Dans le cadre magnifique des ruines de l'abbaye de Landévennec, sur la presqu'île de Crozon, le metteur en scène et comédien, Antoine Juliens, mariait, les 10, 11 et 12 septembre dernier, des textes du Château intérieur de Thérèse d'Avila à ceux du Don Quichotte de Cervantès.
Une génération sépare ces auteurs mais ils se trouvent, l'un comme l'autre, sous la férule de l'Inquisition espagnole.
Cette démarche théâtrale, qui s'inscrit pour la sixième fois sous le vocable de "Verbe sacré", se veut un évènement culturel inédit. Elle met résolument en voix des œuvres d'inspiration profane et spirituelle, qui s'interpellent et frappent l'esprit par leur intelligence.
Thérèse, dans Le Château intérieur et le Don Quichotte de Cervantès relisent leur vie à l'aulne de leurs rêves et dans un monde en pleine mutation à l'image du nôtre, où "les empires du savoir sombrent dans l'ignorance". Quand est-il de leur propre vérité alors que tout vacille?
Elle, s'adresse avec fougue et hardiesse à Dieu :
Qui m'entend...sinon toi! Que rien ne m'empêche de t'aimer!
Lui, chevalier d'arrière garde, bataillant pour mériter les faveurs de sa Dulcinée, s'enfonce dans un monde chimérique :
Aime d'un cœur captif, souffre ce cœur qui par amour de toi souffre tant de craintes...Chevalier je suis, chevalier je mourrai s'il plaît à Dieu!
L'une, Thérèse d'Avila, naît en 1515, dans un monde chamboulé par la découverte de l'Amérique et l'existence d'autres peuples sans Dieu, mais aussi dans un monde soumis au pouvoir grandissant de l'Inquisition espagnole. Celle-ci, délibérément placée sous le contrôle de l'État et non plus du pape, s'érige en juge et brûle livres, femmes, hommes et érudits sans distinction.
Une Inquisition, qui oblige Thérèse, en 1577, à réécrire peu avant sa mort, Le Château intérieur, fruit de son aventure spirituelle. Elle décède en 1582, Le livre est publié en 1588.
L'autre, Cervantès, né en 1547, meurt en 1616. La deuxième parution du Don Quichotte date de 1615. Son héros est un chevalier solitaire, qui se veut le héraut de sa dame et de la poésie:
J'encours les solitudes et conjonctures pour sauver l'écorché et l'opprimé. (...) Ainsi sommes-nous les servants de Dieu sur terre, les bras séculiers de la Justice! (...)
La poésie, Sancho, est une toute jeune fille, de beauté parfaite, que prennent soin de parer et d'enrichir d'autres jeunes filles, que sont les autres sciences. Se servant de toutes, toutes par elle doivent grandir! Ne crois pas que par vulgaire j'entends ici seulement gens du peuple, or quiconque est en ignorance, fût-il prince ou seigneur! Le poète qui, de nature, se nourrit de l'art surpasse le poète savant de technique...L'art ne surpasse pas la nature, il la perfectionne. Et la nature qui se mêle à l'art, et l'art à la nature, formeront le poète parfait.
L'homme se raccroche à une chevalerie de l'esprit, aux valeurs du passé et guerroie, jusqu'à en mourir contre des chimères, faute de pouvoir s'adapter au présent.
Thérèse vit dans "l'aujourd'hui". Simple nonne, mais toujours sur les routes, elle affronte au quotidien le réel. Fondatrice d'une congrégation de femmes cloîtrées, elle bâtit dans toute l'Espagne des monastères. Ses filles, contraintes au silence, à la prière et la mortification derrière de hautes grilles, n'ont rien à craindre de l'Inquisiteur, mais trouveront-t-elles, toutes, l'Amour sublime? Atteindront-elles la septième chambre du Château? Thérèse les enseigne de sa propre vie spirituelle tout en courant, du nord au sud, l'Espagne catholique pour mener à bien ses projets. Se mesurant à toutes les difficultés, elle demeure toujours confiante dans le Seigneur mais en gardant les pieds sur terre, à l'inverse du chevalier errant.
Antoine Juliens par ce choix cherche à l'évidence à faire réfléchir. Dans une mise en scène très épurée, les acteurs sont bouleversants d'authenticité et donnent au texte toute sa force.
Cependant dans notre monde déchristianisé, soumis au pouvoir de l'argent et des lobbies, quelle place reste-t-il à l'idéal et à la foi, qui furent jadis des leviers? D'autant plus que, sous le couvert de religion, se répandent des idées extrémistes et totalitaires, qui anéantissent réflexion, libertés et culture.
Thérèse répond à nos interrogations et nos doutes, par quelques mots: "L'essentiel ici n'est pas de penser beaucoup mais d'aimer beaucoup" tout en rappelant à ses filles que "Dieu est dans les marmites" et qu'il faut boire le réel jusqu'à la lie."
Tandis que Don Quichotte se meurt, Thérèse prononce ces derniers mots : "Toute œuvre est belle, même petite. Des œuvres, des œuvres! Pas de tour sans fondation...posez de solides pierres! De vos demeures, grimpez au Château!
La passion des acteurs, l'inventivité de la costumière, les chevaux créés par un barbu silencieux et tout l'imaginaire que suggèrent les lumières, ont su transformer les ruines de Landevénnec en véritables murailles d'Avila. Une vraie rencontre spirituelle a eu lieu sous nos yeux, qui résonne encore de l'ardeur d'un "grand désir d'amour", auquel s'accorde parfaitement cette citation du présentateur de la pièce: "Plus on Le trouve ailleurs, plus on reconnaît qu'Il était déjà là."
sur internet:
Port des Barques
vendredi 25 septembre 2015
dimanche 20 septembre 2015
Le poème du jour: Le Monde bleu de Jean Bouhier
Revenu de son tour de Bretagne, Le Temps bleu reprend contact avec ses lecteurs, aujourd'hui, avec ce poème de Jean Bouhier, adressé par une fidèle lectrice.
Le monde bleu
![]() |
| Photo de Roselyne Fritel |
Le monde bleu
à Olive Tamari
"N'oubliez pas qu'à sa naissance
le monde était bleu"
disait le poète
et dans ce jour de lumière
tout était bleu
le ciel la mer
les yeux des hommes et des femmes
et les toiles lues
comme messages des abysses
entendues
comme réponses des galaxies
Pour quelle pêche
Étaient tendus les filets?
Qui saurait comprendre
Les signes du temps
Tracés sur la vague surgie?
Rien ne partage l'horizon
Et l'homme paraît étonné
Des caresses d'un poulpe
Regrette -t- il de ne plus être
L'enfance qui décore le sable
D'étoiles et de coquillages?
Une marche obstinée
Entre les roches du rivage
Conduit le passager
Les mains tendues
Vers des mystères révélés
Et le peintre surpris
De tant d'amour et d'amitié
S'aperçoit que le monde
Vient de renaître aujourd'hui
Bleu comme au premier jour
Jean Bouhier, né à la Roche sur-Yon en 1912, fait ses études de Pharmacie à Nantes et fonde à Rochefort sur Loire, en 1941, L'École de de Rochefort, une forme discrète de résistance, qui ralliera de nombreux poètes, dont Michel Manoll, Jean Rousselot, Marcel Béalu, René-Guy Cadou etc...
samedi 5 septembre 2015
Si nous allions voir la mer...
Si nous allions voir la mer en compagnie de quelques-uns de ses poètes bretons avec :
Victor Segalen (1878-1919). Né à Brest, il rêve "d'autres mondes" et devient médecin de la marine. Il embarque une première fois pour la Polynésie, où Gauguin vient de mourir. En 1908, il apprend le chinois à l'École des Langues orientales de Bordeaux, et prend un nouveau départ pour la Chine en 1909 avec pour projet d'entreprendre, avec des amis férus de découvertes, une grande expédition archéologique et géographique.
Sur place, il assiste à la Révolution d'octobre 1911. Il écrit Stèles, un "recueil à la chinoise" illustré de calligraphies, qui paraît à Pékin en 1912. Peintures, d'où provient le poème ci-dessous, est un recueil en prose, qui sera édité à Paris, en 1916. Odes, suivi de Thibet paraîtront par la suite.
Sa seconde mission archéologique révèle l'existence des grands monuments funéraires des Han. Il est sur le point d'atteindre le Tibet, quand éclate la guerre de 14, qui exige son retour en France.
Il accepte, en 1917, une nouvelle mission en Chine, à Nankin, dont il revient un an plus tard, très fatigué.
À l'Hôpital maritime de Brest, il voit, impuissant, mourir nombre de marins atteints de la grippe espagnole. Épuisé moralement et physiquement, il s'installe, seul, dans un hôtel du Huelgoat, au centre du Finistère, fin mai 1919. Il ne rentre pas d'une promenade en forêt. Son corps exsangue est retrouvé avec une profonde blessure à la jambe, après trois jours de recherche. Il a 41 ans.
Un jour large
Un jour large, d'une étendue inquiétante : le ciel est
double : le dessus et le dessus sont semblables et le sol
manque à vos pieds. Déroulez donc tout d'un coup ce qui
peut tenir d'espace entre vos deux bras; puis, ne bougez
plus: il n'est rien qui doive changer dans cet horizon
isotrope...
Et pourtant, sous vos yeux, cela change de peau, de
couleur et d'humeur: cela n'est rien qui s'humilie comme
la route. Et pourtant, pénétré du soc des carènes, cela est
lacéré par les filets, battu par les rames, habité par des
êtres myriadaires comme des oiseaux dans le vent.
Cela est plus vieux et fondamental que le continent
solide : c'est la dormeuse, la pleureuse, la volubile mer
dont on va dire le nom (que tant de voyageurs ignorent)...
Mais, ni la mer du Golfe où trois journées mènent d'un
cap jusqu'à l'autre – ni les eaux chaudes où les poissons
filent comme des flèches et battent de leurs ailes libellules...
Ni la Glacée, qui porte durant les mois d'hiver.
Celle-ci n'est pas froide et n'est pas chaude; tiède juste au
degré des larmes et de la pluie d'orage. Elle n'est point ici
ou là. On la connaît tout d'un coup, devant soi, quand on
espérait l'avoir fuie. C'est la mer de la Grande Nostalgie.
(fragment de Peintures)
in Les plus beaux poèmes sur la mer, anthologie de Yves La Prairie, éditions du Cherche Midi, 1993, p.91
Xavier Grall, (1930-1981) naît à Landivisiau, en nord Finistère, devient journaliste, romancier et poète.
Les Marins
à Denise, à Gaby
Les vieux de chez moi ont des îles dans les yeux
Leurs mains crevassées par les chasses marines
Et les veines éclatées de leurs pupilles bleues
Portent les songes des frêles brigantines
Les vieux de chez moi ont vaincu les récifs d'Irlande
Retraités, usant les bancs au levant des chaumières
Leurs dents mâchonnant des refrains de Marie-Galante
Ils lorgnent l'horizon blanc des provendes hauturières
Les vieux de chez moi sont fils de naufrageurs
Leurs crânes pensifs roulent les trésors inouïs
Des voiliers brisés dans les goémons rageurs
Et luisent leurs regards comme des louis
Les vieux de chez moi n'attentent rien de la vie
Ils ont jeté les ans, le harpon et la nasse
Mangé la cotriade et siroté l'eau-de-vie
La mort peut les pendre, noire comme la pinasse
Les vieux ne bougeront pas sur le banc fatigué
Observant le port, le jardin, l'hortensia
Ils diront simplement aux Jeannie, aux Maria
"Adieu les belles, c'est le branle-bas"
Et les femmes des marins fermeront leurs volets
(La Sône des pluies et des ombres)
in Les plus beaux poèmes sur la mer, Anthologie d'Yves La Prairie, éditions du Cherche Midi 1993,
p.171
Pierre Jakez Hélias (1914-1995) naît dans une famille de paysans pauvres du "Pays bigoudin", en sud Finistère. Il grandit dans un milieu bretonnant, passe une agrégation de Lettres modernes, exerce comme journaliste à Ouest-France. Romancier, il écrit en breton et anime des émissions de radio dans cette langue. Traduit, son roman Le Cheval d'orgueil le fait connaître dans toute la France. Il est le co-fondateur du Festival de Cornouaille.
Branle
I
Dans mes prunelles
J'ai toute la mer en émoi,
Des vagues jumelles
Qui crèvent en moi.
L'amour fragile
Doit vivre au branle de la mer,
Ma douce, mon île,
Dans mes yeux ouverts.
2
Mer, tu m'abuses,
Tu viens au sable et tu repars.
De charme et de ruse
Qui dira la part!
D'espoir en peine,
Dans ma tête un branle est dansé
Devant vous, ma reine,
Pour un insensé.
3
Le vent de grève
Trempe mon cœur au sel marin
Pendant que s'élève
L'écho d'un chagrin.
Toute ma vie,
Dans mes yeux, au sein de la mer,
Ce n'est que magie,
Branle et doute amer.
( D'un autre monde)
In Les plus beaux poèmes de la mer, Yves La Prairie, éditions Le cherche midi 1993, p.p. 147/148
Georges Guillevic (1907-1997) naît à Carnac, dans le Morbihan. Il n'apprend pas le breton, qu'on lui interdit de parler, et suis son père , un ancien marin devenu gendarme, dans des garnisons du Nord et d'Alsace. La lande et le granit restent au cœur de son écriture, même s'il mène toute sa carrière dans l'administration de L'Enregistrement.
Est-ce que l'océan
Dans ses profondeurs
Possède autant de silence
Que j'en ai en moi?
Sinon, est-ce
Pour se libérer de son bruit
Qu'il vient sur nos côtes
Faire tout ce tapage,
Ravager ce qu'il peut
Pour enfin s'affaler
Comme sur un lit
Fait de douceur?
in Du silence, aux éditions PAP&PM, Suisse, 1995.
René-Guy Cadou (1920-1951) naît à Sainte Reine de Bretagne, en Grande Brière, un pays de marais situé en Loire Atlantique. Il a été le co-fondateur de l'École de Rochefort.
L'aventure marine
Sur la plage où naissent les mondes
Et l'hirondelle au vol marin
Il revenait chaque matin
Les yeux brûlés de sciure blonde
son cœur épanoui dans ses mains
Il parlait seul son beau visage
Ruisselait d'algues l'horizon
Le roulait dans ses frondaisons
D'étoiles et d'œillets sauvages
Amour trop fort pour sa raison
"Soleil disait-il que l'écume
Soit mon abeille au pesant d'or
Je prends la mer et je m'endors
Dans la corbeille de ses plumes
Loin des amis restés au port
Ah que m'importent ces auberges
Et leurs gouttières de sang noir
Les rendez-vous du désespoir
Dans les hôtels meublés des berges
Où les filles font peine à voir
J'ai préféré aux équipages
Le blanc cheval de la marée
Et les cadavres constellés
Qui s'acheminent vers le large
À tous ces sourires navrés
La mort s'en va le long des routes
Parfume l'herbe sur les champs
Il fait meilleur dans le couchant
Parmi les anges qui écoutent
Les coraux se joindre en tremblant"
Il disait encore maintes choses
Où de grands cris d'oiseaux passaient
Et deux feux rouges s'allumaient
Sur sa gorge comme les roses
Dans les premiers matins de mai
On vit s'ouvrir les portes claires
Les sémaphores s'envoler
Et des ruisseaux de lait couler
Vers les étables de la terre
D'où l'homme s'en était allé
Ébloui par tant de lumière
Il allait regardant parfois
La fumée courte sur le toit
L'épaule ronde des chaumières
Sans regretter son autrefois
Car il portait sur sa poitrine
Les tatouages de son destin
Qui disent "soleil et bon grain"
À tous les hommes qui devinent
L'éternité dans l'air marin.
(Poésie la vie entière, in Œuvres poétiques complètes, t.I )
in Les plus beaux poèmes de la mer, Anthologie d'Yves La Prairie, éditions Le cherche midi, 1993, p.p. 157/158
Hélène Cadou, (1922-2014) épouse du précédent, née à Mesquer en Loire-Atlantique, grandit à Nantes. Elle assurera toute sa vie la pérennité de l'œuvre de son mari, tout en poursuivant la sienne. Elle laisse une poésie sensible et délicate, qui lui a valu le Prix Verlaine, en 1990.
Puisque là-bas
Furent mes châteaux
Mes nacelles et mes navires
Puisque ce lieu me fut natal
Toujours je reviendrai
Sur la plage de Lanseria
Puisque je fus la marraine
De l'île qui nous fait face
Et qui jamais ne pris la mer
Toujours je reviendrai
Vers ce village sombre
Où les rêves sont blancs
Où le sel dans sa fleur
Garde les souvenirs.
in Si nous allions vers les plages, éditions Rougerie 2003, p.29
Ce voyage initiatique, je m'apprête à le faire, ne m'en veuillez pas si Le Temps bleu fait une pause.
sur internet :
http://www.mesquerquimiac.fr/mouillagelanseria.html
Victor Segalen (1878-1919). Né à Brest, il rêve "d'autres mondes" et devient médecin de la marine. Il embarque une première fois pour la Polynésie, où Gauguin vient de mourir. En 1908, il apprend le chinois à l'École des Langues orientales de Bordeaux, et prend un nouveau départ pour la Chine en 1909 avec pour projet d'entreprendre, avec des amis férus de découvertes, une grande expédition archéologique et géographique.
Sur place, il assiste à la Révolution d'octobre 1911. Il écrit Stèles, un "recueil à la chinoise" illustré de calligraphies, qui paraît à Pékin en 1912. Peintures, d'où provient le poème ci-dessous, est un recueil en prose, qui sera édité à Paris, en 1916. Odes, suivi de Thibet paraîtront par la suite.
Sa seconde mission archéologique révèle l'existence des grands monuments funéraires des Han. Il est sur le point d'atteindre le Tibet, quand éclate la guerre de 14, qui exige son retour en France.
Il accepte, en 1917, une nouvelle mission en Chine, à Nankin, dont il revient un an plus tard, très fatigué.
À l'Hôpital maritime de Brest, il voit, impuissant, mourir nombre de marins atteints de la grippe espagnole. Épuisé moralement et physiquement, il s'installe, seul, dans un hôtel du Huelgoat, au centre du Finistère, fin mai 1919. Il ne rentre pas d'une promenade en forêt. Son corps exsangue est retrouvé avec une profonde blessure à la jambe, après trois jours de recherche. Il a 41 ans.
Un jour large
Un jour large, d'une étendue inquiétante : le ciel est
double : le dessus et le dessus sont semblables et le sol
manque à vos pieds. Déroulez donc tout d'un coup ce qui
peut tenir d'espace entre vos deux bras; puis, ne bougez
plus: il n'est rien qui doive changer dans cet horizon
isotrope...
Et pourtant, sous vos yeux, cela change de peau, de
couleur et d'humeur: cela n'est rien qui s'humilie comme
la route. Et pourtant, pénétré du soc des carènes, cela est
lacéré par les filets, battu par les rames, habité par des
êtres myriadaires comme des oiseaux dans le vent.
Cela est plus vieux et fondamental que le continent
solide : c'est la dormeuse, la pleureuse, la volubile mer
dont on va dire le nom (que tant de voyageurs ignorent)...
Mais, ni la mer du Golfe où trois journées mènent d'un
cap jusqu'à l'autre – ni les eaux chaudes où les poissons
filent comme des flèches et battent de leurs ailes libellules...
Ni la Glacée, qui porte durant les mois d'hiver.
Celle-ci n'est pas froide et n'est pas chaude; tiède juste au
degré des larmes et de la pluie d'orage. Elle n'est point ici
ou là. On la connaît tout d'un coup, devant soi, quand on
espérait l'avoir fuie. C'est la mer de la Grande Nostalgie.
(fragment de Peintures)
in Les plus beaux poèmes sur la mer, anthologie de Yves La Prairie, éditions du Cherche Midi, 1993, p.91
Xavier Grall, (1930-1981) naît à Landivisiau, en nord Finistère, devient journaliste, romancier et poète.
Les Marins
à Denise, à Gaby
Les vieux de chez moi ont des îles dans les yeux
Leurs mains crevassées par les chasses marines
Et les veines éclatées de leurs pupilles bleues
Portent les songes des frêles brigantines
Les vieux de chez moi ont vaincu les récifs d'Irlande
Retraités, usant les bancs au levant des chaumières
Leurs dents mâchonnant des refrains de Marie-Galante
Ils lorgnent l'horizon blanc des provendes hauturières
Les vieux de chez moi sont fils de naufrageurs
Leurs crânes pensifs roulent les trésors inouïs
Des voiliers brisés dans les goémons rageurs
Et luisent leurs regards comme des louis
Les vieux de chez moi n'attentent rien de la vie
Ils ont jeté les ans, le harpon et la nasse
Mangé la cotriade et siroté l'eau-de-vie
La mort peut les pendre, noire comme la pinasse
Les vieux ne bougeront pas sur le banc fatigué
Observant le port, le jardin, l'hortensia
Ils diront simplement aux Jeannie, aux Maria
"Adieu les belles, c'est le branle-bas"
Et les femmes des marins fermeront leurs volets
(La Sône des pluies et des ombres)
in Les plus beaux poèmes sur la mer, Anthologie d'Yves La Prairie, éditions du Cherche Midi 1993,
p.171
Pierre Jakez Hélias (1914-1995) naît dans une famille de paysans pauvres du "Pays bigoudin", en sud Finistère. Il grandit dans un milieu bretonnant, passe une agrégation de Lettres modernes, exerce comme journaliste à Ouest-France. Romancier, il écrit en breton et anime des émissions de radio dans cette langue. Traduit, son roman Le Cheval d'orgueil le fait connaître dans toute la France. Il est le co-fondateur du Festival de Cornouaille.
Branle
I
Dans mes prunelles
J'ai toute la mer en émoi,
Des vagues jumelles
Qui crèvent en moi.
L'amour fragile
Doit vivre au branle de la mer,
Ma douce, mon île,
Dans mes yeux ouverts.
2
Mer, tu m'abuses,
Tu viens au sable et tu repars.
De charme et de ruse
Qui dira la part!
D'espoir en peine,
Dans ma tête un branle est dansé
Devant vous, ma reine,
Pour un insensé.
3
Le vent de grève
Trempe mon cœur au sel marin
Pendant que s'élève
L'écho d'un chagrin.
Toute ma vie,
Dans mes yeux, au sein de la mer,
Ce n'est que magie,
Branle et doute amer.
( D'un autre monde)
In Les plus beaux poèmes de la mer, Yves La Prairie, éditions Le cherche midi 1993, p.p. 147/148
Georges Guillevic (1907-1997) naît à Carnac, dans le Morbihan. Il n'apprend pas le breton, qu'on lui interdit de parler, et suis son père , un ancien marin devenu gendarme, dans des garnisons du Nord et d'Alsace. La lande et le granit restent au cœur de son écriture, même s'il mène toute sa carrière dans l'administration de L'Enregistrement.
Est-ce que l'océan
Dans ses profondeurs
Possède autant de silence
Que j'en ai en moi?
Sinon, est-ce
Pour se libérer de son bruit
Qu'il vient sur nos côtes
Faire tout ce tapage,
Ravager ce qu'il peut
Pour enfin s'affaler
Comme sur un lit
Fait de douceur?
in Du silence, aux éditions PAP&PM, Suisse, 1995.
René-Guy Cadou (1920-1951) naît à Sainte Reine de Bretagne, en Grande Brière, un pays de marais situé en Loire Atlantique. Il a été le co-fondateur de l'École de Rochefort.
L'aventure marine
Sur la plage où naissent les mondes
Et l'hirondelle au vol marin
Il revenait chaque matin
Les yeux brûlés de sciure blonde
son cœur épanoui dans ses mains
Il parlait seul son beau visage
Ruisselait d'algues l'horizon
Le roulait dans ses frondaisons
D'étoiles et d'œillets sauvages
Amour trop fort pour sa raison
"Soleil disait-il que l'écume
Soit mon abeille au pesant d'or
Je prends la mer et je m'endors
Dans la corbeille de ses plumes
Loin des amis restés au port
Ah que m'importent ces auberges
Et leurs gouttières de sang noir
Les rendez-vous du désespoir
Dans les hôtels meublés des berges
Où les filles font peine à voir
J'ai préféré aux équipages
Le blanc cheval de la marée
Et les cadavres constellés
Qui s'acheminent vers le large
À tous ces sourires navrés
La mort s'en va le long des routes
Parfume l'herbe sur les champs
Il fait meilleur dans le couchant
Parmi les anges qui écoutent
Les coraux se joindre en tremblant"
Il disait encore maintes choses
Où de grands cris d'oiseaux passaient
Et deux feux rouges s'allumaient
Sur sa gorge comme les roses
Dans les premiers matins de mai
On vit s'ouvrir les portes claires
Les sémaphores s'envoler
Et des ruisseaux de lait couler
Vers les étables de la terre
D'où l'homme s'en était allé
Ébloui par tant de lumière
Il allait regardant parfois
La fumée courte sur le toit
L'épaule ronde des chaumières
Sans regretter son autrefois
Car il portait sur sa poitrine
Les tatouages de son destin
Qui disent "soleil et bon grain"
À tous les hommes qui devinent
L'éternité dans l'air marin.
(Poésie la vie entière, in Œuvres poétiques complètes, t.I )
in Les plus beaux poèmes de la mer, Anthologie d'Yves La Prairie, éditions Le cherche midi, 1993, p.p. 157/158
Hélène Cadou, (1922-2014) épouse du précédent, née à Mesquer en Loire-Atlantique, grandit à Nantes. Elle assurera toute sa vie la pérennité de l'œuvre de son mari, tout en poursuivant la sienne. Elle laisse une poésie sensible et délicate, qui lui a valu le Prix Verlaine, en 1990.
Puisque là-bas
Furent mes châteaux
Mes nacelles et mes navires
Puisque ce lieu me fut natal
Toujours je reviendrai
Sur la plage de Lanseria
Puisque je fus la marraine
De l'île qui nous fait face
Et qui jamais ne pris la mer
Toujours je reviendrai
Vers ce village sombre
Où les rêves sont blancs
Où le sel dans sa fleur
Garde les souvenirs.
in Si nous allions vers les plages, éditions Rougerie 2003, p.29
Ce voyage initiatique, je m'apprête à le faire, ne m'en veuillez pas si Le Temps bleu fait une pause.
sur internet :
http://www.mesquerquimiac.fr/mouillagelanseria.html
samedi 29 août 2015
Gjoko Zdraveski: "qui suis-je et qui je veux être"
Le 30 juillet dernier, Gjoko Zdraveski, jeune poète né en 1985 à Skopje, en Macédoine, dit ses poèmes sous le kiosque de la Place Aristide Briand, à Sète. Il est jeune, plein d'humour, affiche des talents de performeur et de comédien mis au service de textes originaux, traduits pour la première fois en français à l'occasion du festival. Souriant, chevelu et bouclé, il tient sa feuille au creux de son coude gauche et lève en même temps en cadence son pied gauche, tandis qu'il répète en macédonien: "c'est de là que je te connais"!
Je suis aussitôt conquise par le rythme et la nouveauté du ton. Je note des bribes de textes, saisies au vol et assiste le lendemain à une seconde lecture, organisée par Bruno Doucey lors de son "apéritif musical" quotidien. En voici quelques extraits :
" Nos pieds relevés s'embrassent dans l'abysse du lit"..."Un petit bateau de papier au milieu du déluge"..."Il faut que tu prennes le temps dans tes bras et fasses une roue de lui"..."La montagne et l'homme c'est la même chose, une terre qui aimerait devenir un ciel".... "L'amour dit qu'il faut qu'il pleure, la peur est comme un cheveu qui se serait coincé dans ma gorge, je voudrais te parler d'amour sans peur de te faire peur"..."Nous pensions que nous avions gagné les mots..."
L'Anthologie , éditée par Bruno Doucey, à l'occasion du Festival Voix Vives de méditerranée en méditerranée de 2015 nous offre en version bilingue un de ses poèmes.
Qui suis-je et qui je veux être
À l'intérieur :
Je crie vers toi!
des enfants lancent
des pétards de leurs balcons.
En moi éclatent les artifices d'une fête.
Des carrousels tournoient
des ballerines font des pirouettes.
Des troupeaux de perroquets
volent à travers moi.
Des univers entiers carambolent en moi
et leurs explosions créent de nouvelles couleurs
différentes que mes yeux ne connaissent pas.
En moi une grande foule de crieurs dans le désert
crie ton nom.
Les enfants qui s'agitent à leur place
lèvent leurs petits doigts
en criant: moi!
moi! moi! En moi
parviennent des eaux qui recueillent
des villes entières.
Des gens pleurent, prient, tirent
leurs cheveux, tombent à genoux, les mains
ouvertes, les regards pointés
vers le ciel. Ils prient pour être sauvés. En moi des lions
rugissent et une lave jaillit
de la racine de mon torse.
Cela m'inonde.
À l'extérieur :
Je respire calmement et profondément.
Je fais de lents mouvements circulaires
avec ma main gauche sur ma main droite
en imitant le temps. Je joue
avec le chapelet, je chatouille ma barbe
et je lisse mes moustaches. Je parle sagement
et lentement. Ma voix est séduisante. Vibrante.
Presque calme. Je parle d'éternité
et de l'absolu. Je parle d'amour
comme un passage. Je parle de l'immatériel
et des vies antérieures. Je parle de maisons,
de constellations, de planètes. Je cueille des étoiles,
je réalise des souhaits. Et j'écoute
soigneusement. Je suis présent dans le silence.
J'oublie le loup en moi et je crois
naïvement que je ne suis pas juste une apparence
dans tes yeux.
Traduit du macédonien par Nathalie Rogozhareva.
in Voix Vives. anthologie Sète 2015 éditions Bruno Doucey, p.140 à 142
À lire ce texte, on ne peut s'empêcher de penser à la Macédoine, actuellement soumise de plein fouet à une arrivée massive de réfugiés, ces crieurs du désert, qui crient pour être sauvés, fuyant par mer les pays en guerre du pourtour méditerranéen, les regards pointés, en quête d'une terre de salut et d'accueil, tandis que le reste de l'Europe et en premier lieu la Communauté européenne se voilent la face, tergiversent, s'enfoncent dans le mutisme ou dressent des murs de barbelés.
Terrible anathème que cette phrase : je suis présent dans le silence! Oui, qui sommes-nous et qui voulons-nous être face à ces humains en détresse?
sur internet:
vendredi 21 août 2015
Vanda Miksic, "les interstices de l'attente"
![]() |
| Photo de R. Fritel |
ergonomie des moments
je m'assieds dans ma vie
et tombe à travers
tout moment est un levier
tu t'assieds au bout et tu es projeté
je m'arque et fais le pont
le choix est restreint
soit la colonne vertébrale cédera
et le pont s'écroulera
soit je me balancerai avec souplesse
dans le monde à l'envers
le monde à l'envers dans
in Sels, Galerie L'Ollave 2015, p.13
Vanda Miksic lit ses poèmes au Festival des Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée, à Sète, en juillet 2015. J'écoute, subjuguée par les modulations de sa voix en croate puis par l'originalité du texte dit par elle, en français. Le don d'écrire et celui de dire ne vont pas toujours de pair. Chez elle, oui.
le partage du jour
tu plisses tes yeux en couteau
le soleil abondant se brise abondamment
sous cet angle
les cuisses des lolitas s'écartent
les seins des passantes
débordent des décolletés
les aisselles aux bouclettes rousses suintent
les nombrils devenus piscines se brisent
les vagues se brisent sous les assauts du vent du sud
nous ne sommes pas des rocs nous sommes des particules
destinées au regard microscopique
le mois d'août en hâte en rut
arêtes cristallines des hors-bords
œil pour œil
chair pour chair
assourdissement en puissance silence
le soleil abondant se brise abondamment
nos yeux arrosés de gouttes salées
la prunelle transpire
voluptueuse et sombre
par tes yeux plissés je te regarde
regarder qui me regarde
une ombre
in Ce temps, le nôtre, éditions Al Manar, 2015, p.29
Ces deux poèmes proviennent de deux recueils différents spécialement édités pour le festival. Une voix nouvelle nous est offerte. Insolente, elle interpelle.
la question
je serai insolente et me tairai de façon insolente.
je ne desserrerai pas les dents, ne mettrai rien dans le mot.
je n'en n'aurai même pas l'idée, même pas l'envie d'en avoir l'idée.
de sentir. de pressentir. par pure insolence.
ainsi. il n'y aura pas un soupçon de réponse
quand je me serai posé la question à moi-même.
in Sels, Galerie L'Ollave, 2015, p.25
"Combien de nœuds en moi? Où sont murées les plaies? " lit-on à la page 56 de ce même livre, dans Fragments sur le nœud. À chaque poète les siens. La poésie est un baume.
la chambre
dans la chambre
les arbres commencent déjà
à changer de couleur.
dans la chambre
le vert et le jaune
et le gazouillis des perroquets
qui la survolent
à la recherche
de la nourriture.
dans la chambre
un oiseau blanc
pend au cou
d'une lampe éteinte.
il me tient compagnie.
l'oiseau blanc silencieux.
ma respiration
l'aide
à bouger ses ailes
en papier.
in Sels éditions L'Ollave 2015, p.12
un oiseau
j'ai été cet oiseau
mécanisme fragile
équilibré
connaissant le battement
le vent la trajectoire
mécanisme fragile
cri abattu précipité
oreiller de plumes
ibid p.17
Vanda Miksic pose un regard unique sur de minuscules instants du quotidien, amplifiant par son ressenti "l'intranquillité" des choses. "Tout moment est un levier", disait le premier poème, tout moment, chez elle, est prétexte à écrire et réfléchir l'insolite.
coupure de courant à minuit
si un instant plus tôt j'avais
éteint la lampe et plongé
la tête dans l'oreiller le noir nous aurait
enveloppé paisiblement j'aurais posé
les mains sur mon ventre sur toi et glissé
par le toboggan de tes mouvements infimes
dans le sommeil mais le noir est arrivé
soudain il a éclaté il n'a pas été
un choix il nous a surpris et précipité
dans le silence et l'ignorance la perte de vue
cet instant où s'arrête la certitude
des limites de son propre corps
des désirs pourraient partir
dans une direction inconnue
on pourrait perdre le nom
le nom pourrait être retrouvé
ibid p.19
"Perdre la maîtrise de ses désirs" et jusqu'à leur nom? Affronter ses propres limites? Regarder devant soi? Explorer "la boite vide"? Aménager les "interstices de l'attente" devient de l'ordre de l'urgence. Écrire est tout cela à la fois.
impulsion
le regard sur la boite vide
et la question qui revient obstinément
pourrais-je y tenir
me pelotonner assez
efficacement pour remplir
tous les interstices
de l'attente
être une petite chinoise
replier les jambes par-dessus mon dos
par-dessus ma tête devenir escargot
nombre d'or et regarder devant moi
mes propres pieds sur le même plan
si je pouvais y tenir me couvrir du bout de l'orteil
ou du lobe de l'oreille pourrais-je y tenir
sur la boite l'inscription fragile
le regard sur le sac vide
et la question qui revient obstinément
pourrais-je y tenir
me replier avec souplesse devenir un nid
devenir un serpent un labyrinthe inachevé
tirer la fermeture éclair avec mes dents
si je pouvais y tenir en respirant entre mes genoux
dans mon propre nombril pourrais-je y tenir
dans ses boites et ces sacs qui voyagent
ibid p.36
Se faire petite fille, que déroute le monde des adultes, inventer des réponses à des questions toujours éludées, est aussi travail de poète.
La fin de ce recueil, nous offre des "fragments" méditatifs sur ce qui est rompu ou sépare. Fragments sur la séparation du sol, sur la mer, les bateaux, le nœud, la torture, sur le sel et sur la mort.
1.
Ils ont dit: pleurer est bon pour la santé. Les pleurs viennent spontanément et libèrent. Le corps du sel. Qui porte le sentiment de la mort.
5.
Le cancer a dévoré son utérus, ses poumons, son cerveau. C'est étrange d'attendre la mort. Regarder sa mère dans les yeux et essayer d'y voir un soupçon d'espoir. Regarder son fils de sept ans, et ne pas pouvoir l'imaginer grandir et mûrir. Regarder son plus grand fils écartelé entre la douleur et la virilité. Au retour vers la maison elles volaient. Au-dessus de l'océan. Sa mère et elle. Les fils sont restés. Au pays qui promet un avenir. Seuls. La mère volait au-dessus de l'océan, minuscule et muette. Elle volait au-dessus de l'océan, enfermée dans une petite boîte imperméable. Comme une lettre. Légère.
in Sels, Fragments sur le sel et la mort, L'Ollave, 2015, p.p. 57/58
En dépit de tout Vanda Miksic reste ardemment vivante et sait aussi être sarcastique.
Le poème, qui suit, Pour votre confort et votre sécurité, fait partie de ceux entendus de sa propre bouche, à Sète, dit en croate puis en français. Dans sa langue maternelle, le croate, il m'a semblé magnifiquement rythmé par un savant travail des sonorités, que ne peut reproduire la traduction, mais il demeure percutant, même en français.
pour votre confort et votre sécurité
nous construisons un chemin de fer rapide et fabriquons des trains
pendulaires qui glissent comme un produit désherbant
pour votre confort et votre sécurité
nous réaménageons les arrêts de tram et installons
des panneaux numériques afin d'afficher les arrivées
et dissimuler une fine barre en inox qui gravera
un collier indélébile sur le cou d'un garçon en vélo
pour votre confort et votre sécurité
nous ceinturons la ville de remparts de centres commerciaux
afin que vous puissiez vous réfugier
afin de ne pas avoir à emmener les enfants au lac
endroit de tous les dangers, ou au square,
même si nous les avons recouverts d'une mousse souple
les bleus sont out, on pourrait vous dénoncer pour maltraitance
pour votre confort et votre sécurité
nous avons posé des caméras aux carrefours
renforcé les patrouilles de police les agents de sécurité
sont déjà postés devant toutes les portes
pour votre confort et votre sécurité
nous avons conçu aussi les voyages sans risque
et les rencontres amoureuses sans risque
et les guerres sans risque, pour nos gars, évidemment
ils ne peuvent pas passer leur vie sur les play stations
même le paint-ball n'est pas pour un vrai mec
pour votre confort et votre sécurité
nous vous offrons des téléviseurs toujours plus grands
le spectacle de la politique et de la société gratis
le plaisir assuré, la garantie à vie
pour votre confort et votre sécurité
nous vous offrons des paquets toujours plus grands
deux achetés trois emportés, le double, tout doit partir
promotion, avez-vous notre carte, laissez-nous vos
coordonnées
pour votre confort et votre sécurité
nous saurons vous dépister et étudier votre profil
pour votre sécurité sécurité sécurité
pour votre confort nous prenons soin de vous
nous sommes un partenaire fiable nous savons mieux
voici l'humain
l'humain
voici
in Ce temps, le nôtre, éditions Al Manar, 2015, p.p.43/45
Les poèmes figurent, dans l'édition d'Al Manar, en croate et en français et diffèrent, sauf exception, de ceux présentés par les éditions L'Ollive. Un livre complète ainsi l'autre. Un grand merci à ces éditeurs et aux traductrices, Martina Kramer et Brankica Radié, à qui nous devons la joie de pouvoir accéder à cette poésie.
Pour en savoir davantage sur l'auteur, je vous invite à consulter les sites internet indiqués.
Vanda Miksic a plus d'une corde à son arc et des domaines variés de recherches et d'écriture, où elle brille par son excellence.
Elle allie de façon générale la sensibilité à l'intelligence, l'originalité à la culture. Tantôt auteur, tantôt traductrice – elle a traduit en croate La vie mode d'emploi de Georges Perec – elle manie la plume avec adresse. Sa maîtrise de plusieurs langues lui ouvre de nombreuses portes. Je suis certaine qu'elle séduira le lecteur français, elle le mérite.
sur internet
- http://ifverso.com/fr/content/traduire-lintraduisible-entretien-avec-vanda-miksic-traductrice-de-perec-en-croate-0
- http://www.ambafrance-hr.org/Vanda-Miksic-et-Igor-Stiks
samedi 15 août 2015
Georges Drano, "l'invisible présence"
Le lac est toujours plus loin
dans le temps
Il lui faut l'absence pour durer
Et la surface d'une eau
Où ce qui passe ne revient pas.
in À jamais le lac, éditions Editinter 2011, p.11
En juillet 2013, interrogé par Gérard Meudal, durant le Festival de Poésie de Sète, Georges Drano disait à propos de la poésie:
La pratique de la poésie c'est montrer la réalité sous-jacente à ce qu'on voit et on voit tous autrement.
En ce domaine le poète fait preuve d'une grande originalité.
Traverser le village, aller au lac.
Rien à convaincre, rien à suivre.
Il faut de l'acquiescement pour
reprendre le trajet dédié à l'invi-
sible présence. Il faut de l'aban-
don pour dire un autre jour qui
n'est plus dans la lumière, une
autre voix qui n'est plus dans
le jour.
ibid p.16
Ainsi introduit-il dans sa poésie autant de simplicité que de profondeur. Avec une économie de mots, il fait le choix d'éléments de la nature dont il révèle les dessous et l'immanence. Ainsi un lac, des friches, des buissons, un vieux mur ou la lumière sous la porte font-ils l'objet de tout un recueil et se révèlent proches de l'insaisissable. Ainsi Les buissons que traverse la nuit connaissent l'obscur voyage de la lumière.
D'origine bretonne, Georges Drano a vécu en Vendée où il était enseignant. Il a milité avec succès pour la défense des talus, des haies, des bocages et des marais salants de Guérande. Il est maintenant installé dans l'Hérault, où il a une vigne.
Présence discrète mais attentive, il accompagne depuis plusieurs années, avec son épouse et poète Nicole Drano-Stamberg, les riches heures du festival de poésie de Sète.
À jamais le lac, paru en 2011, nous introduit à cette présence silencieuse de l'eau:
Aucun village ne porte
le nom du lac
Il se tient où les mots
ne suffisent plus.
Village près du lac
Sans savoir qui garde l'autre
*
Sans le lac qui nous retenait
aurions-nous parcouru le
pays en tous sens. Rien que
nos pas dans le partage du
sentier vers les collines sans
horizon. Le contenu de la
main laissé à l'air, le contour
de la parole au son imprévisible.
Aiguilles aux lèvres,
brindilles au vent.
Persévérance d'un lieu où
perdre son nom n'est qu'un
murmure.
*
Le lac ne s'ouvre pas
L'eau n'a pas de trace
Elle éloigne les questions
En bas du temps
Elle ne retient rien
Elle reçoit.
ibid p.22/23/24
Cette méditation sur la place de l'homme dans la nature se déroule sur un ton amical, qui n'est jamais ennuyeux ou pédant. Observant de même un vieux mur, un sentier, un buisson, il est à l'écoute de la vie qu'il traduit avec finesse et sensibilité.
Le paysage que tu traverses
et que tu sens grandir en toi
Connais-tu son histoire
sans te retourner
Des terres lentement
remontent au visage
Odeur d'eau battue
levée dans les herbes
Glissement des pierres
de l'ombre au demi-jour
À peine ébauché
Le sentier que tu empruntes
est une part de toi
sans cesse à gravir.
ibid p.32
Le lecteur, ainsi "enseigné", perçoit la nature sous ces aspects les plus humbles et se sent invité à s'en faire le défenseur.
L'enfant qui court sur la rive
entend-il à ses cotés
le bourdonnement des abeilles
Où se cache-t-il?
Dans l'espace qui nous sépare
il va.
Le silence n'est pas un partage
Il naît du tremblement des mots.
Toujours sur la rive opposée
il passe (il s'éloigne).
ibid p.52
Avec lui nous devenons ces:
Nageurs libres dans le bruit indécis
de l'eau démêlant de leurs bras ou-
verts ce qui bouge encore en eux de
ce corps réel où la mort se tient
en elle-même.
ibid p.54
Dans l'entretien de Sète, il précisait qu' "on n'apprend pas à écrire de la poésie, pas même dans les ateliers d'écriture. On apprend, ou on vient à la poésie, en écoutant ou en se nourrissant de la poésie des autres. Les autres sont des "lanceurs".
En cela, il s'inscrit pleinement dans le projet de ce blog.
Une fois vendangée
La vigne
ne se referme pas
Elle reste
avec tout ce qui reste
sans réponse.
in Premier soleil sur les buissons, Rougerie 2009, p.35
Bibliographie consultée:
sur internet:
dans le temps
Il lui faut l'absence pour durer
Et la surface d'une eau
Où ce qui passe ne revient pas.
in À jamais le lac, éditions Editinter 2011, p.11
En juillet 2013, interrogé par Gérard Meudal, durant le Festival de Poésie de Sète, Georges Drano disait à propos de la poésie:
La pratique de la poésie c'est montrer la réalité sous-jacente à ce qu'on voit et on voit tous autrement.
En ce domaine le poète fait preuve d'une grande originalité.
Traverser le village, aller au lac.
Rien à convaincre, rien à suivre.
Il faut de l'acquiescement pour
reprendre le trajet dédié à l'invi-
sible présence. Il faut de l'aban-
don pour dire un autre jour qui
n'est plus dans la lumière, une
autre voix qui n'est plus dans
le jour.
ibid p.16
Ainsi introduit-il dans sa poésie autant de simplicité que de profondeur. Avec une économie de mots, il fait le choix d'éléments de la nature dont il révèle les dessous et l'immanence. Ainsi un lac, des friches, des buissons, un vieux mur ou la lumière sous la porte font-ils l'objet de tout un recueil et se révèlent proches de l'insaisissable. Ainsi Les buissons que traverse la nuit connaissent l'obscur voyage de la lumière.
D'origine bretonne, Georges Drano a vécu en Vendée où il était enseignant. Il a milité avec succès pour la défense des talus, des haies, des bocages et des marais salants de Guérande. Il est maintenant installé dans l'Hérault, où il a une vigne.
Présence discrète mais attentive, il accompagne depuis plusieurs années, avec son épouse et poète Nicole Drano-Stamberg, les riches heures du festival de poésie de Sète.
À jamais le lac, paru en 2011, nous introduit à cette présence silencieuse de l'eau:
Aucun village ne porte
le nom du lac
Il se tient où les mots
ne suffisent plus.
Village près du lac
Sans savoir qui garde l'autre
*
Sans le lac qui nous retenait
aurions-nous parcouru le
pays en tous sens. Rien que
nos pas dans le partage du
sentier vers les collines sans
horizon. Le contenu de la
main laissé à l'air, le contour
de la parole au son imprévisible.
Aiguilles aux lèvres,
brindilles au vent.
Persévérance d'un lieu où
perdre son nom n'est qu'un
murmure.
*
Le lac ne s'ouvre pas
L'eau n'a pas de trace
Elle éloigne les questions
En bas du temps
Elle ne retient rien
Elle reçoit.
ibid p.22/23/24
Cette méditation sur la place de l'homme dans la nature se déroule sur un ton amical, qui n'est jamais ennuyeux ou pédant. Observant de même un vieux mur, un sentier, un buisson, il est à l'écoute de la vie qu'il traduit avec finesse et sensibilité.
Le paysage que tu traverses
et que tu sens grandir en toi
Connais-tu son histoire
sans te retourner
Des terres lentement
remontent au visage
Odeur d'eau battue
levée dans les herbes
Glissement des pierres
de l'ombre au demi-jour
À peine ébauché
Le sentier que tu empruntes
est une part de toi
sans cesse à gravir.
ibid p.32
Le lecteur, ainsi "enseigné", perçoit la nature sous ces aspects les plus humbles et se sent invité à s'en faire le défenseur.
L'enfant qui court sur la rive
entend-il à ses cotés
le bourdonnement des abeilles
Où se cache-t-il?
Dans l'espace qui nous sépare
il va.
Le silence n'est pas un partage
Il naît du tremblement des mots.
Toujours sur la rive opposée
il passe (il s'éloigne).
ibid p.52
Avec lui nous devenons ces:
Nageurs libres dans le bruit indécis
de l'eau démêlant de leurs bras ou-
verts ce qui bouge encore en eux de
ce corps réel où la mort se tient
en elle-même.
ibid p.54
Dans l'entretien de Sète, il précisait qu' "on n'apprend pas à écrire de la poésie, pas même dans les ateliers d'écriture. On apprend, ou on vient à la poésie, en écoutant ou en se nourrissant de la poésie des autres. Les autres sont des "lanceurs".
En cela, il s'inscrit pleinement dans le projet de ce blog.
Une fois vendangée
La vigne
ne se referme pas
Elle reste
avec tout ce qui reste
sans réponse.
in Premier soleil sur les buissons, Rougerie 2009, p.35
Bibliographie consultée:
- Premier soleil sur les buissons, Rougerie 2009
- Un mur de pierres sèches, Atelier La Feugeraie 2009
- À jamais le lac, Editinter 2011
sur internet:
- http://revue-texture.fr/la-difficulte-d-habiter-le-monde.html
- http://loiseaudefeudugarlaban.blogspot.fr/2010/10/nicole-et-georges-drano-un-couple-de.html
dimanche 9 août 2015
Cécile Oumhani, entre traces et signes
Tu cherches ton passé
au creux des nids que l'hiver
accroche haut dans les peupliers
les oiseaux
fervents de rives et de voyage
y ont laissé
leurs songes en obole
avant l'errance du ciel
in Passeurs de rives, éditions La tête à l'envers 2015, avec des encres de Myoug-Nam Kim, p.33
Le dernier recueil présenté, avant les vacances d'été, était celui de Moëz Majed, poète tunisien intitulé Chants de l'autre rive, je reviens vers vous, amis lecteurs, avec celui de Cécile Oumhani, Passeurs de rives.
Paru en avril 2015, aux éditions La Tête à l'envers, il est dédié à ses parents disparus.
Lors d'un voyage qu'elle fait de façon fortuite en Inde, peu après le décès de son père, les souvenirs d'enfance évoqués par sa mère prennent formes, couleurs, parfums. Naissent alors des poèmes en langue anglaise, langue maternelle de cette dernière, traduits en français. Ces traces devenues signes, donneront naissance à ce recueil, plein de pudeur et d'amour filial.
Passeuse de rives est un qualificatif qui sied à merveille à l'auteur. Née en Belgique, d'un père français et d'une mère anglaise née et ayant passé sa première enfance en Inde, Cécile Oumhani a épousé un Tunisien et vit en région parisienne. Riche de cet héritage multiculturel, la voici devenue Passeuse de mots et ravaudeuse de souvenirs. Naissent sous sa plume des poèmes intimistes, sensibles et retenus, qui lui ressemblent.
Les mots craquent
un grain de café sous la dent
saveur âcre au fond de nos bouches
rite étrange
où le suc étranger à nous-mêmes
se mêle se fond
jusqu'à disparaître
puis renaître
brève présence
exaltée par le silence
broyer les mots
épris de ce qu'ils renferment
d'encre et d'infini
un autre grain fendu
puis ce jaillissement
vie prise vie enfuie
le mot passe s'en va
sans que nous puissions le retenir
mot pris mot tu
au bout de nos doigts
seule une trace de parfum
mais les sons
n'ont pas de parfum
juste un goût qui vient
puis s'en va
comme le reste
in Passeurs de rives, encres Myoug-Nam Kim, éditions La tête à l'envers 2015, p.p.27/28
Tu t'adresses au vent
replié dans sa masure
aux lisières de la nuit
il chasse les ronces
à grands coups de draps
devant l'âtre
où s'enflamment tes rêves
avec une brassée de feuillages
ibid p.34
Entre ces poèmes se déploient les encres oniriques de Myoug-Nam Kim, l'illustratrice.
Le vent t'offre un lit de brume
et une barque pour franchir le fleuve
l'enfance de l'autre coté
danse dans sa robe de neige
et dresse la table pour toi
l'invitée des abeilles
tu rejoins le passé
dans le marc séché
d'un bol de faïence ébréchée
ibid p.37
Le matin de la mère
(...)
dans la cuisine
le pas de la mère
chuchote sur le carrelage
pensive elle peigne
le saule échevelé
à la fenêtre du matin
confie au vent
les billets qu'elle griffonne
la nuit sur du papier bleu
assise au coin de la table
elle dessine
à grands traits
sur ton pain
de lointains pays
poudrés de neige
des océans inconnus
qui sentent le café
elle n'entend pas le merle
cogner de son bec
à la vitre
et compte en anglais
à mi-voix
les jours qui restent
avant l'été
ibid (extrait) p.39/40
Le papier bleu, ultra léger, celui des nombreuses lettres échangées, était réservé au courrier avion. Plus d'un étudiant, parti pour poursuivre des études, lui confia le récit de sa nouvelle vie à des milliers de kilomètres de chez lui, grâce à lui perdurèrent des liens.
(..)
Tu remontes au fil de l'encre
les lettres les mots et les noms
au prisme des langues
posés sur la page
fragile épaisseur où retenir le monde
des feuillets bleus
le courrier n'en finit pas d'arriver
et chaque jour d'attente abîme l'espoir
des formes qui s'allongent
et comblent la béance
des couleurs trempées de lumière
ou embrunies par la nuit
(...)
ibid p.43
Avec une infinie délicatesse, Cécile Oumhani, recueille ces traces imperceptibles du passé, les tisse et nous les offre dans un beau livre de mémoire, qu'elle en soit remerciée.
"Trois séjours en Inde m'ont fait éprouver la force de ce qui se tisse et se transmet d'un lieu vers le secret de notre être, écrit-elle dans sa préface à ce livre; et elle ajoute: mon père ne connaissait pas l'Inde et il avait ici en France toutes ses racines. Pourtant la puissance de ce que j'ai ressenti à mon arrivée en plein deuil sur le sol indien a étroitement associé sa figure à celle de ma mère, dans l'écriture de ces poèmes. J'y croise les fils qui m'ont faite et continue de me faire, les leurs à tous les deux, au-delà de leur absence".
Une façade de pierres blondes
tu franchis le seuil
toi, l'invitée improbable
les tables sont mises
et l'on chuchote là-bas dans les cuisines
– ou est-ce un reste de vent ?
entre les nappes damassées
se dressent des noyers
six sept peut-être huit
tu ne parviens à les compter
tu hésites – murmures
les yeux levés
vers les pans de ciel
qu'ouvrent les arbres
en contrebas l'autre pièce
plongée dans la nuit
sommeille dans un nuage de cendres
ibid p.21
Était-ce un saule
ou encore un chemin de buis
au versant d'une nuit inconnue?
ou seulement c'est imparfait
qui serait toujours à venir
brèche au point du jour
fine crevasse où laisser chuchoter
les mots des ruisseaux
aujourd'hui
tu cherches en vain
dans tes tiroirs
restent à la vitre
ces poussières
entre toi et le jour
sables lointains ou miettes d'étoiles
souffle de funambules amoureux
vapeur de petits remorqueurs
bouts de robes taillées à même le ciel
corbeilles de fruits à la table de l'ogre
qui vivait là-haut dans les nuages
impalpables tulles de trapézistes
coutumières des vols d'oiseaux
ton doigt
repousse
à la vitre
pêle-mêle
bris de rêves
paroles lancées
contre la vague
des images pour fermer ton pas
tu n'as pas cessé d'attendre
ibid p./22/23
Sans plus attendre laissez-vous emporter par ce "sentiment de ce qui demeure d'ineffacé et d'ineffaçable en nous" .
sur internet
https://fr.wikipedia.org/wiki/Cécile_Oumhani
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