Port des Barques

Port des Barques

vendredi 10 mai 2019

Cécile Oumhani, sans cesse requise par ce qui l'émeut




        Et les langues sont des fleuves

  
        Les langues sont des fleuves
        et les fleuves sont chemins à notre errance
        même les forêts et les arbres
        s'écartent sur leur passage
        sans que vents et tempêtes
        puissent trouver à redire

        ils entendent les mots
        pierres rugueuses
        chargées d'histoires et d'images
        s'entrechoquer avec les rêves
        puis se quereller avec le jour

        les langues sont des montagnes
        et les montagnes nous parlent d'envol
        même les pluies d'automne s'arrêtent
        hissées sur la pointe de leurs pieds
        pour les écouter chanter
        sans que les nuages
        veuillent leur fausser compagnie

        fleuves et langues
        mènent à d'étonnantes contrées
        jamais tout à fait pareilles
        jamais tout à fait autres

        depuis la cime des langues
        j'aperçois un pays
                               des pays
        j'entends une langue
                                des langues
        elles roulent et s'enroulent
        chuchotent à l'infini
        leur rumeur de coquillages

        et je franchis le fleuve
        avant d'en rejoindre un autre
        et puis un autre
        dans le troublant vertige de l'écho

        in Mémoires inconnues, aux éditions La tête à l'envers, 2019, avec des encres de Liliane-Êve
        Brendel, p.p.61/62


Cécile Oumhani nait en décembre 1952 à Namur, en Belgique, d'un père français et d'une mère, écossaise et belge, qui a grandi aux Indes et qui est artiste peintre.

Plusieurs membres de sa famille vivent dans des pays lointains. Pouvoir lire et écrire en plusieurs langues coule dès lors de soi. Ce brassage l'ouvre au monde et la prédispose à l'écoute de la différence.

Cécile épousera par la suite un tunisien, apprendra l'arabe et s'intéressera également au quotidien des femmes de tout le pourtour du bassin méditerranéen.

Agrégée d'anglais, elle sera maître de conférences à l'Université de Paris-X11- Créteil.

En 2008, lors d'un échange avec Rodica Draghinscu, publié sur le site de Terres de femmes, elle confirmait ainsi sa démarche d'écrire :

Écrire renvoie pour moi au cœur de ce que vivre veut dire, à la quête d'une clarté dans l'ordonnancement labyrinthique du présent. La page est ce territoire où rejoindre les marges, où entrapercevoir peut-être, par instants, ce qui peut faire sens. L'écriture n'est donc pas pour moi un supplément mais une nécessité pour ne pas perdre pied.

Il n'y a pas pour moi "une" contrée des origines. Il y en a plusieurs et j'ai toujours éprouvé ce sentiment d'inadéquation par rapport au lieu où je me trouve, la culture dans laquelle je suis immergée. Les autres contrées, celles du souvenir et de l'imaginaire, frappent obstinément à la cloison de celle où je me trouve physiquement à un moment donné. Dès les origines, j'ai ressenti l'immense puissance de l'écrit, de la page, qui devenait l'espace où tout se réunissait sans nécessairement avoir l'unicité d'une contrée unique

Dans son recueil, Mémoires inconnues, paru en janvier 2009, elle confie: "Je sais aussi la beauté d'un regard qui choisit d'aller à la découverte de L'Autre" .

         Au fond d'un jardin

         Portes entrebâillées vers l'obscur
         ton pas s'accorde avec l'écho
         vers les pièces familières
         d'une maison inconnue

         entrevue puis revue

         là-bas au fond d'un jardin
         lumière d'un été sans fin
         qui disparaît puis revient
         quand tu ne l'attends plus

         tu te hâtes vers la table
         de peur qu'elle ne s'évanouisse
         avant que tu n'aies eu le temps

         ou bien la scène s'offre-t-elle
         à ta seule vue

         encore et encore

         l'espace
         d'une question sans réponse
         quelques voix murmurent
         à ton oreille endormie
         des mots qui s'égarent
         tu ne les comprends pas
         ils s'échappent vers les ombres
         tapies loin dans ces replis
         où s'attardent des souvenirs
         qui ne sont plus les tiens

         mais déjà tu aperçois la rive
         et tu te retournes en vain

         in Mémoires inconnues, éditions la tête à l'envers, 2019, p.p.12/13

         Tu as habité tant de maisons
         battues par les vents
         recrues de rêves insensés
         tu as entendu
         des volets claquer dans la nuit
         des brassées de feuillages s'engouffrer
         par des lucarnes cassées
         prends la clef sous la jarre
         pousse la porte entre hier et demain
         ouvre les fenêtres embrumées
         et ne crains rien ni les nuages ni la pluie
         balaie images vieux papiers et souvenirs
         lave le sol à grande eau
         puis accroche ton linge
         très haut sur les branches du chêne
         il rejoindra les étoiles

         ibid p.50
       
Page après page, les mots voyagent et nous entrainent à leur suite :

         Les mots

         Les mots habitent d'étranges maisons
         remplies de parfums et d'odeurs

         de pièce en pièce ils voyagent
         s'enveloppent d'étoffes et de saveurs
         ivres des pages qu'ils traversent
         sans se lasser de rive en rive
         portés au fil d'une longue coulée d'encre
         éternels amoureux ils épousent les voix
         les aiment et les quittent
         marqués à jamais d'un timbre ou d'une inflexion

         ils s'en vont toujours plus loin
         au risque de se perdre dans l'ampleur d'un chant

         puis renaissent de fenêtre en fenêtre
         autres et pourtant semblables à eux-mêmes
         avec les habits que leur tisse le temps

         ibid p.52

         Des voix du passé

         Nous marchons dans l'obscurité
         Sans relâche elle défait le passé
         comme les pages d'un livre usé

         de grands arbres chuchotent
         au fond du jardin
         nous effleurons du bout des doigts
         des écorces parfumées et d'épais feuillages
         en quête de poèmes
         épelés dans un alphabet perdu

         des voix d'adultes résonnaient tard dans la nuit
         nous berçaient vers un sommeil confiant
         nous ne comprenions pas toujours

         les mots portés par la brise
         depuis une véranda vide
         comment les oublier
         alors que le présent s'éloigne

        une promesse à tenir
        et une énigme à résoudre

        ibid p.45

À sa retraite, Cécile Oumhani choisit d'œuvrer en artisane de la culture et de la paix. Nouant des liens profonds à travers la poésie avec d'autres pays, elle participe à de nombreuses rencontres inter-langue, dans une démarche d'ouverture et d'écoute à l'autre.

Si les lettres manuscrites, confiées jadis aux bons soins de la poste, furent longtemps le seul lien entre des êtres dispersés sur la planète, on ne décachetait pas sans émotion une enveloppe bleue postée de l'autre coté de l'océan… Écrire coulait alors de source.
Voici ce qu'en dit le poète dans ce même petit livre, et ces mots, qui nous tiendront lieu de conclusion, résonnent comme un credo :

"Je ne peux écrire que requise par ce qui m'émeut. Il y a pour moi un lien intime, essentiel entre l'écriture et les autres. Écrire, c'est m'interroger sur ce qui m'a interpellée. Une manière d'aller vers les autres, vers ce que je ne comprends pas afin de tenter de l'élucider. L'écriture s'inscrit en une croisée des chemins où se mêlent les bruissements du monde et le retentissement qu'ils ont en moi".
(…)
"Lire d'autres langues que celles dans laquelle j'écris est aussi essentiel. Elles ont chacune une façon d'appréhender le monde, d'être au monde. Entrer dans un texte dans sa langue d'origine, c'est élargir les possibles de l'écriture, au moins la conscience qu'on en a. L'expérience est vertigineuse : elle multiplie les modes d'être du texte et ramène en même temps à une grande modestie, par rapport à ce que l'on peut tenter soi-même comme approche de l'écriture.
(…)
   On a trop tendance, me semble-t-il, à exacerber la notion de rive géographique ou culturelle, ce qui a pour résultat d'éloigner les gens les uns des autres. Chacun de nous a ses propres rives, nées de la singularité de son histoire individuelle, psychologique et il nous faut de toute façon les surmonter
pour aller à la rencontre l'un de l'autre.
Nous habitons un monde fait de rives multiples et pour qu'il reste habitable ou pour qui le devienne, il nous appartient de les parcourir, les connaître et en faire notre richesse, celle qui nourrit l'acte d'écrire ou tout simplement notre quotidien d'êtres humains. C'est en reconnaissant la pluralité de nos racines, en les sortant du non-dit que nous pourrons accéder à une communauté d'être qui soit grandie.

in À fleur de mots, la passion de l'écriture, éditions Chèvre feuille étoilée, p.p.62/63/64

Pour en savoir davantage sur l'auteur, je vous propose de lire également, un précédent article de ma main paru sur La Pierre et le sel en 2014
https://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2014/05/c%C3%A9cile-oumhani-pour-panser-les-plaies-que-ravive-le-soir.html

Bibliographie:

  • Mémoires inconnues éditions la tête à l'envers, 2019
  • À fleur de mots, la passion de l'écriture, éditions Chèvre-Feuille étoilée, 2004
sur internet:

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