Chaque chose était nouvelle
et pour la première fois
nos mères portaient au front
un souci qui n'était pas le nôtre
in La géographie absente, éditions Bruno Doucey, 2017, p.23
Jeanne Benameur est née en 1952 d'un père arabe et d'une mère italienne, à Ain M'Lila, en Algérie, pays qu'elle quittera l'année de ses cinq ans. Elle évoque dans L'enfant qui, livre paru en 2017 chez Actes Sud, ces moments où l'enfance apprend le souci de la vie qui se perd .
Poète, romancière et professeur de Lettres à La Rochelle jusqu'en 2001. Je présenterai ici le poète.
Aujourd'hui nous faisons revenir dans
notre bouche les sons que nos mères
gardaient au secret de leurs palais
la langue ancienne
vient rythmer notre souffle
nous découvrons
que rien n'est oublié
au fond de nous
la langue sauvage de nos mères
la seule grammaire
des corps
vivants.
ibid p.55
Cet arrachement à l'Algérie, sa terre natale, nous vaut des pages émouvantes :
nos mères
ont disparu sans bruit
légères
de tout ce que déjà elles ne possédaient
plus
farine et cendre.
ibid p.49
Depuis
nos exils se sont renouvelés
comme les vagues
chaque fois plus gonflés
de houle et de mémoire
comme les vagues d'ici
nos exils ont gardé
une lumière intense
retenue
vibrante
entre fond d'océan
et acier des nuages.
ibid p.45
Jeanne Benameur se demande comment trouver la forme de ce qui n'a plus la limite familière alors même que nous étions pauvres de pays et que nous ne savions pas voyager ?
Les mains de nos mères avaient glissé sur la poignée des portes, elles avaient fermé à clef ce qu'elles n'ouvriraient plus.
Comment traverser la mer et après l'avoir traversée comment retrouver les mots très loin sur l'autre terre? L'écriture par bonheur lui ouvre la voie.
dans la langue de nos mères
nous pouvons nous asseoir à la table de
la cuisine et attendre le soir
nous avons notre place.
ibid p.57
En silence
lentement
dans les pages
qu'elles ne liront jamais
nous écrivons
nous habitons.
ibid p.59
Dans un précédent recueil, Il y a un fleuve, édité lui aussi par Bruno Doucey en 2012,
Jeanne Benameur écrit que "l'oubli est plus vaste".
L'homme appelle pendant son sommeil
Il appelle un lieu comme d'autres appellent leur mère.
C'est un nom étrange.
C'est un pays monotone et doux.
C'est son pays.
L'homme appelle à voix monotone et douce toutes
les syllabes réunies en une seule.
Cela fait un son étrange.
Le son de son pays.
Qui peut comprendre celui qui appelle tout bas
son pays?
in Il y a un fleuve, éditions Bruno Doucey, 2012, p.20
Nous la retrouvons en quête de traces dans De bronze et de souffle, nos cœurs, recueil paru en 2014, aux éditions Bruno Doucey et illustré de gravures, réalisées pour la circonstance par le sculpteur sur bronze, Rémi Polack.
L'artiste, sculpteur et plasticien, vit à La Rochelle, où l'un de ses bronzes figure en front de mer. Le thème de l'envol et de la chute est au cœur des gravures réalisées par lui pour illustrer ce recueil.
Jeanne Benameur dira de cette alliance poèmes–gravures qu'elle est celle "du poids et de l'envol". Les gravures de Rémi Polack étant à ses yeux "le lieu idéal où des mots, porteurs d'une joie inattendue, venaient tout naturellement s'inscrire" .

Tu cherches des traces pour border ta vie
quelque chose qui limite le chemin
te permette d'avancer
Toi entre le ciel et la terre
tu as toujours été appelé
là
là-bas
ici
et encore sur l'autre berge
plus loin où ?
Entre ciel et terre
il n'y a pas de lieu inscrit
Il faut chercher
encore et encore
Si tous les lieux se valent
alors pourquoi choisir
S'en remettre aux empreintes
qui encordent et disent une route
Les seuls vrais liens
Ceux que les hommes et les femmes qui marchaient
ont laissé sur la route
et dans l'air
Tu cherches
Trouver
invisible
l'empreinte d'une main
où poser la tienne
d'un pas
où mettre le tien
Tu apprends
lentement
la confiance
dans les traces de ceux
qui ont
disparus.
in De bronze et de souffle, gravures de Rémi Polack, éditions Bruno Doucey, 2014, p.p.63/65
Là où il y a des traces, il y a immanquablement le signe d'un possible passage :
Le passage
Il n'y a plus de point où appuyer son regard
Les mondes se sont ouverts
à l'exacte mesure
de ton corps
C'est le temps du passage
Le souffle est sans limite
La joie du sang vif
a ouvert
les paumes de tes mains
effacé
toute trace ancienne
C'est l'essor
Aucun regard ne peut retenir
Il faut passer
Le corps apprend
la nudité nouvelle
de
l'air
C'est le temps
de l'horizon
vagabond.
in De bronze et de souffle, nos cœurs, éditions Bruno Doucey 2014 p.71
Forts de notre expérience, nous savons que toute création est une aventure de très longue haleine mais que les voix de poètes jalonnent au quotidien ce chemin. À nous de les entendre et d'en rayonner.
Bibliographie:
- Il y a un fleuve, éditions Bruno Doucey, 2012
- De bronze et de souffle, nos cœurs, éditions Bruno Doucey, 2014
- La géographie absente, éditions Bruno Doucey, 2017
- http://www.m-e-l.fr/jeanne-benameur,ec,684
- http://www.editions-brunodoucey.com/la-geographie-absente/
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