flammes du jour
    là où fleurissent les étoiles

    Le monde se remplit de messages électroniques
    et entre l'œil du tigre et les minarets
    mon cœur est une boîte à lettres

                              ***

Au poète, le dernier mot. La poésie est libre, elle dépasse et transfigure haines et drames de ce monde et poursuit immanquablement son chemin. Ne manquons pas de lui prêter au passage l'oreille.







       

 
    



      






vendredi 27 mars 2015

Gabrielle Althen "La cavalière indemne," son dernier livre

On vieillit et l'espace fléchit. Il n'y a pas de sens. Il n'y a pas de sens! Il n'y a pas davantage de mots. Mais l'honneur de midi chante sur la porte trop tendre.
          in La cavalière indemne éditions Al Manar Alain Gorius 2015, p.11

D'emblée, en quelques phrases, se dessine puis s'affirme la cavalière. Vulnérable mais sauve. Mieux, indemne! Et animée de la passion de transmettre l'expérience intérieure, comme elle a transmis la passion du savoir, des années durant.

Réapprendre la vie sauve, la violente, l'alarmante vie sauve! clame l'introduction à ce livre. Journal d'une vie, Livre de vie, qu'elle passe comme un flambeau et que chacun reçoit à sa manière, là où il en est de son chemin. Tremplin pour ne jamais faiblir.

Membrane, à même le sol, à même le ciel, à même la mer et ma substance, tympan, tympan nerveux où chiffre infime, s'inscrire!

S'inscrire, laisser trace et substance. Savoir, sagesse et fierté de femme et d'humain: il faut s'inventer de durer.
Pour tenter d'y parvenir l'auteur convie la terre entière, et trouve des accents, sensuels et religieux, à la manière d'un François d'Assise, pour scander une litanie moderne:
  
   Ô nuit pensez pour moi! Ô brume, pensez pour moi, peupliers spirituels pensez pour moi! Ma pauvreté se lève à l'horizon, qui me dit nue de ma pensée. Oiseaux ivres de chanter votre lumière, pensez pour moi, spirales du soleil, pensez pour moi! Et vous, bénédiction venue de l'eau, pensez pour moi parce que la peau de l'eau ressemble à notre peau! Et vous, le froid, et vous, la faim, et puis la nuit qui se tapit, et puis l'absurde légèreté du jour, pensez pour moi! Mais vous aussi le vent, mais le courant, mais la joie de chaque chose à sa place, pensez pour moi!
(...)
ibid p.p12/13

Pourtant la route est cahoteuse et combien pesantes glaise et solitude.

            La route

Au sol la carte de la terre
Lourde et noire où tu marches
Malgré la prairie qui fut verte aujourd'hui
Elle porte des étages de ciel mêlé de célibat
Tu n'avais pas compris combien tu étais seul
Où l'heure s'approfondit
La terre ne prend aucune initiative
Ni la brume venue jusque dans nos maisons
La route active est une corde lisse
Où des oiseaux soulèvent de gros mots
Funambule de ton rite
Ce sont des bêtes dans ta cage
Funambule de ton rite
Ce sont des bêtes envolées de ta poitrine
Et il t'en reste
Touffue et vide
La cage
Que tu balances à bout d'âme

ibid p.24

Douloureuse cage, dont libère peu à peu l'écriture, parce que tout dialogue est flexible :

     Funambule entre l'avers et le revers de l'émotion, l'écriture
danse à l'étincelle de chaque pas. Ainsi la ligne d'horizon sans
la peur de tomber parmi les beaux moutons.
    Sans me lasser, je regardais dans le lointain la belle tête d'air
indélébile, buveuse de présence.
   Buveuse de présence, ô chère, buveuse, donneuse de
présence, était-ce peur, quand nous cherchions des passerelles
entre ici-bas et dépassement de nos proies?

ibid p.33

      Entre une fumée de cigarette et son refus de sourire, le
 poète, qui la croyait de verre, prit le temps de transformer la
 cage du monde en gigantesque parloir.

ibid p.34

Transformer la cage du monde, c'est forer dans l'hiver des tunnels où manquent des étoiles. C'est s'atteler à un ouvrage de longue haleine, qui comme une Histoire Sainte, comporte diverses étapes et chapitres aux noms évocateurs, La Contre-terreur, Sed libera nos a malo, Sans preuves, Le Corps indélébile.
À vous de les découvrir, afin de baigner peut-être vous aussi, un jour, votre visage dans l'or de l'évidence.

    J'erre où il y a des arbres simples dans le gouffre du ciel.
Parce que ce bleu trop juste a aboli toute demande de demeure,
on ne comprend jamais si la boule de la terre est sous nos pieds
où s'il nous faut la porter au-dessus de nos têtes.
   Tu es inquiet parce que la charité du lieu sera d'ouvrir ses
portes sur une absence de cloisons. Voici que notre amour a
peur que ses bonheurs de nains détalent comme des rats sur
les pentes, mais nous étions si pauvres que nous avions tous les
droits, y compris celui de ne pas tant souffrir.
  - Prends cet arceau de ciel planté à ton coté et portons-le
chez nous, dans la maison tâcheronne, entre le lit et le foyer.
Nous acclimaterons sans preuves les cris de joie qui couleront
de source.

ibid p.68

      Bergère de la lumière, sans même savoir qu'elle était aux
aguets, elle tenait son cœur vert et nu spacieux assez pour y
loger des souvenirs et des arceaux de ciel.
      La résonnance cherchait en elle le préférable et sa limpidité.
Un arbre pur en contre-jour lui écrivit dans la clarté.

ibid p.80

À l'invite du poète, tenons-nous un instant encore, à contre-jour, comme cette bergère de la lumière, dont le corps brille et se pose comme une offre sans chose et sans matière sur la ligne de l'émoi, dans l'espoir qu'un arbre nous écrive.




      

vendredi 6 février 2015

Louise Dupré : Consoler la chair inconsolable



Louise Dupré : « Consoler la chair inconsolable »

 

 Louise Dupré, poète canadienne, lisait le 21 janvier 2015, à la Librairie du Québec, rue Gay-Lussac, à Paris, son recueil Plus haut que les flammes, publié, en 2010, au Québec, par les Éditions du Noroît et  réédité par les Éditions Bruno Doucey, à l'occasion des 70 ans de la libération des camps d'Auschwitz et de Birkenau. Il s'agit d'un lamento déchirant à la mémoire de milliers d'enfants assassinés, qui évolue peu à peu vers un hymne à la vie.

 
il y a des prières

pour les femmes

sans espoir

 
celles qu'on dit la voix

tressée aux malheurs

qui inspirent les livres

 
(extrait) in Plus haut que les flammes © Éditions Bruno Doucey 2015, p.18

 
L'auteur présente alors, sans pathos, la genèse de ce livre, expliquant simplement comment, au cours d'un voyage en Pologne, elle a voulu visiter les camps de concentration, et comment, bien que s'y étant préparée, elle est restée sous le choc, sans rien pouvoir écrire pendant plusieurs mois.. Qu'avait-elle vu ? Rien sinon des restes, dont cette vitrine contenant un biberon cassé, parmi des petits vêtements d'enfant.

Cette pauvre mémoire à défaut de cercueil.(...) Comme si le monde tout à coup s'appuyait sur tes épaules avec ses biberons cassés.(...) les yeux brûlés vifs de n'avoir rien vu écrit-elle, tandis qu'elle imagine son tout nouveau petit fils revêtu de ces habits là.


 De retour chez elle, elle se voit  partagée entre les instants joyeux vécus avec son petit-fils – qu'elle nomme l'enfant près de toi – et ceux hantés par l'image symbolique de l'autre enfant, celui qu'elle n'attendait pas, né de la douleur comme d'une histoire sans merci.

En elle, la femme, la mère, la grand-mère savent qu' il convient de refaire sa joie telle une gymnastique,

mais « comment croire encore à la vie, dit-elle, dans quel contexte avons-nous mis au monde ces enfants et qu'est-ce qui les menace ? Cependant, près d'elle, l'enfant veut vivre, danser, il veut rêver à un avenir possible, et il entraîne la femme à vivre. Il y a des enfants qui aident à monter plus haut que les flammes, mais il y a aussi les livres et ça, elle y croit très fort. Finalement, ce long poème, elle va finir par l'écrire « pour de vrai ».

 

Commencé comme une prière, – un kaddish, précise-t-elle –  et dédicacé à son petit fils, Maxime, le recueil se divise en quatre chapitres, chacun précédé d'une citation. La première est du poète Claude Esteban : j'ai dit, je me souviens, que je n'en pouvais plus de tout le malheur du monde.

Si je prends soin d'attirer votre attention sur ces phrases, c'est qu'elles ont à l'évidence nourri et conforté celle qui s'y réfère. On n'est pas poète sans cette intimité avec la pensée des autres.

 
car il faut des mots

à mourir de plaisir

 
des mots pour les yeux

plus brillants qu'un matin de mer

mêlée au sable des châteaux
 

et des livres qui crachent

des dragons

aux flammes tranquilles

 
c'est ici la grâce du soir

et il te reste tant de brebis

à compter

 

tu t'appliques à les compter

une à une

l'enfant dans tes bras

 
tu veux des calculs verticaux

pour reposer la douleur

 
des ponts-levis, des îles

improbables

 
des échelles

plus hautes que les flammes

 ( extrait) ibid p.24

 

 
Quelques vers de Geneviève Amyot, poète québécoise, introduisent la seconde partie : nous n'avons point confiance en cette terre/ avec son ventre plein de morts/ ses tremblements  ses tornades  ses verglas/ ses grands arbres d'où basculent/ les enfants.

 
L'horreur prend corps. Louise Dupré en mesure l'étendue de la main, la gauche. Il s'agit bien du même monde, et de la même merde étalée sur la page, mais, parce qu'il y a des matins pour l'amour, c'est avec cette même main gauche qu'elle continue d'écrire et répète les mots susceptibles de redresser la nuit.

 

le dimanche, tu fais vœu

de beauté

 
en remuant

mers et merveilles

 

ta voix qui court

sur la page 4

comme tu cours

après l'enfant

pour l'entendre rire

 
l'enfant est un lac de montagne

plus profond

que ta peur

 
et tu te vois soudain prête

à tremper ta foi

 
dans les eaux

noires qui protègent

la mémoire des rochers

 ( extrait) ibid p.p.41/42

  

 Une phrase de l'écrivain américain Cormac MC Carthy annonce le troisième chapitre :

Toutes les choses de grâce et de beauté qui sont chères à notre cœur ont une origine commune dans la douleur. Prennent naissance dans le chagrin et les cendres.

 
il s'agit de faire bouger

la main entre les images

de la honte
 

en traçant des sentiers

vers le soleil
 

car l'enfant

ne connaît pas le sang

du calice
 

l'enfant est une soif d'or

qui éclabousse le paysage

 

il t'entraîne, il te force

à marcher

 

dans ses délires

d'avenir et d'espace
 

l'enfant est plus grand

que les bras

des crucifixions
 

et tu redeviens la fillette

qui pleurait grand

pour aimer grand
 

toi, la maintenant petite

et vieillie

au cœur courbé
 

ce que tu vois

reste sans appel
 

comme une grammaire déréglée
 

une église aux angelots

cloués

par le blanc des ailes
 

une cage en verre

pour le lustre des papes
 

qui ont su

préparer le malheur
 

ce que tu vois chaque jour

déchire

la peau de ton œil
 

mais tu poursuis

derrière l'enfant

ta route immobile
 

en espérant toucher

dans l'innocence des herbes

qu'on dit mauvaises
 

une seconde sagesse
 

ibid p.p 77/78/79

 
(…)

 
et tu redresses les mots

sous tes paupières
 

afin que l'enfant

près de toi

apprenne à gravir

 

une à une les marches

de ses rêves
 

l'enfant est à lui seul

une humanité
 

l'enfant est un don

que tu n'attendais pas
 

ibid p.81

 

Le quatrième chapitre est introduit par les mots du poète Philippe Jaccottet : Jusqu'au bout, dénouer, même avec des mains nouées.
 

Parce qu'elle n'est pas femme à renoncer, voici Louise Dupré, aveugle et sourde aux craquements de tous les ciels, prête à danser par-delà sa peur. Oui, danser peut-être simplement pour tenir, mais aussi pour saisir la vie à bras le corps.
 

te voici assez forte

pour accueillir en toi
 

le monde

à jamais endeuillé
 

le porter, le bercer

aussi longtemps que tu vivras
 

malgré ton cœur

tropical

tu as encore assez de rythme
 

pour faire valser l'enfant

au centre du cyclone
 

(…)


malgré ton cœur tropical

tu n'es pas trop vieille
 

pour la leçon

des vents qui t'encerclent
 

ils t'encerclent

mais tu danses
 

avec l'enfant et l'espoir fou

de répondre

au murmure de la terre
 

(…)

 
dans tes bras

il y a l'enfant qui te regarde
 

et même sans bravoure

tu deviens une femme

de courage
 

une femme de fenêtres ouvertes
 

capable de déborder

le jour
 

tes os sont plus solides

que tu ne crois
 

ils ne te trahissent pas encore
 

et tu ne trahiras pas

le monde minuscule

accroché à ton cou
 

comme un mystère

qui t'implore

en riant
 

de continuer

à danser
 

ibid (extraits des pages 87 à 108)

 

Tout au long de ce livre, Louise Dupré interpelle au plus intime son lecteur, autant par sa lucidité que par sa sensibilité. Son empathie et sa ténacité font d'elle une femme remarquable et son écriture est à la mesure de son intériorité.

Ne manquez pas l'occasion de lire et de faire lire Plus haut que les flammes, en ces temps troublés.

 

Internet :

 

Louise Dupré, son visage et sa voix sur youtube et France-Culture

 un article de Pierre Kobel, sur le blog de La Pierre et le sel, daté du  27 janvier 2015